AU FIL DES HOMELIES

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PARTAGE DE LA TOUTE-PUISSANCE DIVINE

Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a.4-9 ; Mt 2, 1-12
Epiphanie - année A (dimanche 2 janvier 2005)
Homélie du frère Jean-François NOEL

 

Après la fête de Noël cet événement à la fois intime et cosmique, cet événement de crèche, le problème posé est que cette manifestation de Dieu soit audible, compréhensible par toutes les nations. Et les mages représentent et symbolisent ces nations qui viennent reconnaître en l'Enfant-Jésus, la manifestation pleine et définitive de Dieu.

La fête de l'Épiphanie, c'est donc le défi de l'universalité du langage que Dieu va employer pour se faire entendre dans le monde entier. De fait, on aurait pu imaginer que Dieu ayant décidé de se manifester, il ait choisi une sorte de grand "kinopanorama", ou un écran géant sur lequel il aurait inscrit son salut au sens propre du terme, son salut aux hommes. Mais Il a choisi de passer par l'autre côté, par le plus petit côté, par l'événement le plus singulier, le plus intime, le plus humble qui soit dans cette humanité : la naissance d'un enfant, un événement tout à fait singulier à partir duquel Il veut atteindre tous les hommes, Il veut parler à tous les hommes. Il veut signifier son Verbe qui a pris chair pour toutes les langues, pour toutes les mentalités qui sont sous les cieux.

Les mages viennent essayer d'entendre, essayer de comprendre ce nouveau langage si singulier et si intime qui se veut un langage universel. On peut comprendre que cette fête de l'Épiphanie soit à la suite immédiate de la fête de Noël, il s'agit que ce langage soit compris par toutes les mentalités, les démarches que les mages représentent à cet égard, cette addition incroyable des hommes qui ont scruté les cieux, les étoiles, pour tenter d'y découvrir la manifestation de Dieu. Cela n'a pas commencé avec l'Enfant-Jésus, déjà dans les temples antiques on mettait tel éclat de soleil ou de lumière sur les statues pour y discerner, pour y guetter, y apprendre la façon dont le divin voulait ou non se manifester aux hommes. Le christianisme va renverser complètement cette vision, car il n'y a plus d'éclat surnaturel, car on ne peut pas faire plus naturel que la naissance d'une enfant, on ne peut pas cacher davantage Dieu dans un événement humain que dans la naissance d'une enfant.

Derrière cette question d'un divin qui se manifesterait de façon très capricieuse, à la manière des grecs et des anciens, la question est de savoir : Qui détient les clefs du monde ? Où est la puissance originelle de cette histoire ? Chez les anciens, on pensait que la puissance était de l'autre côté, et qu'ils étaient seulement les gardiens d'un certain ordre et étaient fustigés ceux qui franchissaient la frontière entre l'humain et le divin, celui qui se prenait pour Dieu. Il y avait une délimitation précise entre le monde des humains qui n'ont pas la clé du monde, et puis les divins, les dieux, qui eux, ont la clé. Celui qui était tout spécialement l’insupportable, voire l'horreur pour le monde religieux antique, était justement celui qui franchissait les limites entre les deux mondes et qui s'emparait tel Prométhée, de la clé de l'ordre du monde.

Évidemment, vous vous rendez compte qu'en ces jours de deuil de notre monde, nous sommes au cœur même de ce problème. Comme je le disais hier à l'occasion de la fête de Marie mère de Dieu, nous avions reçu dans la boîte aux lettres du presbytère, (j'ai mal cité hier, parce que c'est le Frère Yves qui avait lu), une lettre sur laquelle était écrite, avec une photo du cataclysme et les cadavres des noyés : Dieu créateur du ciel et de la terre. Joyeux Noël, dit Dieu ! Le problème est posé. On ne peut pas balancer et balayer parce qu'on est chrétien, cet argument qui peut sembler blasphématoire. Mais enfin, il y a cent vingt mille morts ! Il faut donc qu'on se pose honnêtement la question de savoir qui détient la puissance.

Lorsque les mages arrivent à la crèche, la première chose à repérer, c'est qu'ils y déposent les trois symboles, l'or, l'encens et la myrrhe, et qu'ils repartent les mains vides. L'évangile raconte qu'ils ne retournent pas voir Hérode, on en a compris la raison, mais on ne connaît pas la suite de l'histoire. Ils ont déposé là ce qu'ils pensaient être le symbole de la puissance : l'or, la royauté qui rayonne et illumine le monde, l'encens cette part de divin, ce propre de Dieu qui se manifeste et puis la myrrhe, image de celui qui s'empare de la mort et est plus fort qu'elle. Ils déposent là, aux pieds de l'Enfant, ce qui, pour eux, étaient les insignes même du pouvoir divin. J'ai envie de dire, mais c'est ma manière de voir, qu'ils repartent désarmés et démunis. Les choses sont à lire en sens inverse : on n'est pas venu pour adorer une armure, une statue qui représenterait une toute-puissance totale, on est venu voir quelqu'un qui nous dit qu'il n'est pas armé, qu'il est même démuni, qu'il est le plus petit d'entre nous, qu'il n'a même pas la parole, qu'il est un enfant.

Tout en déposant ces trois éléments aux pieds de l'Enfant-Jésus, ils disent à la fois qu'ils reconnaissent (c'est l'évangile qui le dit), Dieu, sa puissance, mais en même temps, ils lâchent ces éléments pour qu'un autre chemin se fasse, qu'une autre manière de lire la toute-puissance de Dieu se fasse jour. N'éliminons pas d'emblée pour cette catastrophe l'idée que nous n'y sommes pour rien. L'égoïsme des hommes, les rivalités des nations, l'inégalité des pauvretés dans le monde, l'exploitation touristique ont largement contribué au nombre des morts que nous pouvons déplorer et pleurer tous ensemble. Il n'y a pas que la catastrophe naturelle. Il y a évidemment derrière cela une autre manière de se faire la guerre qui continue de défigurer le visage humain et c'est bien clair, mais il y a aussi une catastrophe naturelle.

Dieu est venu nous remettre une partie des clés. Plutôt de continuer à nous faire croire qu'Il pourrait assumer une toute puissance totale qui serait un manque d'hommage à l'homme qu'Il a voulu créer, qu'Il a voulu élever, Il nous a remis à nous, les hommes, j'oserais dire en tremblant, une partie des clés de ce monde. Il n'y a pas une cloison étanche entre le monde des humains et le monde de Dieu désormais, il y a une brèche qui s'est faite, Il est venu pour partager complètement cette vie humaine, pour rentre à Pierre, à Paul, puis à Jacques, puis à André, puis à chacun de vous, une partie des clés du monde, de la puissance qu'il avait, pour ne pas "se la garder". Dieu n'est pas l'unique gardien de ce monde, Dieu est avec tous les futurs dieux que nous serons, nous apprenons à être les gardiens les uns des autres et du jardin aussi dévasté soit-il, dans lequel nous sommes invités à vivre les uns avec les autres. C'est cela le renversement. On pourrait même dire que lorsque les mages voient l'Enfant, ils voient la manière dont Dieu, tel un homme, va en chaque instant d'une vie humaine, orienter cette vie humaine plus largement que pour lui-même. L'enfant, l'adolescent, puis l'homme que sera Jésus, va à chaque instant de sa vie publique, voir plus loin, voir plus haut, voir plus profond, comme s'Il introduisait une sorte d'explosif à retardement dans le cœur d'un homme pour que de contagion en contagion, chaque cœur humain soit touché un peu par cette vision des choses, par cette manière de faire, qui est que l'autre, le proche, est animé et potentiellement tellement aimé de Dieu qu'un jour, il partagera cette pleine puissance. C'est en cet endroit, tel le levain dans de la pâte, en cet endroit de cette humanité, que quelque chose a été fondamentalement changé, définitivement et éternellement transformé, pour que d'homme en homme, de croyant en croyant, cette levure fasse lever la pâte, pour que, tous ensemble, nous soyons participants de cette pleine divinité, de cette puissance de Dieu.

Nous vivons cette solidarité profonde, parce que Dieu a redessiné cette solidarité. Quand les mages sont partis, ils se sont dit : nous ne pouvions pas le deviner nous-mêmes mais tout était déjà dit dans la vie d'un homme qui, comme à chaque instant est potentiellement capable de s 'ouvrir à Dieu. Ce n'est plus une sorte de vie humaine au terme de laquelle on rencontre le grand paradis divin, c'est qu'en chaque instant en nous, comme si chacune de nos cellules possédait la capacité, à notre mesure, de goûter, de faire naître Dieu en soi et dans l'autre. C'est cela l'Incarnation. Dieu a ouvert et dévoilé un mystère profond du monde, et c'est cela que les mages ont découvert dans l'adoration à la crèche, c'est que désormais le monde va vivre sur un mouvement de respiration profonde, inspiration, expiration que sont Noël et Pâques, Incarnation, Résurrection. Dieu vient rassembler tous les hommes les uns après les autres pur les emmener par-delà la mort dans la vie éternelle.

Nous sommes invités, conviés, convoqués, rassemblés, nous avons notre place dans cette nouvelle manière d'être avec Dieu. Nous participons avec Lui désormais à la gestion du monde dans lequel nous sommes. Et c'est normal que nous souffrions lorsque l'un d'entre nous souffre, soit écarté, exclu … Nous avons à porter ce souci des autres dans la prière, dans notre façon d'être qui doit toujours nous servir non pas pour soigner notre culpabilité comme une sorte d'aiguillon qui nous obligerait "à", mais c'est une nouvelle manière de croire à l'inachèvement du monde, à l'inachèvement de chacun, que chacun porte le souci de l'autre et que ce monde aille vers Dieu et retourne à Dieu, ponctuellement par nos solidarités aujourd'hui, par la prière, par le souci que nous protons, en évitant de penser, ce qui serait plus commode, que ce n'est pas de ma faute, qu'on n'y est pour rien. Comme disait quelqu'un qui faisait la fête au réveillon, on ne va pas s'arrêter de vivre ! Évidemment, mais il y a quelque chose qui change. Je pense toujours à quelqu'un, et vous êtes nombreux dans l'assemblée qui l'avez vécu, qui a perdu un proche, et cette personne me disait : il y a comme un ressort qui s'est cassé en moi, et je pense que jamais il ne pourra se réparer. C'est une façon de participer à la croix, et nous les chrétiens, nous avons à porter le souci de ce monde qui peine, qui est menacé de l'intérieur, et qui avance en boitant vers Dieu qui l'attend. Nous portons ce souci profond parce que nous souffrons les uns des autres, c'est notre façon à nous de manifester cette solidarité profonde, nous irons tous ensemble ou nous n'irons pas vers Dieu.

Dieu nous a laissé l'intelligence, la pensée, le génie, les talents pour nous aider à nous protéger les uns des autres du mal que nous pouvons nous faire, et des catastrophes naturelles, et nous sommes convoqués à manifester une plus grande intelligence que ce mal qui menace le monde. Nous en avons parfois les moyens, nous ne l'avons pas toujours fait, par égoïsme ou par rivalité, par paresse ou par indifférence, et c'est ce que l'Enfant-Jésus nous dit : je suis maintenant de votre côté, je suis avec vous, pour avec vous, amener ce monde vers un horizon meilleur, et dès maintenant le signifier par le Salut que j'offre à tous les hommes.

 

 

AMEN

 

 
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