AU FIL DES HOMELIES

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PRENDS MA VIE …

Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a.4-9 ; Mt 2, 1-12
Epiphanie - année B (dimanche 8 janvier 2006)
Homélie du frère Jean-François NOEL

 

"La vue de l’astre les remplit d’une grande joie". La joie a commencé un petit peu avant l’Enfant. Elle est née dans le cœur des mages que nous aimons les représenter toujours en marche, ce sont des marcheurs, les mages. On va chanter tout à l’heure la marche des rois. Avant d’être des adorateurs, des gens qui vont s’incliner devant l’Enfant Jésus, ce sont des marcheurs, ils viennent de loin. Ces savants, ces docteurs, ces philosophes, ces déchiffreurs de grimoires, ces scruteurs du ciel, ces gens pour qui l’apparence des choses n’est pas évidente, car il y a comme un secret à découvrir, il y a une énigme à déchiffrer. La vie n’est pas une sorte d’addition de jour et de nuit, de sentiments, mais elle a une raison plus profonde, une raison qui n’anime et que l’homme ne peut que pressentir. Il ne peut pas étreindre cette raison totale de l’homme et de la vie du monde, parce que la vie de l’homme c’est une question épaisse, opaque, pleine de lumière et aussi d’obscurité. C’est une sorte d’ambivalence, et c’est pourquoi ils viennent avec l’or, l’encens et la myrrhe. L’or, c’est à la fois le faste de la vie, ce qui étincelle, la gloire. L’encens, c’est toute l’intériorité, et la myrrhe a rapport avec la mort, quelque chose de cet extérieur-intérieur qu’est l’homme, tout à fait aussi intéressé par l’extérieur que par l’intérieur et qui pourtant, est voué à disparaître.

Ils viennent avec toutes ces questions. Ils représentent pour nous les grands déchiffreurs, les grands penseurs. Ils sont ces hommes qui, comme en avant de nous ont tenté de poser les questions en en faisant pour eux, comme une question de vie et de mort pour leur propre vie. Nous ne sommes pas tous de ces grands déchiffreurs-là, nous ne sommes pas tous de ces grands penseurs, nous tentons aussi à notre niveau, de répondre à cette question de la vie. Ils sont représentants de ce grand effort religieux de l’homme qui depuis le fin fond des grottes, jusqu’aux temples grecs en passant par toutes les dévotions, les sacrifices, qui occupent l’espace du religieux de l’homme et qui pour tant de civilisations, peut-être moins pour la nôtre, à moins qu’elle ne soit plus cachée, plus sournoise, ont occupé la pensée, l’esprit et l’énergie des hommes.

Ces mages sont représentants de tout cet effort du croire. En quoi pourrions-nous croire pour que cette vie ait un sens et qu’elle aille quelque part ? Je ne sais pas si vous comme moi de temps en temps, vous avez quelques doutes, mais je me souviens très bien qu’en survolant à basse altitude le paysage d’Haïti, non pas quand on est dans un boeing, parce qu’on ne voit que ciel et les nuages, mais quand on est plus bas et qu’on voit les gens bouger en-dessous sur cette terre dévastée, puisque c’est une terre sans arbres maintenant, je me suis demandé (question infantile), comment Dieu fait-il pour s’occuper de tout le monde ? Tous ces gens que je ne connais pas encore, et les autres, et puis d’autres encore, ceux qui ont disparu, et ceux qui sont à venir, comment Dieu fait-il pour avoir ce souci profond de chacun ? Est-ce que ce n’est pas une illusion que d’avoir projeté sur une figure divine, quelqu’un qui ait souci de chacun de nous, qui nous ait déjà pesé le cœur ce matin dans notre salle de bains, qui nous a regardé profondément dans les yeux pendant toute la nuit, et qui nous attend ce matin ?

C’est pour cela que la joie est remplie, "à la vue de l’astre". Un signe est donné, et là, ils sont remplis de joie. L’expérience de la crèche, c’est l’expérience d’un autre régime, c’est quelque chose d’autre. Ils sont venus avec des idées, avec des projets, comme s’ils avaient dans leurs livres qui les accompagnaient, quelques schémas de ce que pourrait être le divin, des signes cabalistiques, des formules mathématiques, des pensées profondes, des apophtegmes puissants, et puis le livre se referme et c’est l’Enfant qui est présenté. C’est le désarmement complet. Il y a une sorte d’échec. Cependant, tout ce « croire », toutes ces croyances, et il suffit de parcourir le monde et d’avoir les yeux un peu ouverts sur l’effort religieux des hommes, pour comprendre que c’est "la" question. Et pourtant, tout ces efforts-là, tous ces temples, ces religions, ces ascèses à travers le monde sont, non pas futiles, mais invités à découvrir quelque chose d’autre, un autre régime. Il y a à la fois une continuité profonde entre notre effort pour comprendre ce qu’est Dieu, et l’expérience de la foi. A un moment donné, ce n’est plus tellement moi qui m’élance vers Dieu en pensant que je vais le rattraper au sommet de toutes mes attentes, et là, je passe dans la foi. Non, non, à un moment donné, on vient chargé de bagages, d’or, d’encens, de myrrhe, des questions sur mon intérieur, mon extérieur, la mort, la vie, et tout cela prend une autre forme. Il y a comme une défaite intérieure de soi-même, non pas d’échec, mais un désarmement, une vulnérabilité qu’on avait mis de côté, et on pensait que ce n’était pas ce côté-là qu’il fallait chercher, mais du côté du sommet de la pensée, de la force humaine, de ce qu’il y avait de mieux dans l’homme. Et L’Enfant les arrête. Et comme on regarde un visage d’enfant, comme si on déchiffrait toute l’énigme de l’univers et des astres dans son visage, et on dit : je ne vois rien, mais c’est là-dedans. Ce sera le cas tout à l’heure pour Thomas qui va recevoir le baptême, on va de nouveau regarder comment Dieu visite cet enfant, comment nous voyons la visite de Dieu dans l’enfant. De même pour Adrien et Timothée qui vont recevoir la communion, eux aussi vont se demander comment passer du "croire" à la foi ? Comment passe-t-on de cet effort de tenter de déchiffrer le mystère au virage vers la foi ? Les mages venaient avec une question : la question de la vie. Nous sommes tous alourdis de cette question de la vie. Il suffit de traverser quelqu’épreuve pour que cette question nous occupe et nous obsède parfois. Il arrive même qu’elle nous brise. On s’aperçoit alors que ce n’est pas nous qui posons la question, mais que c’est nous qui sommes interrogés. Ce n’est pas l’homme qui pose la question, mais il est interrogé : quelle réponse vas-tu donner à la question de la vie que je te pose ? Cette question finirait par nous empêcher d’avancer, je n’avancerai pas tant que je n’ai pas répondu à la question du sens. Le problème c’est que ce n’est pas comme cela que cela se passe. Lorsqu’ils ont vu l’Enfant qui est l’inverse de la question, ils l’ont vu, il est là et il reçoit tout ce que nous avons à lui donner. La sagesse des hommes, un condensé de sagesse pour qu’il puisse trouver sens à sa vie, et au fond, il est celui qui va tenter de donner une réponse. Quand on commence à répondre à la question de la vie, on rentre dans l’autre régime qui n’est plus celui du "croire", de toutes ces constructions que nous avons élaborées, de toutes ces idées que nous formons et qui sont nécessaires, mais d’un autre régime qui est celui de la foi, celui de l’attente. La foi, c’est ce moment où l’on baisse les bras et où l’on dit : en fait … je ne sais pas ! Je ne sais pas, mais je vais tenter quand même de marcher, comme les mages. Car cette marche des rois, elle est avant la crèche, mais elle est aussi après la crèche. J’aime la fin de l’évangile quand on y lit : "Ils ont pris un autre chemin". Cet autre chemin n’est plus celui qui passe par les voies officielles de la sagesse et de la pensée humaine, et qui d’ailleurs va passer par l’affrontement avec le mal figuré par Hérode, mais, ils prennent un autre chemin et c’est le chemin de la foi.

Je vais prendre comme exemple un extrait d’un film, mais ne le prenez pas pour une apologie du film, mais allez voir ce film au moins pour cette scène-là, parce que je ne vois pas une scène qui aussi bien rendu l’expression de la foi. C’est le film de Ferrara sur Marie. On pourrait dire des tas de choses sur ce film, il y a de la gnose effectivement qui a contaminé le discours, mais au moins pour Binoche qui tient très bien le rôle de Madeleine et qui fait le lavement des pieds, qui est une des plus belles scènes que j’ai vue de l’évangile, parce qu’on y voit justement, non pas le geste lui-même mais le visage des apôtres à qui on lave les pieds, et là, on devine ce désarmement. Ce n’est pas tellement le lavement des pieds qui est beau, c’est le visage de l’homme à qui on lave les pieds et sur lequel on devine ce désarmement intérieur. Mais surtout, il y a une très grande scène d’un journaliste, un noir qui anime une émission de télévision sur la vie de Jésus. Il est dans cet effort de pensée assez honnête, assez lucide, interrogeant des juifs, des musulmans, différents représentants des religions, et il interroge sur la vie de Jésus. Dans sa vie personnelle, arrive un événement dramatique qui ne vient pas du tout en continuité avec tous les efforts de réflexions sur Jésus : que pensez-vous de Jésus ? Est-ce un personnage historique ? Qu’en pensent las juifs, ? etc… etc… L’événement est celui-ci : sa femme vient d’accoucher, l’enfant a des difficultés de survie, et il rentre pauvre, cassé, il s’agenouille, et là, il crie. Là, il a quitté tous les "croire", les constructions intellectuelles, il ne se rappelle plus de rien de ce qu’il a entendu sur la vie de Jésus, mais il n’est que ce cri. A un moment dans la scène, et la caméra le décrit assez bien, comme cela arrive aussi dans nos prières, il dit : prends ma vie ! pas celle de ma femme, pas celle de mon enfant, prends ma vie. C’est plus que de la confiance. Cela dépasse le fait d’avoir confiance en quelqu’un avec qui je pourrais … c’est l’au-delà de la confiance, c’est l’excellence de la confiance, c’est le don total de soi. Et là, il n’est plus celui qui pose des questions, il est celui qui donne une réponse, et sa réponse sera : prends ma vie.

Ce n’est plus la question qu’on pose quand on est dans un repas, tranquille quand on a bien bu et bien mangé et qu’on est bien entre amis et qu’on pense à toutes les questions de l’existence. Ca, ce sont des questions de rassasiés. Mais le chrétien n’est pas celui qui est rassasié, c’est au contraire celui qui à u moment donné, ne serait-ce qu’une seconde, l’expérience de la foi, c’est le moment où effectivement on a osé dire à Dieu, et c’est dans le secret de notre cœur, ou dans le secret de notre prière, mais c’est ce qui fait le secret de l’Église : prends ma vie. C’est "ma" réponse. C’est la réponse que je donne à la question que tu me poses sur le sens de ma vie : prends ma vie. Là, on est dans la foi, et c’est cela, je pense l’expérience des mages à la crèche. Ce n’est pas simplement une sorte d’aboutissement de la pensée qui trouverait sa vérité dernière dans une formule presque parfaite, comme un médecin qui vient visiter l’homme. Non. Qu’est-ce que c’est le changement ? Les rois mages se sont avancés avec leur sagesse. C’est pour cela qu’ils sont des rois, ils sont aussi pleins d’eux-mêmes, de leur savoir, sans orgueil, mais ce sont des hommes qui effectivement ont cherché. Ils sont tout occupés de cette croyance qui habite les hommes, dont la raison est celle de l’homme, dont la logique, ce qui pourrait expliquer les tenants et les aboutissants de la pensée humaine. Et à un moment, l’homme découvre qu’il y a une autre logique, une autre raison, et que la véritable énergie, la véritable réponse, ce n’est pas celle que l’homme chercherait en lui-même, même la plus belle qu’elle soit, c’est une autre raison, paradoxale, ambivalente, apparemment contradictoire.

J’en prends pour exemple, et je termine par cela, ce qui est dit dans la Bible. Il arrive que les grands personnages qui nous ont précédés se sont heurtés à ce même désarmement. Ils se sont confrontés à Dieu d’une façon terrible. Il y a l’exemple très connu de Jacob au gué du Yabbocq qui se heurte et se bat dans la nuit, dans l’angoisse, il va retrouver son frère Esaü, cela ne se passe pas très bien, il a mis des cadeaux en avant pour se protéger, et il lutte profondément avec Dieu. Et il y a aussi cet épisode tout aussi intéressant, en Ex 4, où Dieu vient faire mourir Moïse. Un épisode tout à fait étonnant, qu’on ne commente pas et qu’on ne lit pas dans la liturgie cela se passe de nuit, il vient de quitter son beau-père, il est avec sa femme Cippora. Il ré-endosse sa mission de chef et de pasteur d’Israël, et Dieu qui vient en pleine nuit projette de faire mourir Moïse. Sa femme circoncit Gershom son enfant, et touche avec le prépuce de l’enfant, le sexe de Moïse. Là, il y a un verset incroyable : "Et Dieu se retirât de Moïse". En fait, c’est : Il se retira de lui, puisque les auteurs de ce texte n’ont pas osé diminuer et blasphémer Dieu en imaginant que Dieu se retire de la présence de Moïse, parce qu’en général, c’est l’inverse. Ce texte-là, comme aussi dans le livre de Job où il y a aussi une expérience très forte de l’ambivalence de Dieu très curieuse, car comment peut-on imaginer que Dieu vienne faire mourir un homme ?

Je n’ai pas d’autre explication que de penser que dans la tradition biblique, on se ne savait pas très bien expliquer l’effroi par rapport au sacré. Ces textes continuent à dire qu’on peut avoir peur de Dieu, mais plutôt que d’imaginer qu’il y avait des expériences, ils ont préféré penser que Dieu était à l’origine du mauvais plutôt que d’imaginer qu’il avait des expériences humaines sans Dieu. Dans la tradition biblique, aucune expérience humaine n’est sans Dieu, même les plus terribles. Il y a une autre raison qui n’est pas uniquement celle des hommes. La logique serait de penser que, où Dieu est mauvais, et il y a une autre raison que nous mettrons tout un temps à déchiffrer, qui demande un certain désarmement intérieur, non pas une défaite de la pensée, nous sommes mobilisés à la fois pour nous élancer, et en même temps une autre façon de penser, une autre façon d’être prend le relais, comme ce noir qui doit : prends ma vie, comme ces rois mages qui prennent un autre chemin, comme Moïse qui se trouve plus vivant après cette rencontre de l’effroyable du divin et qui s’en trouve réconforté.

Frères et sœurs, ce n’est pas que le divin soit plus compliqué, c’est que ce qui explique vraiment l’homme n’est pas dans l’homme mais en Dieu. La raison dernière de l’homme est en Dieu. Cela ne répond pas et en même temps, c’est ce que les mages ont vu à travers l’Enfant, le problème n’est plus de savoir poser la question, mais de savoir comment y répondre aujourd’hui avec ce que Dieu m’a donné de ma vie. Que cette manifestation de Dieu à nos cœurs humains nous incite à mieux répondre à la question que Dieu nous pose aujourd’hui.

 

 

AMEN

 

 

 
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