AU FIL DES HOMELIES

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LE QUATRIEME MAGE

Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-3a.4-9 ; Mt 2, 1-12
Epiphanie - année B (dimanche 4 janvier 2009)
Homélie du frère Christophe LEBLANC


Le sommeil des mages

 

Frères et sœurs, nous le savons tous, les rois mages sont trois, pas un de plus, pas un de moins. On connaît leurs prénoms (c'est peut-être une question qui est posée aux enfants au presbytère) il s'agit de Balthazar, Melchior et Gaspard. Nous savons que les rois mages vont toujours par trois : au début, il s'agissait de montrer que l'Épiphanie, la manifestation de Dieu touchait les trois âges de l'homme, donc, il y avait un mage qui était jeune, l'autre qui était adulte, et le troisième un vieillard. La tradition a évolué au cours du Moyen-Age, et les trois âges de l'homme ont été remplacés parce que nous pourrions appeler les trois races humaines dans le monde, les trois couleurs de peau : un mage blanc, un mage noir, et un mage jaune. Là aussi la tradition voulait montrer que c'est l'univers entier qui est touché par l'Épiphanie, cette fois-ci non plus les trois âges de l'humanité, mais en termes géographiques, toute la terre.

Ce matin, j'aurais voulu vous parler d'un quatrième roi mage. Je demande à la conceptrice de la crèche, surtout de ne pas se précipiter pour faire un quatrième roi mage pour l'année prochaine. Qu'est-ce que ce quatrième roi mage ? Dans le terme "mage", il faut toujours garder à l'esprit que pour les anciens, le mage n'est pas une espèce de sorcier, qui manipule des forces absolument incroyables, mais le mage dans la tradition ancienne et surtout mésopotamienne, se distingue par le fait que c'est un scientifique. Les hommes ont toujours été fascinés par l'astronomie, par les étoiles, par le fait qu'au cours de l'année quand on regarde le ciel on voit d'une manière inexorable les étoiles bouger dans le ciel, et à un moment donné, elles reviennent à leur place. Les astres, par définition, sont ces corps célestes qui obéissent au doigt et à l'œil à des lois que l'homme n'arrive pas toujours à saisir, mais il est complètement fasciné. Depuis très longtemps les mages, que ce soit en Égypte ancienne ou en Mésopotamie, n'ont eu de cesse que de discerner, de comprendre les lois de la nature. Ce comportement des mages est un comportement qui rejoint notre propre comportement. Le mage est comparable au scientifique, à l'homme moderne d'aujourd'hui qui cherche lui aussi, à saisir les tenants et les aboutissants à la fois de l'infiniment grand, et de l'infiniment petit. Comme le mage, il est là, il regarde, et il se pose la question du fonctionnement de tout cela. Les mages expérimentent, et ils viennent tous les soirs, parce qu'en Mésopotamie et en Égypte, il n'y a jamais un seul nuage, ce qui permet de bien observer le ciel et exactement comme le scientifique dans on laboratoire, il regarde comment cela se passe dans le ciel pour essayer d'un déduire une loi et comprendre comment telle étoile va revenir au bout de tel jour, de telle année, ou au bout de tel millénaire. L'homme moderne est un mage qui n'a de cesse de vouloir saisir, comprendre et décortiquer les lois de la nature. En fait, nous voudrions faire pareil avec Dieu et avec la Bible, c'est-à-dire, sommes-nous capables de comprendre les lois qui régissent la Bible et qui régissent Dieu.

Je voudrais avec vous ce matin, partir sur une note un peu humoristique, mais vous verrez qu'en fait, c'est très sérieux. On m'a offert il y a quelques jours un livre très drôle qui s'appelle : L'année où j'ai vécu selon la Bible. Sur la couverture, on voit l'auteur habillé comme Moïse, tenant dans sa main droite une sorte de tasse de café, et de l'autre côté les tables de la Loi. Cet homme qui s'appelle Arnold Jacobs est l'archétype de l'homme moderne. Il est juif, athée, habitant New York, travaillant dans un journal un peu léger, où se côtoient quelques articles sur les dernières mœurs des starlettes américaines, et cet homme s'est dit : je vois autour de moi des gens qui croient, des gens qui vont à l'église, d'autres à la synagogue, pourquoi font-ils cela ? Il s'est dit : je vais pendant un an essayer d'expérimenter toutes les lois qui sont dans la Bible au pied de la lettre, ce qui est écrit, je le fais. Je passe sur certains détails qui sont un peu cocasses, par exemple quand il décide de construire une tente de Soukkot, en septembre octobre, quand les juifs sont invités à construire des cabanes à l'extérieur pour y vivre pendant une semaine, et ce brave Jacobs décide de construire une tente dans son appartement trois pièces à New York. Sa femme avait accepté l'expérience d'une manière assez modérée. Je ne résiste pas cependant à lire un autre passage assez drôle concernant le problème des interdits alimentaires. "Les denrées interdites se glissent partout. Du bacon est tapi dans les salades, la gélatine est parfois fabriquée à partir d'os de porc, on peut donc faire valoir, et l'on ne s'en prive pas, que c'est interdit. La graisse de porc me terrifie. Typique est cet échange que j'ai récemment eu avec la serveuse d'un restaurant de Midtown. "Savez-vous si la pâte à tarte est faite avec du saindoux ? – Je ne crois pas, je vais m'informer ! – Merci, je n'ai pas le droit au saindoux. – Allergique ? - Non, Lévitique !!!" (rires de l'assemblée).

Je passe sur ce livre qui est bourré sur ce genre d'anecdotes assez drôles pour arriver à la partie la plus intéressante mais qui ne peut pas être dissociée de cette expérience vécue par cet homme. En fait, il aborde la Bible exactement comme l'homme contemporain moderne : je veux expérimenter. Comme le savant fou, il expérimente sur qui ? Sur lui. Il veut voir si ça marche, si effectivement la Bible, et en quelque sorte Dieu, sont des entités qui sont effectivement régies par des lois. Nous savons que lorsqu'une loi fonctionne une fois, elle fonctionne toujours, la lune arrive toujours au même moment, et quand aujourd'hui la banquise commence à fondre, on s'inquiète, parce que ce n'est pas une loi habituelle. Il applique à la Bible et à Dieu les mêmes principes scientifiques.

Il va alors faire une double découverte. Il va découvrir que son expérience avec la Bible ne peut pas tenir sans la communauté. Il va donc joindre des rabbins, des pasteurs des prêtres de l'Église, et il va les interviewer pour voir comment interpréter ces règles. Non seulement, il comprend qu'il a besoin d'une communauté pour découvrir ce qu'est la Bible et comment on doit la lire, mais il découvre aussi il ne peut lire la Bible sans la tradition. Il a certains passages, notamment concernant l'histoire de Jacob, où il comprend que cette histoire qui est quand même assez compliquée et mystérieuse, ne prend son sens que si elle est éclairée par la tradition, par des gens qui l'ont précédé. Je vous lis un petit passage intéressant pour l'homme moderne, c'est à la fin de son année d'expérience. "Cette année, j'ai essayé de pratiquer un culte individuel et de trouver du sens tout seul (le savant enfermé dans son laboratoire en train d'essayer de se s'affronter face à la matière, aux processus chimiques, etc …). L'approche solitaire a ses avantages J'aime essayer de comprendre les choses par moi-même. J'aime que le texte sacré ne soit pas filtré par des couches d'interprétation". C'est l'homme moderne : attention, l'Église nous empêche d'accéder à la vraie foi, attention le judaïsme … revenons donc à la source, parce qu'en arrivant à la source, je découvrirai enfin la vérité. "Mais la vérité a aussi des limites, et des sérieuses. Je passe à côté du sentiment d'appartenance qui constitue une part fondamentale de l'expérience religieuse Je l'ai ressenti de façon particulièrement aigue, à l'occasion des fêtes bibliques de Yom Kippour et de Roshashanna'h. J'ai essayé de les célébrer tout seul, j'ai jeûné, j'ai mangé des friandises, j'ai envoyé leur part aux pauvres". Il a tout fait comme il faut, il a suivi la Bible. "Mais je faisais cela dans mon coin, sans trop savoir et cela m'a paru complètement vain. Je n'ai même pas pu me résoudre à écrire un chapitre sur le sujet, parce que j'étais incapable d'en extraire quelque chose de suffisamment signifiant, et nombre de mes expériences les plus profondes, je les ai vécues en me joignant à un groupe, même si c'était momentané". Qu'il s'agisse d'un très grand groupe (les danses hassidiques), ou d'un petit quand il parle de sa propre famille, sa femme et son bébé.

Ce qui est intéressant dans la démarche de cet auteur, c'est qu'il fait le même voyage que les mages dans l'évangile. Les mages partent d'une approche cosmologique, il y a les lois de la nature, et il y a cet astre qui s'est levé et qui doit nous amener vers la chose, l'entité qui est à la base de l'univers, et au terme de ce voyage, que trouvent-ils ? un petit bébé, une personne, quelqu'un qui ne se réduit pas uniquement à des lois de la nature. En fait, Arnold Jacobs fait à sa mesure, la même expérience que les trois mages. Il part en pensant que comme il y a des lois qui régissent la nature, il doit bien y avoir une loi qui régit la Bible. Il se rend compte que cette Bible, c'est d'abord de la chair, que ce n'est pas d'abord des lois qu'il faut suivre, mais que c'est une rencontre face à face avec Dieu et que cette rencontre ne peut pas se faire en-dehors d'une communauté et sans la tradition, c'est-à-dire, sans tous ceux qui nous ont précédés et qui eux-mêmes ont cherché inlassablement Dieu.

J'en arrive à la fin de ce que je voulais vous dire : pourquoi n'y a-t-il pas de quatrième roi mage dans la crèche ? j'ai eu la révélation ce matin pendant les Laudes : nous lisions un très beau texte tiré du livre des Nombres, Balaam. C'est un mage païen qu'on envoie pour maudire Israël. Quand il arrive devant le peuple d'Israël qui campe dans la vallée, il ne peut pas maudire Israël. Le verset 17 dit ceci : "Je le vois, mais non pour maintenant, je l'aperçois, mais non de près". La démarche de Jacobs, ce journaliste américain, au terme de son année expérimentale, a dit: maintenant, à la place d'être un agnostique pur, je suis un agnostique bienveillant et je dois même reconnaître que plusieurs fois, en mon âme et conscience, j'ai vraiment prié. Son expérience s'arrête là. Il est effectivement l'archétype de ce mage païen, cet homme moderne qui, comme Balaam, face au mystère de Dieu, de la révélation de la venue de Dieu parmi les hommes, à la fois témoigne de ce mystère sans pour autant réussir à franchir le seuil. Il reste comme de l'autre côté des grilles de la crèche, il n'est pas arrivé jusqu'à adorer l'Enfant Jésus. Ce n'est pas grave, parce que je crois que ce genre de personne a un rôle à jouer dans l'économie de Dieu et dans sa révélation. C'est ce que nous avons entendu à la fin de la deuxième lecture : "Ce mystère, c'est que les païens s sont associés au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse dans le Christ Jésus dans l'annonce de l'évangile". Quand nous lisons ce texte, généralement, nous le voyons d'une manière historique, il y a eu Israël, Dieu s'est incarné, une partie des juifs est devenue chrétienne, une autre ne l'a pas été, des païens sont devenus chrétiens, et puis c'est tout. Or, ce texte est éminemment moderne. Il nous dit : chacun à sa place a son rôle à jouer dans le mystère de Dieu : Israël, le judaïsme, l'Église, mais aussi ceux qui pour une raison ou pour une autre restent comme au seuil de la foi, ne franchissent pas ce seuil, et en même temps, témoignent d'une expérience religieuse. On peut toujours dire que ce n'est pas assez, que ce n'est pas beaucoup, que ce n'est pas complet, mais je crois que nous avons aussi à écouter ce genre de témoignage. Ce témoignage vaut ce qu'il vaut, mais il nous permet aussi de nous apporter quelque chose, à nous.

Par boutade, je dirais que c'est presque bien qu'il ne soit pas devenu un "bon croyant". Pourquoi ? parce que je crois qu'il n'y a pas de loi. Il croyait au départ qu'en suivant toutes les règles, un peu comme on fait une expérience et qu'à la fin nécessairement, cela aboutit, et il découvre au contraire que cela n'aboutit pas. Pourquoi ? parce qu'au final, il y a cette liberté, il y a l'acceptation de la foi qui se fait ou qui ne se fait pas.

En ce jour où nous fêtons la manifestation de Dieu parmi les hommes, nous sommes invités à méditer sur le témoignage que ceux que nous appelons les païens, ce témoignage que ces hommes et ces femmes peuvent apporter à notre foi, eux qui sont comme Balaam, peut-être légèrement distants de l'Église, mais en même temps avec une parole qui, je crois, est une parole de vérité.

 

 

AMEN

 

 

 

 
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