AU FIL DES HOMELIES

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VEILLEURS ET GUETTEURS DE L'AUBE

1 Jn 5, 1, 4 ; Jn 3, 13-21

Lundi de la première semaine de l'Épiphanie – A

(8 janvier 1996)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

D

ans les choses divines, nous aimons bien le classement, le rangement et les petites boî­tes. Affectivement notre vie humaine nous semble parfois si amère, si humaine ou trop humaine que nous avons décidé quelque part en nous de vivre dans une situation de séparation d'avec Dieu. C'est d'ailleurs l'objet même du péché originel que d'avoir voulu se couper radicalement de celui qui donne la vie, de celui qui est la source, de celui qui nous nour­rit. En notre premier père puis de nous-mêmes nous avons en quelque sorte décidé de croire encore à cette séparation, à cette étrange distance entre Dieu et nous. Et Dieu passe son temps à retisser des liens entre cha­cun de nous et Lui. Il le fait par son Église, par les sacrements qu'Il donne, par sa Parole qui descend du ciel et vient nourrir notre cœur. A la manière d'un couturier admirable, Il refait la couture qui existait avant le péché originel, avant nos propres péchés. Il relie, comme on relierait un livre, les pages humaines et les pages divines. Or nous, les chrétiens, nous nous trouvons à l'endroit même de la couture. C'est tou­jours un peu délicat de se trouver à la couture car c'est l'endroit le plus fragile. Mais en même temps c'est l'endroit essentiel. Dieu passe par nous pour redire au monde, redire à chaque homme qu'Il veut être lié avec lui.

Car il y a à la base, au moment même où Dieu a créé l'homme, au moment même où Il a créé chacun de nous, comme un lien qui semble avoir été détruit mais qui est en fait indestructible. Ce lien nous relie de façon permanente avec Dieu. Notre vie humaine n'est finalement que le moment, le court moment par rapport à la vie éternelle, où ce lien semble suspendu, mis entre parenthèses. Plus profondément encore, il y a une sorte de continuité fondamentale entre ce qu'est Dieu et ce que nous sommes. Nous devons y croire, non pas comme on croirait quelque chose sans y adhérer vraiment. Nous devons croire qu'en nous il y a trace et place pour cette continuité. Nous sommes un peu dans l'obscurité et la lumière dont parle saint Jean, pour la voir, il faut avoir connu la nuit. Il faut avoir vu la nuit pour connaître le jour. Nous ne pouvons connaître les choses que par contraste. Si nous vivions en permanence en pleine lumière, nous ignorerions ce qu'elle est. Il faut donc que la lumière s'éteigne et qu'elle se rallume pour que nous puissions la connaître et la nommer. Il en est de même pour Dieu. Malheureusement la lumière divine ne s'éteint pas. C'est pourquoi nous avons l'impression d'être dans l'obscurité, d'être loin de Dieu. En réalité Il brille de façon permanente en nous. Il n'y brille pas comme brille la lumière humaine, la lumière de la terre, mais Il brille en nous tel un éclat qui commencerait au jour de notre naissance, qui s'intensifierait jusqu'à la fin de notre vie et éclaterait radicalement au moment de notre mort.

La vision de la mort que nous avons pendant notre vie terrestre, vision de la mort comme coupure radicale d'avec les structures de la continuité nous fait croire qu'il y a des choses qui sont de l'ordre de Dieu et d'autres de l'ordre de l'homme. Ces choses seraient étrangères les unes aux autres. En réalité, elles sont en continuité permanente. On pourrait dire que nous sommes un peu comme des gens qui vivent chaque jour de ce monde comme le début du jour éternel, comme le début du jour qui n'aura pas de fin. Quand on se lève très tôt, ce qui n'est pas toujours mon cas, on pose dans la maison des gestes qui anticipent la lumière qui va luire. Nos gestes mécaniques du matin, à l'heure où nous prenons notre petit-déjeuner, antici­pent la lumière de notre réveil, de ce réveil qui vient donner ou redonner la vie. Nous devrions, dans la vie spirituelle, avoir ces mêmes gestes non pas mécani­ques, mais qui anticipent sur la lumière dont nous savons qu'elle va bientôt venir. Nous devrions avoir les gestes de celui qui sait que la lumière va venir en sa vie et va totalement illuminer cette vie.

Nous devrions être comme des gens qui sa­vent à l'avance, dès le matin, qu'ils verront mieux plus tard. Etre comme des gens qui savent que les gestes qu'ils ont à faire et qui sont ceux de l'Eucharistie sont les gestes du grand matin de Dieu.

Si nous avons l'impression d'être à la fois dans la lumière et l'obscurité, c'est parce que les ges­tes que nous posons sont un peu mécaniques et se répètent tous les jours. Il n'y a pas de suspens à la messe. On sait parfaitement, à tout moment, ce qui va se passer. La seule chose qui change, c'est le sermon. Par ces gestes simples et mécaniques parfois, par ces gestes que nous posons dans le matin, lorsque nous sommes à peine réveillés spirituellement, nous antici­pons pourtant déjà le jour qui va briller, nous antici­pons déjà la lumière qui va définitivement illuminer notre vie et notre cœur. Nous avons souvent l'air un peu endormis, autrement dit pécheurs, comme dirait saint Jean. Nous ne sommes pas tout à fait éveillés à la grâce dont Dieu nous inonde. C'est pourquoi nous devons faire confiance à une sorte d'automatisme de notre foi, automatisme qui nous fait lâcher prise, nous fait accepter l'idée de la venue du jour alors même que le matin paraît sombre. Nous devons faire confiance à cela, croire qu'aussi certain que se succè­dent en notre vie humaine les soirs et les matins, aussi certaine la venue du Seigneur. Et loin de garder les yeux tournés vers la nuit qui vient de s'écouler, nous devons préférer contempler cette lumière. C'est en cela que nous sommes des "voleurs". J'aime cette expression : nous avons déjà volé un petit peu de vie éternelle dans le matin qui se lève.

Frères et sœurs, très tôt en ce matin où nous nous trouvons maintenant, en ce matin où l'eucharistie va continuer à préparer l'arrivée de la lumière divine, ouvrons nos cœurs, ouvrons nos corps et toutes nos vies à ce que Dieu prépare depuis si longtemps et de façon si certaine pour chacun d'entre nous : le don de son propre cœur et de son Amour.

 

 

AMEN

 

 
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