AU FIL DES HOMELIES

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ÊTRE CURIEUX DE DIEU

1 Jn 3, 18-24 ; Jn 1, 35-42

Mardi de la première semaine de l'Épiphanie – A

(4 janvier 2005)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

'évangile de saint Jean est bourré de paradoxes. On le considère habituellement comme l'évangile mystique, l'évangile de la grâce, l'évangile dans lequel c'est Dieu qui agit d'abord, c'est Dieu qui se révèle, c'est Dieu qui prend l'initiative, peut-être encore plus radicalement que dans les autres évangiles. Et pourtant là, vous avez vu, mais on est tellement habitué à ces textes qu'on n'y fait plus attention, le processus de la vocation des disciples est exactement à l'inverse des autres évangiles. Comme on nous l'a beaucoup dit l'an dernier pendant l'année de l'appel, dans les autres évangiles, c'est Dieu qui appelle. La vocation, c'est Dieu qui prend une option sur une personne et qui lui dit : viens et suis-moi. On retrouve cela dans Matthieu, dans Marc et dans Luc à longueur de page. Le choix des disciples est souverain de la part de Dieu. C'est Dieu qui choisit, c'est Jésus qui choisit, c'est Jésus qui appelle, c'est Jésus qui guide et qui envoie ses disciples sur le chemin de leur appel et de leur vocation. Ici, vous l'avez remarqué, c'est l'inverse. Jésus n'appelle personne. Il faut attendre un apôtre (je n'ose pas la qualifier de mineur parce que j'aurais des ennuis), c'est Philippe, qui lui, a droit à l'appel, puisque ce sera le lendemain, Jésus rencontre Philippe et lui dit : "suis-moi". Mais les premiers apôtres, André, Jean et Simon-Pierre, qui sont dans l'évangile de Jean évidemment les trois vedettes, eux, ne sont pas appelés. Ils sont avec Jean le Baptiste, ils voient Jésus passer, Jean désigne le Christ et c'est à ce moment-là qu'eux-mêmes, de leur propre initiative se mettent à le suivre. Jésus semble au contraire, les décourager : que voulez-vous ? Et les futurs apôtres posent la question : "Où demeures-tu ?" ce qui semble bien dire qu'il y a incertitude des deux côtés, au départ, il n'y a pas d'appel, et les disciples lancent une question, un ballon-sonde : "où demeures-tu ?" Ils ne savent pas trop ce qu'il faut demander. Et de la même façon, la vocation de Pierre n'est pas du tout décidée par le Christ. C'est André qui va voir son frère et qui lui dit : "Nous avons trouvé le Messie". Ce n'est pas le Messie qui les a trouvés.

Toutes les données sont inversées. C'est assez étrange, on s'imagine que l'évangile de Jean, c'est l'évangile de la révélation privatisée, c'est Jean reposant sa tête sur la poitrine de Jésus au moment de la dernière cène, c'est l'entrée dans l'intimité, et l'intimité, cela ne se prend pas, cela se reçoit. Là c'est la même chose.

Personnellement, j'ai une hypothèse, mais je crois que c'est assez intéressant. C'est ceci : l'évangile de Jean parle à des païens, et à des païens qui ont des préoccupations religieuses. La manière pour Jean de partager à ces païens le récit évangélique de la vocation, c'est de ne pas dire précisément que Dieu tout d'un coup vous met la main dessus, mais que Dieu se révèle dans le prolongement de la quête religieuse qui habitait déjà votre cœur pour que vous vous ouvriez avec intérêt à la parole de l'évangile. Jean ne tient pas du tout à présenter la vocation chrétienne comme une sorte de prise de possession de Dieu. Il la voit d'une certaine manière, du point de vue de la genèse de la rencontre de Dieu chez l'homme. C'est parce que l'homme est déjà préoccupé, hanté, par la question de Dieu, qu'à ce moment-là, dans le questionnement même qu'il pose, dans sa curiosité vis-à-vis des choses divines, et des choses spirituelles, Dieu tout à coup lui dit : "tu t'appelleras Pierre", ou bien, "venez et voyez".

Je trouve assez intéressant que les évangiles synoptiques d'un côté et l'évangile de Jean de l'autre, présentent cette vision complémentaire de la vocation et de l'appel à la vie filiale de chrétien. Il y a les deux choses. Il y a d'une part le fait que, comme le rappellera saint Paul, nous avons été appelés par Dieu depuis toute éternité, nous sommes destinés à reproduire l'image de son Fils, c'est le côté souverain de l'appel créateur et sauveur de Dieu. Mais cela n'exclut pas, bien au contraire que, pour qu'il y ait véritablement appel, il faut qu'il y ait du répondant du côté de l'homme, il faut qu'il y ait une véritable curiosité, une véritable recherche spirituelle. Je crois que la tradition chrétienne n'a jamais voulu diminuer cette dimension de la recherche de Dieu de cette façon-là. Au contraire, elle a toujours voulu la respecter, l'encourager et l'honorer, et je trouve extraordinaire que ce soit précisément saint Jean qui mette l'accent sur cette dimension de la quête de Dieu par l'homme et je crois que cela rejoint une des préoccupations qui nous sont très présentes aujourd'hui : quand on s'aperçoit d'une certaine déchristianisation, il ne faut pas se faire d'illusion, c'est aussi beaucoup une certaine chute de potentiel du point de vue de la recherche spirituelle. Si on s'évade dans des philosophies qui sont un peu n'importe quoi, c'est précisément parce qu'il n'y a plus, dans sa profondeur, l'apparition, l'émergence de cette quête profonde de l'homme qui s'interroge sur sa propre destinée, dans son face-à-face vis-à-vis de Dieu, dans ses doutes, ses recherches, ses interrogations.

Qu'à travers cet évangile de Jean et la démarche qu'il nous propose, nous sachions à la fois dans notre propre vie, et dans la vie de nos frères, être attentifs à toutes ces dimensions de la recherche de Dieu qui sont dans le cœur de l'homme.

 

 

AMEN

 

 
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