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DE COMMENCEMENT EN COMMENCEMENT

Ph 3, 8-14 ; Jn 8, 12-19

(10 janvier 2012)

Obsèques de Jeanne

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Courir pour saisir …

F

rères et sœurs, et vous tous les amis de la famille de Jeanne, vous avez entendu ce magnifique évangile qui affirme, et cela vient de la bouche même du Christ, que même si nous, nous passons notre temps à nous juger selon la chair, le Christ, Dieu ne juge jamais personne, certainement pas selon la chair et c'est la raison pour laquelle son jugement est valable. Car Dieu, même s'il nous est donné de pouvoir partager sa divinité mais d'une manière plus imparfaite, Dieu est le seul qui aime d'une manière inconditionnelle. Dieu est le seul qui est capable de nous voir en pleine lumière, tels que nous sommes avec nos défauts, nos qualités, sans jamais nous condamner. C'est la première chose que je voulais dire par rapport à cet évangile.

De fait, quand nous sommes en deuil, quand nous venons de perdre quelqu'un que nous aimons, aujourd'hui ou même il y a un an ou plus, la mort est toujours cette expérience qui nous renvoie à nous-même et qui nous pose cette question : et moi, alors, est-ce que je serai jugé comme je juge les autres ? Cet évangile est affirmatif, cela ne sera pas.

La deuxième chose que je voulais dire, c'est presque une sorte d'humour de Dieu, puisque aujourd'hui nous sommes réunis autour de Jeanne et aussi réunis autour de cet homme exceptionnel qu'était Grégoire de Nysse. Cet homme a su développer une magnifique spiritualité chrétienne dans laquelle ce qui était le centre de sa vie, le centre de tout son être, de toutes ses forces et de toute son intelligence, c'était de s'attacher à Dieu par n'importe quel moyen. Pour Grégoire de Nysse, le centre de sa vie était d'être avec Dieu. Il a écrit un texte magnifique dont je vous lirai un passage tout à l'heure, et je trouve qu'à travers cette réunion que nous avons eue tous les quatre où vous m'avez parlé de votre mère, je trouve qu'il y a un certain humour parce que entre Grégoire de Nysse et une mère de famille, femme de militaire, il y a la même spiritualité. Vous ne saviez plus exactement compter le nombre de déménagements que vous avez subi, entre trente-deux et quarante-huit, et bien souvent, vous me le disiez votre père Pierre avait six mois d'avance par rapport à votre mère, et en vous entendant, je ne pouvais m'empêcher de penser à cette vie chrétienne développée par Grégoire de Nysse.

On a le sentiment que l'homme, la femme, ont toujours un temps de retard et que nous sommes invités toujours avec ce temps de retard, à nous précipiter, à nous lever, à courir comme disait saint Paul, de courir après Dieu. En fait, comme Jeanne, indéfiniment se levait et courait après Pierre pour le rejoindre avec ses enfants, c'est ce que fait aussi notre âme. Nous avons toujours un temps de latence, parce que nous sommes limités, parce que nous sommes pécheurs, et en même temps, ce que Dieu nous donne, ce n'est pas avant tout de nous dire de ne pas pécher. Tout le monde est pécheur, mais ce que Dieu nous donne, c'est la capacité par sa grâce de nous lever d'une manière indéfinie. Nous lever pour découvrir qu'il n'y a rien de pire dans notre vie que de rester assis en pensant que tout est figé, en pensant que tout est fini, en pensant que le jugement de Dieu est tombé et que nous sommes condamnés.

Grégoire est quelqu'un qui va même encore plus loin, puisque non seulement il pense que cette résurrection est déjà sur terre, le fait que le chrétien doit se lever indéfiniment pour courir après Dieu, c'est ce que nous vivrons aussi dans l'éternité. Cela peut nous sembler bizarre, puisque justement pour nous l'éternité est comme figée. Il faut bien le reconnaître aussi, pour beaucoup d'entre quelquefois notre vie sur terre est aussi figée et bloquée dans certaines représentations mentales, ou alors à cause de certains événements. Or, ce que nous dit Grégoire de Nysse, et c'est ce que nous dit aussi d'une certaine manière Jeanne à travers ce qu'elle a vécu, que nous sommes invités à chaque instant à un mouvement perpétuel, et c'est dans ce mouvement perpétuel que se trouve le Seigneur.

Je vous lis ce petit extrait d'un texte de saint Grégoire de Nysse. Il est dit que c'est par la contemplation du visage de Dieu que l'âme humaine blessée par le péché réussit à retrouver toute sa splendeur, et que par conséquent, l'âme humaine n'a qu'un seul désir, c'est de se lever et de retrouver le visage de Dieu, car c'est à travers ce visage de Dieu que se constitue notre véritable visage d'homme et de femme. "Ainsi, au fur et à mesure que l'âme humaine progresse vers ce qui est toujours en avant d'elle, son désir augmente et l'excès des biens qui lui apparaissent, lui fait croire qu'elle est toujours au début de sa route. Il dit : "Lève-toi" à celle qui est déjà levée, et "Viens" à celle qui est déjà venue. En effet, à celui qui se lève vraiment, il faudra toujours se lever et à celui qui court vers le Seigneur, jamais ne manquera le large espace. Ainsi, celui qui monte ne s'arrête jamais, allant de commencement en commencement, par des commencements qui n'auront jamais de fin".

Frères et sœurs, bien sûr, cela n'enlève rien à notre chagrin, car à vue humaine, nous avons le sentiment que la vie de Jeanne est finie. Or ce que le Christ veut dire, et ce que Grégoire de Nysse veut dire aussi, c'est que c'est le commencement d'une nouvelle vie, elle qui après avoir vécu presque soixante ans avec Pierre, le retrouve maintenant pour vivre de commencement en commencement qui n'ont jamais de fin. Que saint Grégoire de Nysse et Jeanne soient pour nous l'occasion de méditer sur notre vie et de découvrir que la vie chrétienne est de se lever sans cesse et de chercher le Seigneur pour nous retrouver tous ensemble auprès de lui.

 

AMEN