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L'AMOUR ECCLÉSIAL

1 Jn 4, 7-14 ; Jn 3, 13-21

Mercredi de la première semaine de l'Épiphanie – C

(8 janvier 1992)

Homélie du Frère Michel MORIN

L

orsque nous lisons un texte comme la pre­mière épître de saint Jean, nous avons l'im­pression que c'est un texte très intimiste, très personnel. Avec un ton très doux, très bienveillant, saint Jean en définitive dans cette épître ne parle que de l'amour de Dieu, que de l'amour les uns des autres. Nous pouvons en faire une lecture très personnelle au sens où il s'agit de Dieu et de moi, de mon amour pour Dieu et de l'amour de Dieu pour moi, de ma vie spirituelle, de mon avancement dans la conversion. Or je crois que ces deux lectures, si elles ne sont pas totalement à exclure, font obstacle à une compréhension véritable et totale du message de la première épître de saint Jean.

Il s'agit, avant tout, d'une exhortation extrê­mement ferme, extrêmement forte et extrêmement exigeante d'une des caractéristiques essentielles, pre­mières de la vie chrétienne, de l'amour écclésial. No­tre vie de croyant, c'est trop une vie de croyant : "Je crois en Dieu, je fais ce qu'Il me demande de faire, et puis j'essaie ainsi d'avancer vers Lui en étant le plus possible en accord ou en amitié avec mes voisins." Ceci n'est pas la vie dans la foi chrétienne ; c'est une vie dans la croyance chrétienne au sens très large du mot.

Ce qui est premier dans le message de saint Jean c'est qu'il s'adresse à l'Église du Christ, en par­lant à sa communauté chrétienne. Quand il parle de l'amour de Dieu qui vient, ce n'est pas l'amour de Dieu qui vient me combler d'abord dans mon cœur. C'est l'amour de Dieu qui vient structurer et établir l'Église. Quand saint Jean nous parle de la foi, de la charité, de l'écoute de la Parole de Dieu ou du Juge­ment, il s'adresse d'abord à l'Église, il s'adresse à ceux qui, aujourd'hui, par la grâce baptismale, ont reçu cette charge d'être la présence du Christ. Et lorsque saint Jean nous dit : "Le Christ est venu dans le monde non pour le juger mais pour le sauver, pour la rémission de nos péchés", il ne faut pas toujours pen­ser à ses péchés, il faut aussi penser à cette Église qui est en attente, en hâte d'être totalement pardonnée, d'être parfaitement purifiée pour qu'elle soit effecti­vement l'Église du Christ sur la terre et selon le vœu même de Jésus "pour que le monde croie." Car le monde va croire non pas à partir de moi-même per­sonnellement de mon apostolat ou de ce que je peux faire, le monde va croire parce que l'Église est l'Église du Christ et parce qu'elle est chargée, aujourd'hui, dans la grande suite de Noël, de l'Epiphanie, du mys­tère de la croix et de la Résurrection, de manifester la venue et la présence incessante de ce Jugement.

C'est pourquoi lorsque saint Jean invite continuellement les chrétiens à recevoir le salut, il le dit toujours en termes d'amour. "Dieu a tellement aimé le monde qu'Il lui a donné son Fils. Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu'au bout. " Voilà ce dont nous avons hérité. Voilà ce que nous devons recevoir pour vivre l'amour chrétien. Car l'amour des chrétiens entre eux ne dé­pend pas d'abord de leur sentiment ou de leur psy­chologie, de leur affabilité ou moins encore de leur politesse. L'amour des chrétiens entre eux dépend de la réception qu'ils font de l'amour qui vient de Dieu, de l'amour qui nous a été donné, donc qui est à rece­voir, qui n'est jamais à inventer tout seul ou à créer de par soi-même, mais toujours à recevoir. Et qui est à recevoir par nos capacités naturelles d'aimer. Par nos capacités naturelles d'aimer qui doivent former en nous comme un vase, un creux dans lequel Dieu va pouvoir nous permettre d'accueillir ce don.

Et ce qui est extraordinaire c'est que ce conte­nant, qui est notre capacité naturelle d'aimer, en rece­vant ce don de Dieu dans le Fils, ne va pas en rester de façon étrangère, mais va être imbibée, va être im­prégnée, va être fortifiée, va être purifiée. Et à ce moment-là, on peut dire que l'amour que nous avons les uns pour les autres, c'est le salut, que l'amour que nous avons les uns pour les autres, c'est lumière de Dieu, mais lumière de purification. A ce moment-là, on peut dire que les chrétiens, en s'aimant, signifient, manifestent l'amour qu'ils reçoivent de Dieu, pour qu'à travers leur amour humain passe cet amour de Dieu comme un partage incessant et mystérieux, les uns avec les autres et ensemble vers les hommes, vers le monde, mais ensemble, même si c'est par œuvre personnelle.

Et cet amour, saint Jean nous le dit à plusieurs reprises, cet amour exige la vérité. "Celui qui vient à la lumière, doit faire la vérité. " Et le contexte écclésial de la première épître de saint Jean n'est pas celui d'une petite retraite très calfeutrée, dans quelque foyer fait pour cela, à l'abri du monde. Le contexte écclésial de cette épître est un contexte de combat, de lutte, de drames, de persécution pour l'Église, d'anté­christ, de violence et de mort. Cette lettre est une let­tre de combat et de lutte.

Et c'est pour cela qu'il insiste tant sur l'amour à recevoir de Dieu et à vivre entre les croyants parce que la seule arme que nous avons contre l'adversité, contre le mal, contre le mensonge, contre l'antéchrist, ce n'est que l'amour que nous recevons de Dieu et que nous partageons les uns avec les autres. Dieu a dis­posé ainsi que nous n'ayons pas d'autre arme que l'amour que nous recevons de Lui. Et c'est dans cette conditions-là que cet amour sera vrai, qu'il sera lu­mière et que cette lumière nous fera, nous-mêmes avancer vers la vérité et que cette lumière aidera les hommes de ce temps à avancer eux-mêmes sur leur chemin vers la vérité.

Que cette Eucharistie nous fasse vivre l'évan­gile, la prédication apostolique, parce que nous allons recevoir l'amour de Dieu dans le corps et le sang du Fils, parce que nous allons recevoir le jugement de Dieu par la lumière qui nous est donnée dans le sang vermeil et parce qu'ainsi nos péchés sont pardonnés, parce qu'ainsi le Jugement est accompli, parce qu'ainsi le monde est sauvé. Nous allons recevoir le don de l'amour de Dieu, le don de Celui qui nous a aimés jusqu'au bout pour que nous puissions, nous aussi, nous aimer jusqu'au bout c'est-à-dire jusqu'à la vérité de Dieu. Jusqu'à la vérité de Dieu pour que cette vérité, en s'incarnant en nous par l'Eucharistie, devienne lumière, devienne salut et, comme le dit saint Jean dans le dernier verset que nous avons lu, "devienne le témoignage que nous devons aux hom­mes d'aujourd'hui pour qu'eux-mêmes aussi entrent dans cette lumière et parviennent à la connaissance de la vérité ".

 

 

AMEN