AU FIL DES HOMELIES

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UNE TENSION CONTINUELLE 

Ph 3, 8-14 ; Jn 8, 12-19

(10 janvier 1992)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Olympie : Entrée du stade

F

 

rères, je ne me flatte point d'avoir déjà saisi ; je dis seulement ceci : oubliant le chemin parcouru, je vais droit de l'avant, tendu de tout mon être, et je cours vers le but en vue du prix que Dieu nous appelle à recevoir là-haut dans le Christ ! " (Philippiens 3, 8-14). Cette petite phrase de l'épître aux Philippiens a été sans doute une des caractéristiques majeures de la théologie de saint Grégoire de Nysse. En effet, il a été le premier grand auteur mystique de la tradition orientale à parler d'un mot bizarre qui, à l'époque où le Cardinal Daniélou l'avait vulgarisé, a suscité quelques soupçons. Il s'agit d'un mot qui signifie une sorte de tension et qui traduit l'expression "tendu de tout mon être". C'est l'idée du coureur sportif qui, au moment de passer la ligne d'arrivée, tend la poitrine pour être en tête des concurrents. C'est ce mouvement de l'athlète dont tous les muscles sont tendus dans une sorte d'ultime effort pour franchir la ligne et remporter le prix. C'est sans doute parce qu'on est dans ce contexte : "Je cours pour remporter le prix" qu'est venue à l'esprit de saint Paul cette idée du dernier effort pour remporter la médaille d'or aux Jeux Olympiques traduit par épectase.

Or précisément pour saint Grégoire de Nysse cette notion de l'effort de la tension vers Dieu a rencontré un certain succès dans la sensibilité moderne en utilisant le terme de quête permanente. Il avait même cette formule assez étonnante : lorsque nous serons au ciel, nous irons d'épectase en épectase c'est-à-dire "de commencement en commencement par des commencements qui n'auront pas de fin". On voit ce que cela veut dire : la finitude de l'homme, confrontée à l'infini de Dieu, et d'une certaine manière, cet effort permanent pour dépasser les limites de soi-même pour atteindre le mystère de Dieu.

Vous voyez très bien ce qu'on arrive à en tirer dans une société moderne. C'est très proche de ce que l'on voit chez certains modernes qui traitent de l'angoisse parce qu'effectivement l'angoisse c'est ce sentiment de ne jamais être à la hauteur même de l'objet vis-à-vis duquel on est placé, en l'occurrence Dieu. Donc ce que saint Grégoire a thématisé, a explicité sous le terme de l'épectase, a été resservi de plusieurs manières avec le thème religieux, moderne, existentialiste, de l'angoisse.

En réalité il me semble que c'est beaucoup moins angoissé qu'il n'y paraît. Ce thème au fond c'est celui-ci qui est très simple. A partir du moment où nous entrons dans le salut, nous entrons dans un type de relations avec Dieu qui est le type des relations à l'intérieur même de la Trinité : le Père qui aime le Fils et le Fils qui répond à cet amour de Père. Par conséquent, lorsqu'on entre dans le salut, on entre si je puis dire, à notre manière humaine, mais on entre réellement dans le courant d'amour qui passe entre le Père et le Fils. Et donc "nous tournons à un régime" qui dépasse infiniment nos propres possibilités d'aimer et d'avoir des relations avec un quelconque objet ou réalité de ce monde.

Par conséquent pour saint Grégoire de Nysse cette notion de l'épectase, de la tension, c'est le fait que "ayant été saisi par le Christ", on court comme le Christ court à son Père. C'est-à-dire que loin d'être une notion d'angoisse, de ne pas être à la hauteur, ou de ne pas remporter le prix, c'est au contraire le fait d'être saisi par le Christ et d'entrer ainsi dans la plénitude de la relation de communion du Fils au Père. Et de même que l'amour du Fils pour le Père est éternel "Il n'a ni commencement ni fin", de même notre amour pour le Père, dans le Fils, sera sans fin. Donc au lieu d'éveiller une sorte d'inquiétude au mauvais sens du terme, c'est-à-dire une sorte de peur et de fatigue une sorte de dépassement de soi-même dans l'angoisse de ne pas y arriver, au contraire, ce que Saint Grégoire nous propose c'est que "ayant été saisi par le Christ" nous réalisions les performances de la tête qui est le Christ mort et Ressuscité. Et donc, au lieu de se vivre sur le mode d'une sorte de peur ou d'angoisse cela se vive fondamentalement sur le mode de la confiance et du saisissement par le Christ.

Je crois qu'à travers ce texte de Saint Paul, Grégoire de Nysse, à la suite déjà d'Origène, a inauguré, dans la tradition chrétienne et dans la pensée théologique et philosophique, cette notion que "l'homme passe l'homme". Mais vous voyez l'ambiguïté. Ou bien l'homme passe l'homme parce qu'il veut se dépasser lui-même, parce qu'il veut être un "self-made-man", un homme qui se fait soi-même, ou bien l'homme passe l'homme parce que vraiment il est saisi par l'amour du Christ. Et c'est précisément cela la voie que nous propose Saint Grégoire de Nysse et toute la tradition chrétienne. Au moment où nous sommes saisis par le pain et le vin qui sont le corps et le sang du Christ, découvrons à quel point nous sommes saisis pour rencontrer Dieu en étant configurés au seul véritable athlète dans ce combat contre le péché et la mort, le Christ, et remporter dans la confiance absolue dans sa puissance de Ressuscité, la véritable couronne.

 

AMEN

 

 

 
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