AU FIL DES HOMELIES

Photos

SEUL AVEC LE SEUL

1 Jn 5, 18-20 ; Lc 3, 15-16+21-23

Vendredi de la première semaine de l'Épiphanie – A

(12 janvier 1996)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

L

e baptême, qui a inauguré notre vie humaine, notre vie chrétienne, a inauguré notre relation avec les autres, avec nos proches. Il a inau­guré aussi notre relation avec Dieu. Or, il y a toujours une antinomie entre notre relation intime avec Dieu et les relations humaines qui évoluent au long de nos vies et qui constituent la chair de notre rapport aux autres. A cause de l'invisible de Dieu, nous sommes bien obligés d'inventer, d'imaginer la relation que nous avons avec Lui par rapport à celles que nous avons sur la terre. Il faut bien nous raccrocher aux exemples, aux émotions, aux affections que suscitent nos relations (relations de haine parfois) avec la fa­mille, les proches, les amis, la paroisse, pour tenter de nous approcher de la relation que nous avons secrè­tement avec Dieu. Relation avec Dieu qui est notre propre mystère, notre secret, secret que nous ignorons souvent nous-mêmes et qui nous sera dévoilé le jour où nous mourrons, où nous rencontrerons Dieu face-à-face. Se tisse donc toute une conception de notre relation avec Dieu, toute une crainte peut-être qui semble, en fait, être le noviciat de notre mort et dont notre vie est la répétition souvent reprise, parfois la­borieuse. On disait autrefois à certains moines : "frère, n'oublie pas que tu vas mourir". Je préférerais dire : "frère, sœur, n'oublie pas que tu vas rencontrer Dieu et que tu commences déjà à le rencontrer". Il y a une sorte de méditation permanente, une rumination intérieure qui nous permet de nous préparer à cette rencontre, de la désigner à l'avance, de commencer à en goûter les saveurs exquises, délicieuses ou amères peut-être, saveurs qui commencent à se faire sentir dès ici-bas.

Dans la compassion que nous éprouvons de­vant certains de nos amis proches de la mort, il y a parfois une difficulté à accepter qu'ils restent seuls dans cette préparation ultime. S'il est un moment que nous devrons vivre absolument seuls, sans autre ac­compagnement de compassion que celui de Dieu, c'est pourtant bien ce moment de la rencontre avec Dieu. J'ai souvent l'impression que, dans l'Église, parce que cette relation nous angoisse (ce qui est bien normal), nous essayons d'en colmater les brèches, les fissures. Nous les colmatons par une compassion, une pitié, une proximité pour ceux qui sont proches de la mort. Nous nions ainsi la part de solitude nécessaire pour aller au bout de ma vie, pour la déployer, l'ac­complir et inaugurer la vie éternelle. Je ne dis pas qu'il ne faut pas être proche des gens, mais il y a une façon, chez les chrétiens, de dire, "je suis proche de toi", une façon d'être proche des gens, qui nous empê­che d'accomplir totalement notre baptême en ce qu'il nous situe seuls à seul avec Dieu.

Car il y a quelque chose de l'ordre de l'éter­nité, de l'ordre du désir même de Dieu, quelque chose qui fait que Dieu, à un moment, nous veut seuls pour Lui. Nous ne pouvons nous dispenser à l'avance de la rencontre seul à seul avec Dieu. Le moment de notre prière, dans notre appartenance même à l'Église, doit nous ménager cette part de solitude avec Lui. Cela est vrai tout particulièrement pour l'Eucharistie. Dans l'Eucharistie, rien n'empêche des liens sociaux extrê­mement forts (puisque nous sommes tous là comme membres du même corps, communiant au même Sei­gneur) en même temps qu'une part très grande de solitude. Nous ne communiquons pas entre nous. A peine échangerons-nous un baiser doucement frotté, plus ou moins tendre et sincère selon le voisin, au moment de l'échange de paix. Mais nous ne sommes pas là pour communiquer entre nous. Il y a, dans l'Eu­charistie, une part de solitude intérieure et de commu­nication avec Dieu en même temps qu'une participa­tion commune au corps du Christ. L'eucharistie est ainsi, en quelque sorte, l'exemple type de notre condition terrestre. Il est bien clair que nous n'avons pas à éviter de communiquer avec les autres, je vous invite fortement à vous aimer, à essayer du moins de vous aimer. Mais si vous pouvez le faire, ce n'est d'ailleurs que parce qu'ensemble, dans le silence de votre cœur, vous avez été regardés par un même Dieu qui vous reconnaît comme des fils. C'est à cause de cela que vous pourrez éventuellement essayer, en sortant de l'église, de reconnaître le fils qui apparaît dans le visage de l'autre, essayer de retrouver en l'au­tre l'éclat de cette filiation qui a commencé à émerger et qui, par l'eucharistie, se forge en votre vie spiri­tuelle. Quand certains ont voulu transformer les eu­charisties en échanges humains, ils méprisaient donc cette solitude nécessaire, cette intériorité intransi­geante, exigeante, que nous devons doucement es­sayer de construire, les uns avec les autres, comme en un apprentissage, afin que le jour où nous rencontre­rons Dieu seul à seul, nous puissions avoir quelque chose à Lui dire sans paraître trop bêtes dans ce face-à-face.

Frères et sœurs, ce que nous vivons dans l'eu­charistie et dans l'Église dépasse ce que nous pour­rions imaginer pour nous-mêmes, ce dont nous sem­blons avoir besoin sur le plan psychologique et per­sonnel. Même si cela ne semble pas consoler toutes nos peines ni combler notre solitude humaine, un enjeu se trame et se tisse ici, qui dépasse notre vie humaine. C'est ce qui a été inauguré par le baptême et qui se déploiera en plénitude lorsque nous découvri­rons face-à-face celui qui nous aime, qui nous attend, qui se tient silencieux au fond de nous-mêmes, comme un amoureux attendant que notre regard se pose sur Lui et reconnaisse le regard qu'Il a toujours posé sur nous, ce regard d'amour pour la vie éternelle.

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public