AU FIL DES HOMELIES

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LA VOCATION

1 R 19, 19 b-21

(29 janvier 1984)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Cellefrouin : Agneau pascal 

L

a mise en parallèle des deux textes que nous avons lus ce soir, celui de la vocation d'Élisée et ensuite celui de l'appel des premiers disciples, nous ramène à ce mystère essentiel de notre vie quelle qu'elle soit qui est celui de notre vocation, car notre vie n'est pas une réalité qui se déroulerait dans le temps, jour après jour, dans une sorte d'ennui ou d'accumulation des occupations. Mais si notre vie a un sens c'est parce qu'elle est portée par une vocation. Et quand je dis "vocation", je ne dis pas cette espèce de projet que nous formons nous-mêmes, d'après nos capacités, d'après la manière même dont nous pourrions généreusement rendre service aux autres ou à la société. Mais je dis "vocation" au sens radical du terme qui est que constitutivement chaque instant, chaque moment de notre vie est porté par un unique appel de Dieu. S'il n'y avait pas vocation de la part de Dieu, notre vie aurait peut-être un sens, mais à coup sûr, nous n'en verrions pas la cohérence ni l'unité. Ce qui fait l'unité de ce déroulement mystérieux du temps dans lequel nous vivons, c'est l'appel de Dieu jeté sur la vie de chacun d'entre nous. Tout comme pour un organisme biologique, ce qui constitue son unité et le principe invisible que nous appelons son âme et ce qui fait qu'un organisme qui change, je crois si mes souvenirs de sciences naturelles sont exacts tous les cinq ans de constitution cellulaire, ce qui fait que cet organisme a une unité, c'est précisément qu'il y a une âme comme principe d'unité de cet organisme qui, elle, du moins c'est à souhaiter ne change pas tous les cinq ans.

      Lorsque nous revenons à ces deux textes, nous y découvrons une anatomie de la vocation. Il y a un premier aspect de la vocation, c'est le plus rude, c'est le plus dur, c'est celui qui nous est révélé par cette rencontre mystérieuse d'Élie et d'Élisée. Dans ce genre de vocation, c'est l'Ancien Testament, on peut dire que rien n'est drôle. C'est un homme qui passe à côté de vous, qui vous jette son manteau sur les épaules et qui ne vous dit rien. Car lorsque ce pauvre Élisée qui croit comprendre, on ne peut même pas dire à demi-mot car il n'y a même pas la moitié d'un mot, croit comprendre qu'il est obligé de suivre le prophète Élie, dit : "Laisse-moi embrasser mon père et ma mère, puis j'irai à ta suite !" C'est la moindre des choses. Et Élie qui en ceci est tout à fait prophétique à sa manière lui dit : "Va ! Retourne, que t'ai-je fait ?" ce qui veut dire littéralement : "Je ne t'ai rien dit !"

       Par conséquent, la vocation dans l'Ancien Testament, c'est seulement le fait que, tout d'un coup, s'impose la présence de Dieu et qu'à ce moment-là, cette présence est indiscutable. Élie met son manteau sur Élisée : c'est pour symboliser la participation à une mission, c'est tout. Il n'y a pas d'explication et l'on ne peut absolument savoir pourquoi ce pauvre Élisée prend la résolution de sacrifier tous les bœufs en les faisant brûler sur l'attelage et les harnais qui servent de brasier pour la viande du sacrifice qu'il va partager avec ses serviteurs en signe de dernier adieu. On devine pourtant en filigrane qu'au cœur même du mystère de toute vocation, il y a ce sacrifice, cette chair brisée et offerte, mais il n'est pas sûr que ces gens-là pouvaient en comprendre toute la portée et toute la signification.

        En effet, pour en arriver à une anatomie un peu plus approfondie du mystère de la vocation, il faudrait en venir à cette succession de vocations qui nous est rapportée par l'évangile de Jean. On dirait que ces différentes vocations qui vont s'enchaîner, recommencent au point même où avait cessé la vocation d'Élisée, au moment où Élisée sacrifiait la charrue et les bœufs en signe de son appartenance et de sa consécration à Dieu, avant de partir à la suite d'Élie. Ici, dans la nouvelle Alliance, la vocation commence de la même manière. S'il n'y avait pas à la clé le mystère de l'Agneau immolé, les disciples n'auraient pas été appelés. Non pas que Jésus ait appelé ses disciples pour donner une sorte de publicité à son sacrifice sur la croix, mais quand Il appelle ses disciples, c'est parce qu'Il est déjà sur le chemin de la croix. Il y a une chose qu'il faut bien comprendre : le Christ ne pouvait pas appeler ses disciples avant sa manifestation dans le baptême du Jourdain, avant que le Christ ne soit orienté mystérieusement par la parole de Jean comme l'Agneau de Dieu c'est-à-dire la victime du sacrifice. Le Christ qui nous appelle chacun, quelle que soit notre vocation, est toujours le Christ qui marche vers sa croix et toute vocation qui se situerait en dehors de cette perspective de la mort et de la Résurrection du Christ ne serait pas une vocation. Ce serait un chemin d'école buissonnière.

        Donc, lorsque le Christ est désigné comme l'Agneau, lorsqu'Il s'avance vers la croix, c'est alors que commence le mystère de la vocation des hommes. Il s'avance vers la croix, et progressivement va s'agglutiner autour de Lui, d'abord le petit troupeau des douze, comme Il les appellera plus tard, et ensuite toute l'Église. Toute l'Église, maintenant, et nous en sommes, est appelée, à entrer, par vocation c'est-à-dire par appel particulier et personnel, à entrer avec le Christ dans sa mort et sa résurrection.

       Et alors c'est très curieux car nous-mêmes, lorsque nous parlons de vocation, nous pensons à ce moment volontaire et décidé dans lequel nous nous orientons dans un certain chemin. Or ce n'est pas le premier moment de la vocation. Le premier moment de la vocation c'est une sorte de fascination parce que les deux disciples qui sont là avec Jean-Baptiste entendent la parole : "Voici l'Agneau de Dieu" comme si le mystère de la croix et de la Résurrection avait exercé un certain magnétisme sur eux. Et ils se mettent à suivre Jésus. C'est curieux ça, car à proprement parler, dans cette simple manière de nous expliquer saint Jean, qui parle pour lui car c'est sa propre vocation qu'il nous décrit, comprend très bien, dans l'Esprit Saint qui l'a éclairé après la mort et la résurrection du Christ, comment s'est passée sa vocation. Il ne s'est pas dit : "Tiens, c'est intéressant !" Mais il s'est presque surpris à marcher sur les traces de Jésus. C'est cela qui est étonnant. C'est que l'appel a précédé et il ne le savait pas. Il était déjà parti et il croyait qu'il faisait encore du sur place. C'est cela qui est étonnant dans la vocation de Jean et de l'autre disciple. C'est précisément que le fait même de la proclamation du Christ comme l'Agneau de Dieu crée le mouvement, crée l'attirance. "Nul ne vient à Moi si le Père ne l'attire !" 

       Évidemment, quand Jésus se retourne, Il leur dit : "Que cherchez-vous ?" C'est peut-être d'ailleurs pour cela qu'il leur dit : "Que cherchez-vous?" car en réalité, ce n'est peut-être pas encore quelqu'un qu'ils cherchent, mais ils cherchent ce quelqu'un et ce qu'Il va vivre Lui-même et ce qu'Il va leur donner de vivre avec Lui. C'est pour cela que c'est une interrogation très neutre. Ce qu'ils cherchent, ils ne peuvent pas encore dire que c'est le visage du Christ. Ils ne le comprendront que beaucoup plus tard. Mais ils sentent qu'ils sont pris dans quelque chose où le Christ, qu'ils ne peuvent pas encore parfaitement identifier, a un rôle décisif, mais où cela concerne aussi bien ce que cet homme va faire que ce qu'eux-mêmes vont faire avec Lui. Et alors, et là aussi ça ne vient pas tout à fait d'eux, ils se trouvent tellement bêtes, que la question qu'ils posent est une question en apparence idiote, puisqu'ils lui demandent :"Où demeures-Tu ?" alors qu'ils savaient pertinemment bien qu'Il était venu là pour se faire baptiser. Par conséquent ce n'était pas qu'Il avait élu domicile dans les parages du Jourdain. Or, en réalité, ils posent la question centrale.

       C'est bien cela qui est étonnant. "Où demeures-Tu ?" Ils ont compris, à ce moment-là, et c'est un deuxième trait de la vocation qui est fondamental, ils ont compris que toute vocation est un mystère de demeure. Demeurer cela ne veut pas dire rester en attendant l'autobus. Il n'y a pas d'endroit où l'on demeure moins que les abris bus. Au contraire, là, on attend et l'on s'ennuie. Tandis que la demeure, c'est le mystère d'une intimité, c'est tout différent.  Demeurer avec quelqu'un, c'est accepter qu'il y ait quelque chose qui vous abrite ensemble, et c'est tout le mystère trinitaire. Répondre à une vocation, c'est accepter de demeurer avec le Christ dans le sein du Père. Nous commençons alors à entrer dans ce mouvement par lequel le Christ qui est sorti du sein du Père retourne auprès du Père. Jusque-là, Il était sorti. Maintenant, en marchant comme l'Agneau vers sa croix, Il y retourne déjà, et eux, sans le savoir, lui posent la vraie question : "Où demeures-Tu ?" c'est-à-dire : Dans quelle demeure nous emmènes-Tu puisque nous sommes déjà partis ?

       Jésus leur dit alors, simplement : "Venez et voyez !" Il ne leur dit pas : voyez et quand vous aurez vu, vous vous déciderez pour venir." Mais, "Venez et voyez !" C'est la démarche inverse. Nous, comme nous sommes très profondément influencés par la pensée grecque, nous pensons qu'il faut y voir d'abord et qu'ensuite on ira. Avec le Christ, il ne semble pas que cela se passe de la même manière. C'est précisément parce qu'ils ont déjà fait un pas que le Christ peut dire : "Venez" et c'est dans le geste même d'aller qu'ils verront.

        Et alors, à ce moment-là, ils virent où Il demeurait. Sans doute que le Christ ce jour-là, ne leur a pas montré une maison, mais Il leur a dit simplement qui Il était. "C'était environ la dixième heure." Ils ont sans doute commencé à entendre le Christ leur parler du Royaume. C'est pour cela qu'après, lorsque ces deux disciples ont compris profondément le sens de la démarche, ils pourront à leur tour aller auprès de ceux qui leur sont chers et leur dire d'une certaine manière : il faut entrer dans le mouvement.

       Il faudrait analyser ainsi chacune des vocations. Je voudrais simplement terminer par la dernière et en évoquer un trait. C'est celle de Nathanaël. Elle est étrange à plus d'un titre, notamment par le fait que Nathanaël est quelqu'un qui se sent déjoué. Ce qui arrive à Nathanaël, c'est une très sale histoire car en réalité, il ne voulait pas tellement y croire que le Christ était le Messie : "De Nazareth, peut-il sortir quelque chose de bon ?" Et le Christ trouve exactement le mot qui convient pour lui désigner l'essence même de la vocation : "Avant que Philippe t'ait appelé", et c'est très typique car le Christ veut bien lui montrer que la vocation ce n'est pas seulement que Philippe l'a appelé, "avant que Philippe t'ait appelé, je t'ai vu !" Là, nous touchons presque le fond ultime de la vocation. Avant que tu aies fait une quelconque démarche, je t'ai vu. Là, nous remontons en arrière, dans ce regard que Dieu a posé sur chacun d'entre nous. Avant que Lui se mette en marche vers la croix, Il nous a déjà vu et c'est parce qu'Il nous a vu qu'Il peut marcher vers la Croix. Alors Nathanaël baisse les bras et dit simplement : "Tu es le Fils de Dieu !" Et Jésus lui dit : "Tu verras mieux encore !" car tu crois pour l'instant pour des choses qui te paraissent extraordinaires, parce que tu crois que j'ai un don de voyance ou de divination. Or le sens même de la vocation, c'est ceci : "Tu verras les cieux ouverts !" car le sens ultime de toute vocation, c'est la nuptialité.

       Dans la fin de l'Apocalypse, les cieux sont ouverts et l'Épouse va à la rencontre de son Époux, et la vocation profonde de l'Église, c'est d'être épousée par Dieu. Et c'est précisément cela que le Christ dit dans cette phrase. Il dit à Nathanaël : Tu crois, pour l'instant que je te considère de l'extérieur, mais quand tu seras membre de mon corps, quand tu seras une seule chair avec Moi, ressuscité dans la gloire de ma propre chair ressuscitée, alors tu seras vraiment devenu ce que tu avais à être, ce que mon Père voulait pour toi, de toute éternité. Alors sera accompli le véritable mystère de ta vocation.

       Puisque nous allons fêter demain l'Appel des Disciples et que nous entendrons l'évangile des Béatitudes, faisons simplement ce soir cette prière au Seigneur : qu'il nous laisse découvrir en nous, toute l'épaisseur et toute la profondeur du mystère de la vocation. La plupart du temps, quelles que soient d'ailleurs les vocations que nous avons dans notre vie, nous en avons de multiples et nous en avons peut-être même beaucoup plus que nous ne pensons, nous sommes habitués à cette perspective volontariste qui fait que la vocation est d'abord une réalité que nous dominons par nous-mêmes. Je crois qu'il est essentiel de comprendre qu'au cœur de notre vie, il y a d'abord un appel et que, même si nous avons beaucoup de mal à le réaliser ou plutôt à laisser nos oreilles vibrer à cet appel, il faut toujours demander au Seigneur qu'Il fasse retentir cet appel. Alors, à ce moment-là, si nous avons entendu cette espèce de musique en sourdine qui constitue le cœur même de notre vie, la trame même de notre vie, nous y trouvons le véritable sens et de la vocation et de notre vie car l'une ne va pas sans l'autre, car, au fond, notre vocation ce n'est jamais que la manière dont Dieu nous fait découvrir la profondeur et la beauté de sa gloire, dans notre propre vie, quelle qu'elle soit.

       AMEN


 

 
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