AU FIL DES HOMELIES

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LE LIVRE OUVERT

Lc 4, 14-22

Vigiles du quatrième dimanche de l'Épiphanie – A

(25 janvier 1981)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Saint Jean de Malte : L'Écriture ouverte

C

 

omme Il venait, à Nazareth, dans la synagogue où Il avait été élevé, où Il avait grandi dans la sagesse de la Loi, on Lui présenta le Livre, le jour du sabbat. Déroulant le Livre, ouvrant l'Écriture, Il tomba sur ce passage: "L'Esprit du Seigneur repose sur Moi !" Le Livre a été ouvert par le Christ. Les Écritures ont été ouvertes par Lui. Lorsqu'Il est venu à Noël, nous avons chanté : "Que s'ouvre la terre et que germe le Sauveur". Il était vraiment comme ce grain, cette semence jetée dans le sein de la vierge Marie, en cette terre féconde. La terre s'est ouverte par le "Oui" de Marie, par sa foi en la parole toute puissante du Seigneur. Et dans cette terre qui s'est ouverte pour nous, a germé la vie, la vie éternelle.

Cette terre qui s'est ouverte, c'est aussi le plus intime de nous-mêmes, le plus charnel, le plus physique de ce monde. "Que la terre s'ouvre !" Le Seigneur l'a voulu, car Il a voulu venir nous visiter dans ce qui était chez nous le plus démuni, le plus pauvre et le plus délaissé, c'est-à-dire notre chair vouée à la mort. Et lorsque la Parole toute puissante s'est élancée des cieux, comme un glaive tranchant, elle a ouvert la terre, elle a séparé, dans notre chair, l'articulation des os et des moelles, comme dit l'épître aux Hébreux. Elle a ouvert ce nous-mêmes, ce moi le plus physique, le plus charnel de nous-mêmes par lequel Dieu, voulant nous visiter, vient nous ouvrir à sa présence.

Puis nous avons célébré ces mages qui s'avancent et marchent vers Bethléem. A ce moment-là, c'est l'attente des nations qui s'est ouverte. C'est le cœur des païens, tous invités à célébrer la venue du Sauveur. A ce moment-là, c'était le désir des hommes qui était ouvert, travaillé de l'intérieur. Et c'est grâce à cette ouverture infinie du désir de l'homme que ces mages ont pu se mettre en route, dans la folie de leur aventure, pour aller à la rencontre de l'Enfant de Bethléem. En suivant les chemins du ciel, ils trouvaient sur la terre, un petit enfant. La terre avait germé, les cieux avaient fait signe et, dans cette béance de la terre, dans l'ouverture de notre chair, dans cette blessure de chacun d'entre nous par son péché, par sa misère, avait germé le sourire d'un petit enfant.

Ensuite ce fut le baptême du Seigneur. Ce fut plus grand encore, car ce jour-là, ce sont les cieux qui se sont ouverts. Ce jour-là, les cieux ont été déchirés par l'amour du Père qui voyait son Fils s'avancer au-devant des hommes. C'était comme un pressentiment de ce voile du Temple qui, un jour, se déchirerait. Les cieux sont comme ce voile qui recouvre notre terre de la tendresse et de la discrétion de Dieu. Ce jour-là, le Père n'y tenant plus, a voulu regarder cette merveille de son Fils qui, qui dans cet amour infini, cet amour qu'Il avait reçu du Père, s'avançait dans l'eau du Jourdain pour porter sur ses épaules le péché du monde. Ce n'était plus seulement la chair de notre terre, ce n'était plus seulement le désir de notre cœur, mais c'était le cœur même du Père qui était ouvert, en ce jour-la, prêt à accueillir son Fils qui marchait déjà vers la croix, et prêt à nous accueillir tous, ceux qui marcheraient à sa suite, en portant la croix et en passant par la mort et la résurrection, car, nous le savons, désormais, il y a plusieurs demeures dans ces cieux qui se sont déchirés pour nous y accueillir.

Et dimanche dernier, c'est le temps qui s'est ouvert, cette eau qui symbolisait l'ancienne alliance et qui, tout d'un coup, s'ouvre pour laisser place à la joie du vin du royaume nouveau. A ce moment-là, c'est ce temps que nous vivions comme une usure, comme un épuisement, parce qu'il faut toujours puiser dans le temps comme on puise dans les sources d'eau, à ce moment-là, c'est le temps ancien qui meurt peu à peu avec son désir, qui, tout d'un coup, a été traversé, comme un éclair, par la gloire de Dieu qui s'y est manifestée. Et alors, dans ces noces de Cana, dans ce temps apparemment ancien voué à sa perdition, a brillé la gloire de Dieu et la joie des hommes, ou plus exactement, la tendresse de Dieu sur le visage et le sourire des convives qui buvaient aux sources.

Une chose encore était scellée et le reste encore un peu aujourd'hui : c'était le Livre, c'était l'Écriture. Sur ce point, Dieu, avec sa délicatesse habituelle, a choisi pour ouvrir le Livre, le lieu même où on lui avait appris à vivre selon la Loi. Il avait appris les dix Paroles. Il avait appris les œuvres que Dieu avait faites pour son Peuple aux jours anciens, ce que les Pères s'étaient raconté de génération, et qu'ils se transmettaient, d'une certaine manière, comme un livre scellé, comme un livre fermé, émerveillés déjà par tout ce qui avait été fait, mais ne comprenant pas encore jusqu'où il fallait aller pour que s'accomplisse vraiment la plénitude des merveilles de Dieu.

Et c'est alors que vient Jésus, comme un Agneau immolé et qui porte le péché du monde, celui qui, seul," est digne de recevoir le Livre et d'en ouvrir les pages scellées." Certes, ce n'est pas encore le sceau de son sang qui sera versé sur la croix, cette clé qui nous ouvre toutes les Écritures. Mais ce sont déjà les mains du Seigneur, ouvertes, étendues, pour dérouler le rouleau de la Loi et pour y faire apparaître ce qui était caché. Et savez-vous ce qui était caché dans ces paroles ? C'était le Christ Lui-même, ou plus exactement son Esprit, car, au moment même où le Christ ouvre le rouleau, voici que c'est le prophète Isaïe qui proclame : "L'Esprit du Seigneur repose sur moi !" Quelle coïncidence ! Cet Esprit que Jésus avait reçu, au jour de son baptême dans le Jourdain, voici que cet Esprit envahissait le rouleau qui se trouvait entre ses mains, qu'il déroulait entre ses doigts. Et voici que ce rouleau et cette prophétie d'Isaïe allait maintenant s'accomplir à Nazareth, puis en Galilée, sur le lac de Tibériade, puis en montant vers Jérusalem jusqu'au moment de la croix, jusqu'au moment de la Résurrection.

Le temps de la manifestation du Seigneur va maintenant s'achever. Sachons vivre, nous aussi, en laissant s'ouvrir notre chair, nos yeux de chair, nos sens, par les sacrements, par les gestes, par les paroles et les prières que nous disons. Laissons s'ouvrir tout notre être au mystère de la présence de Dieu. Laissons s'ouvrir aussi le désir de notre cœur, puis laissons-nous emporter vers ces cieux nouveaux qui se sont ouverts pour nous y accueillir. Laissons aussi germer en nous ce temps nouveau et ce reflet d'éternité qu'il nous est donné de vivre, jour après jour, non plus comme un temps qui s'use mais qui nous conduit vers la plénitude du salut. Et enfin, laissons le Christ, chaque jour, nous ouvrir le mystère de sa Parole dans les Écritures, pour que, petit à petit, nous aussi, nous soyons saisis par l'Esprit.

 

AMEN

 
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