AU FIL DES HOMELIES

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COUP DE GRÂCE ET COUP DE FOUDRE

Jn 1, 35-51

Vigiles du quatrième dimanche de l'Épiphanie – B

(24 janvier 1982)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Capharnaüm : rives du lac de Tibériade

L

 

'appel des disciples, la vocation apostolique, c'est à la fois le coup de grâce et le coup de foudre. En effet pour peu qu'on réfléchisse sur tous ces récits de vocation d'apôtres, une chose ne peut manquer d'être frappante, c'est l'immédiate réponse de ces disciples. Quand Jésus passe le long du lac de Galilée, il aperçoit les quatre premiers disciples et aussitôt ils abandonnent tout pour suivre Jésus. D'autres qui avaient été disciples de Jean, dès qu'ils ont entendu Jean désigner le Christ comme "l'Agneau de Dieu" se mettent immédiatement à sa suite. Il n'est pas jusqu'à Nathanaël à qui l'on annonce que l'on a trouvé le Messie et qui d'abord est sceptique, mais, sitôt qu'il a vu le Seigneur, immédiatement il croit, sur la parole qui lui est dite : "Tu verras de plus grandes choses encore, tu verras les cieux se déchirer."

On ne peut pas dire pourtant que cela s'explique par le tempérament. Qu'il s'agisse de Pierre, qu'il s'agisse d'André, de Jacques, peut-être pas de Jean, mais de la plupart des autres, en général ce qui les caractérise dans les moments un peu difficiles de la vie du Seigneur, c'est leur hésitation, c'est même parfois carrément leur trahison, ou encore, au moment de la résurrection, leur lenteur à croire. Par conséquent il doit y avoir un secret dans l'immédiateté de cette rencontre. Il doit y avoir quelque chose d'étrange. Qu'est-ce qui a bien pu se passer dans le cœur de ces hommes-là pour que, en ayant vu le Christ quelques minutes, ayant entendu cet appel : "Viens et suis-moi, je te ferai pécheur d'hommes". immédiatement ils lâchent leur famille, leur situation, leur gagne-pain ? Qu'est-ce qui a pu se passer pour que, immédiatement, ils puissent se mettre à la suite du Sauveur ?

Je crois que c'est d'abord un coup de foudre. C'est-à-dire que ces apôtres sont littéralement tombés amoureux de Dieu. Cela s'explique par le fait que ce qui est surprenant dans un coup de foudre, c'est qu'on dirait que cet instant dans lequel, tout à coup, un visage, un être prend une importance absolument exceptionnelle et décisive, ce moment-là n'est qu'un instant. Ce n'est qu'un tout petit-morceau du temps, c'est une parcelle. C'est même tellement fort généralement que nous n'avons pas la force de revenir sur nous-mêmes pour essayer de voir ce qui se passe en notre cœur. C'est une sorte d'expérience absolue. Et à ce moment-là, ce temps, cet instant prend une sorte de dimension absolument incalculable qui peut avoir des répercussions sur toute la vie. C'est pour ainsi dire ce moment ramassé sur lui-même où, tout d'un coup, tous les autres instants qui vont suivre, y sont comme contenus. C'est le moment où, apparemment si nous regardions nos montres il ne se passerait que quelques secondes, et en réalité, dans ces quelques secondes sont déjà contenus tous les instants de l'histoire à venir. Un amour peut naître comme cela tout à coup. Et, à partir de ce moment-là tout ce qui sera vécu sera référé, d'une manière ou d'une autre, à cet instant précis dans lequel a eu lieu la rencontre.

C'est encore bien plus compréhensible lorsqu'il s'agit de la rencontre du Seigneur. Car lorsque le Seigneur dit : "Le Royaume de Dieu est là", il veut dire que, subitement, l'éternité même de Dieu, non pas simplement le contenu de toute une vie, mais le contenu d'une éternité, a fait, tout à coup, irruption dans la vie de ces hommes. Le coup de foudre des apôtres, c'est précisément le moment, l'instant, le presque rien dans lequel s'est introduite cette immensité absolue de l'éternité, cet infini de la tendresse de Dieu. Et il n'est pas étonnant que ce moment-là soit resté dans la mémoire de tous les disciples, simplement par ce tout petit mot, "aussitôt, ils le suivirent." Après, à certains moments ils se sont mis à réfléchir. Cela ne leur a pas toujours d'ailleurs porté chance. A partir du moment où ils envisageaient le pour et le contre, à partir du moment où ils se mettaient à calculer quelles chances aurait leur Seigneur de se tirer de ce mauvais pas lorsqu'Il était traqué par tous ses ennemis à Jérusalem, cela ne les engageait pas à Le suivre coûte que coûte. Lorsqu'ils voyaient cette forme se dessiner sur le bord du lac après la résurrection, ils avaient été tellement terrorisés par ce qui s'était passé qu'à ce moment-là leur cœur était extrêmement lent à croire. Mais à ce moment des origines, à ce moment du coup de foudre, il n'y avait aucun recul. C'était leur cœur tout entier qui était saisi tout entier par l'éternité de Dieu sans mesure. Et leur cœur était comme saisi, brisé.

C'est pour cela que c'est un coup de grâce dans les deux sens du terme. C'est le coup de grâce, au sens habituel où l'on en parle, ce point de non-retour : "Advienne que pourra !" C'est vraiment le départ d'une aventure. C'est aussi le coup de grâce au sens de "la grâce", c'est-à-dire ce sourire de Dieu, car qu'est-ce que la grâce sinon le sourire de Dieu qui manifeste cette surabondante tendresse de son cœur pour celui sur qui Il pose ses yeux et la lumière de son visage?

Oui, ce jour-là, sur les bords du lac de Galilée, les apôtres ont senti que le temps, dans cette espèce de fragilité et de minceur de l'instant, était traversé par la fulgurance de l'éternité. Nous-mêmes, à certains moments de notre vie, je crois que nous avons pu faire cette expérience. Sans doute bien moindre que celle des apôtres parce que nous y avons répondu encore bien moins qu'eux, mais n'y a-t-il pas, au fond de notre cœur, ces moments où nous sentons qu'un instant, un éclair, presque rien la preuve, c'est qu'après on a des doutes terribles, on se demande si c'était vrai ou pas. (Et les apôtres ont dû se poser aussi cette question.) un tout petit instant rien du tout, où s'est manifestée une sorte de présence, plus forte, plus violente, presque plus palpable que tout autre présence. C'était l'amour de Dieu. En vérité, Dieu était là. Quand nous l'avons perçu, nous n'avions même pas le loisir de nous poser la question si c'était vrai ou pas. Après nous sommes bien obligés de nous rendre compte qu'Il était vraiment là et que nous avons beau traîner les pieds pour le suivre, et que nous avons beau avoir envie, de temps en temps, de retourner à nos filets et à nos barques pour retrouver nos petites occupations journalières et sans problème, en réalité, ces moments-là sont des instants dans lesquels, comme une étincelle, brille encore la flamme de son regard posé sur nous. "Viens et suis-moi !"

 

AMEN

 
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