AU FIL DES HOMELIES

LE REGARD QUI NOUS APPELLE

 So 2,3 ; 3, 12-13 ; 1 Co 1, 26-31 ; Mt 5, 1-12a
4ème dimanche de l'Epiphanie - année A (dimanche 29 janvier 2017)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière, et sur les habitants du pays de l’ombre, une lumière a resplendi ».
Frères et sœurs, permettez-moi aujourd’hui, pour vous introduire à cette notion de l’appel de Dieu, de faire référence à une expérience médicale que j’ai faite il n’y a pas très longtemps, et que, je suppose, un certain nombre d’entre vous ont faite depuis quelque temps, le fait d’avoir été opéré de la cataracte. C’est une expérience tout à fait sui generis en tout cas du côté du patient. En effet, auparavant, le monde nous paraissait aller comme avant, la fatigue du cristallin s’était faite petit à petit et il a fallu des appareils extrêmement précis pour détecter que vous voyiez moins bien qu’avant, moins nettement, il fallait mettre des lunettes ; petit à petit, on se rendait compte que les couleurs n’étaient plus tout à fait aussi vives et aussi belles qu’avant ; soudain, il faut y passer. On vous opère, d’abord un œil, puis l’autre. Je vous passe les péripéties des opérations, mais il m’est arrivé, le lendemain de la deuxième opération, une fois complètement réparé, d’aller voir mon médecin pour enlever cette coque qui protège l’œil ; on a fait les tests, mais tout cela se fait dans un cabinet obscur parce qu’il faut que les contrastes lumineux soient les meilleurs possibles. Or, il se trouve que ce cabinet est situé juste en face de l’ancienne usine Péchiney de Gardanne, cette fameuse fabrique de boues rouges ; je suis sorti après les examens et après m’être débarrassé de la coque - c’était un jour de mistral, à la fin de l’automne ou au début de l’hiver -, je me suis tout à coup retrouvé devant le monde, c'est-à-dire jamais l’usine de Gardanne ne m’était apparue aussi belle.
Eh bien, vous ne pouvez pas imaginer l’effet que cela fait, soudain, de se retrouver devant ce rouge de la bauxite qui aurait mérité de figurer dans la palette de Cézanne et surtout sur ce fond de ciel bleu, qui est tellement bleu, tellement profond, qu’on voit le monde entier ; on voit dans le ciel le monde entier, et surtout, on s’aperçoit que le monde n’était pas exactement comme on pensait, car la profondeur des couleurs, la vivacité, la lumière, le vie des couleurs, vous rentrent dans les yeux et vous envahissent complètement. Je suis resté quelques minutes, immobile en regardant cela, comme si je venais de naître, de découvrir le monde, de venir au monde, je revenais au monde.
Alors pourquoi vous raconter cela ? C’est la fameuse expérience d’être vu et de voir. La plupart du temps, nous faisons attention au "voir" : nous voulons mieux voir, nous voulons tout voir, nous voulons tout regarder, tout étudier, tout analyser, mais nous ne nous rendons pas compte que nous voyons parce que d’une certaine manière, nous sommes déjà vus. C’est cela la chose tout à fait étonnante : on ne voit pas parce qu’on veut voir, mais on voit parce que on est vu, non pas vu par un garde voyeur mais vu parce que simplement dans l’expérience de la vue, le monde nous saisit et nous envahit. Et je crois que c’est une des expériences les plus étonnantes, qui n’est pas une expérience physiologique ni une expérience purement médicale, biologique, mais c’est le fait que subjectivement, quand vous regardez, à ce moment-là, surtout avec un tel changement, tout à coup vous vous apercevez que vous ne pouvez vraiment voir que parce que le monde vous a déjà saisi et vous a envahi, et cela, c’est évidemment une expérience à laquelle nous ne faisons pas attention. Pourtant, c’est l’expérience la plus simple, la plus ordinaire et la plus quotidienne qui soit.
C’est sans doute pour cela que Jésus a très souvent choisi des guérisons d’aveugles, parce qu’il était très sensible au fait que des hommes soient dans le monde et qu’ils ne puissent pas voir le monde, non pas pour le dominer, le maîtriser, mais pour être vus par lui, pour être saisis par la beauté de ce monde et la grandeur de ce monde. Autrement dit, l’expérience que j’ai faite à ce moment-là – et si un jour vous êtes opérés de la cataracte, pensez à moi –, c’est le fait de comprendre qu’on ne voit que parce qu’on est déjà saisi par le monde ou les réalités que l’on voit, et étrangement, on n’a pas l’impression d’être vu par un voyeur : le monde n’est pas voyeur sur nous, il ne nous épie pas, il n’a pas de prise sur nous. Il s’en moque, il se donne, et cela, c’est extraordinaire : découvrir tout à coup la gratuité du monde qui se donne à travers la beauté, la vivacité, et la luminosité des couleurs.
Alors vous comprenez tout de suite pourquoi cela nous éclaire sur le problème de l’appel des disciples. Tous, comme Pierre, André, Jacques et Jean, nous avons été appelés. Mais la plupart du temps, nous ne tenons compte que de notre réponse à l’appel. Nous ne voyons les choses que du point de vue de notre activité, pour Dieu, pour la paroisse, par notre générosité, notre souci etc. Nous voyons uniquement du côté du voir. Nous n’envisageons l’appel que du côté du fait de "nous orienter vers", comme si l’appel était uniquement le travail de notre réponse, de notre liberté, de notre engagement et de notre sens du devoir.
Certes, il le faut, mais est-ce vrai ? Est-ce l’essentiel ?  Pourrions-nous répondre s’il n’y avait pas d’abord cette irruption, cette intrusion du regard et de l’appel de Dieu dans notre cœur ? Ne lisons pas cet Évangile de l’appel des disciples comme le choix de quelques hommes qui décideraient de suivre un prophète parce qu’il leur plaît davantage. Non, si le récit nous est donné comme il l’est dans l’évangile de Matthieu entendu tout à l’heure, et également dans ceux de Luc et de Marc, c’est pour bien préciser l’antériorité de l’appel : il y a quelqu’un qui se donne à nous, comme le monde se donne à nous avant que nous le voyions et que nous le maîtrisions, c’est ce qu’on appelle la grâce.
Autrement dit, si nous faisons mémoire aujourd’hui de l’appel des disciples, c’est précisément pour manifester qu’avant de répondre, avant d’engager quoi que ce soit dans notre vie, nous sommes saisis par une réalité qui nous a appelés, nous a convoqués, et s’est livrée à nous. En fait l’appel des disciples, c’est le premier moment où Dieu dit : « J’ai envie de vivre avec toi et pour toi, et dans ton cœur et dans ta vie et dans tout ce que tu fais, comme le monde a envie de vivre sur ta rétine et sur le fond de ton œil ». Telle est la présence de Dieu, c’est ce don absolument gratuit et immérité, et c’est pour cela qu’on l’appelle un appel. Car à partir du moment où Dieu se donne, où Il se révèle, Il n’attend qu’une chose de nous : que nous accueillions cette présence, tout comme le monde, dans l’expérience du regard, n’attend qu’une chose, que nous ouvrions les yeux ; et nous les ouvrons, ces yeux, de façon bien différente. Il est certain que nous ne voyons pas le monde – hélas, on aimerait ! –, comme Fra Angelico, Poussin, Watteau ou encore Cézanne, mais chacun a sa manière d’accueillir cette présence du monde et de Dieu dans son cœur.
Alors qu’aujourd’hui, en méditant sur cet appel des disciples, nous méditions d’abord sur la gratuité du don qui nous est fait. Il y a une pensée issue du paganisme, qui peut conclure cette méditation, c’est le fait que pour les Grecs, vivre était équivalent à recevoir la lumière du jour : il y a un petit passage d’Antigone qui le suggère. Et je crois que, même si les Grecs n’ont pas connu la révélation chrétienne, sur ce plan-là ils avaient déjà perçu quelque chose d’extrêmement profond : vivre sans voir, c’est une chose très difficile, très astreignante, mais vivre en croyant voir et en réalité en ne voyant rien, parce que notre regard est tellement sélectif qu’on ne fait pas attention à ce qui est important, c’est encore pire.
Frères et sœurs, essayons de vivre cet appel comme le regard de Dieu et le regard du monde sur nous : à ce moment-là, ce sera vraiment un appel et non pas la réalisation de notre volonté. Amen.

 
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