AU FIL DES HOMELIES

APPELES A LA LIBERTE

Jon 3, 1-5.10 ; 1 Co 7, 29-31 ; Mc 1, 14-20
4ème dimanche du temps ordinaire – année B (28 janvier 2018)
Appel des disciples
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

La parole de l’apôtre Paul à ses Corinthiens, à sa communauté de Corinthe : « J’aimerais vous voir libres de tout souci », concerne la question des femmes. C’est un vœu pieux, mais c’est intéressant car on prêche rarement sur les Épîtres ; aujourd’hui, cela me semble incontournable.

En effet, la plupart du temps, on prend ces textes de Paul comme des textes un peu anti féministes. C’est tout le contraire. J’aimerais rapidement vous situer le contexte de ce texte que nous avons entendu tout à l’heure pour vous montrer que le féminisme même le plus échevelé est quand même très léger par rapport à la position que préconise saint Paul. En réalité, saint Paul est le grand artisan de la promotion de la femme et de la parité. J’en connais qui sont très heureuses de l’entendre, mais c’est vrai.

Je m’explique : lorsque Paul a évangélisé Corinthe, communauté difficile au plan public, religieux, conjugal, familial, ou encore à celui de la vie de la communauté de l’Église, il a lâché une véritable bombe en disant qu’il n’y avait plus ni hommes ni femmes. Apparemment, les Corinthiens et surtout les Corinthiennes, étaient très heureux et heureuses d’entendre une chose pareille. « Il n’y a plus ni hommes ni femmes ». C’était une sorte de travail de sape par rapport à toute une conception de la société antique, d’autant plus dangereuse que Corinthe, malgré sans doute quelques Juifs convertis, était dans l’ensemble païenne. Or, il leur dit : « Désormais, il n’y a plus ni hommes ni femmes ».

Nous nous imaginons alors qu’il ne fallait plus parler de sexualité, de relations hommes-femmes, etc. Au contraire, on en parle et on change tout ! En effet, dans un passage légèrement antérieur du chapitre 7, Paul dit : « La femme ne dispose pas de son corps, mais le mari. Pareillement, le mari ne dispose pas de son corps, mais la femme ». Il signifie qu’à partir du moment où il a décrété cette parité-là, homme et femme ont une sorte de situation fondamentale d’existence qui fait que l’un comme l’autre ne peuvent plus se réclamer de l’ancien système qui consistait à dire que l’homme prenait une femme ou épouse – c’était souvent une prise –, et l’introduisait sous sa domination. C’était le rite traditionnel du mariage, en réalité la jeune femme passait de la domination du père à celle de son mari. Même dans le Code Napoléon, c’était pratiquement la même vision des choses. C’est pour cela qu’on parle toujours de l’autorité paternelle et que ces dames devaient demander la permission à leur mari pour ouvrir un compte en banque, etc. Saint Paul signifie que désormais, il y a pleine maîtrise de son destin, aussi bien chez l’homme que chez la femme. Par conséquent, on ne pourra plus expliquer la relation homme-femme en termes uniquement de pouvoir de l’homme sur la femme.

Chez les Grecs même, la vision des choses était tellement réaliste et dans un mauvais sens, que l’on considérait, pour l’homme, que la femme était cette personne quasi humaine, pas tout à fait humaine, dont on avait absolument besoin pour avoir des enfants, c’était un auxiliaire précieux, mais non pas une égale. Il y avait les hommes, et plus bas, les femmes. Comme on dit encore dans certaines familles aujourd’hui : « J’ai trois enfants et deux filles ». C’était naturel, cela allait de soi.

Paul a donc lâché ici un véritable explosif, et les Corinthiens s’interrogent : « Comment est construit le couple ? Comment est construite la relation homme-femme ? » Arrive un deuxième facteur : celui du début de la lecture que nous avons entendue. Le temps se fait court. Là, c’est un facteur auquel Paul pense particulièrement parce qu’il est persuadé que le retour du Seigneur va être très rapide. Il ne se passera pas une génération, et ce sera le rassemblement de toutes choses dans le Christ, qui remettra toutes choses entre les mains du Père. Il faut donc faire vite. Mais alors, certaines Corinthiennes, en particulier, en ont déduit une chose : « Puisqu’Il va bientôt venir, ce n’est pas la peine de se marier, il vaut mieux se consacrer tout de suite au Seigneur, comme cela l’affaire est réglée, pas de problème de mariage, ni d’enfants, on se débrouille ». C’était semble-t-il surtout dans un public jeune de la communauté – on parle des jeunes filles, les parthenoi, les filles à marier –, et celles-là se consacraient au Seigneur, attendaient qu’Il arrive et ne désiraient pas se marier, avec la caution de ce qu’avait dit Paul. 

S’était ainsi élaborée à Corinthe une sorte d’excès d’ascèse, peut-être conjugale dans certaines circonstances, en tout cas au niveau des mariages. Donc, la plupart du temps, on lit ces textes à l’envers. En réalité, ce n’est pas Paul qui est le "père fouettard" dans les relations entre les hommes et les femmes, c’est la communauté de Corinthe elle-même qui, déduisant des propos de Paul un certain nombre de conséquences, était en train de se constituer comme une communauté de quasi célibataires tous azimuts. Paul va donc se trouver dans la situation de démentir cette interprétation en préconisant d’arriver à trouver un équilibre entre le fait d’appartenir au Seigneur, ce qui était incontestable par leur baptême, mais d’autre part, cela ne remettait pas en cause le lien d’appartenance mutuelle dans le mariage et notamment, puisque c’était cela qui préoccupait un certain nombre de Corinthiens et de Corinthiennes, dans les relations sexuelles du couple. Paul veut faire comprendre à la communauté qu’elle a un double enjeu : d’une part, son appartenance au Seigneur, la décision de Lui appartenir qui relève du cœur de la femme pour la femme, du cœur de l’homme pour l’homme ; et d’autre part la façon concrète dont ils doivent ensuite gérer cela dans leur couple s’ils sont mariés, ou dans le couple qu’ils désiraient former.

Tel est le changement : auparavant, la conception du mariage était d’abord sociale, le mariage était la formation d’un foyer par un homme et une femme, couple monogame dans le cadre de la culture indo-européenne, mais l’homme et la femme devaient se marier pour satisfaire aux exigences patrimoniales – transmission du patrimoine – à travers des enfants légitimes, d’où la nécessité d’avoir des liens sexuels pour les engendrer. C’était une conception purement fonctionnelle de la relation hommes et femmes. Cela ne veut pas dire que de temps en temps il n’y ait pas eu de grands amoureux, on n’en sait pas grand-chose ; ils n’ont pas écrit beaucoup de romans d’amour dans l’Antiquité, précisément parce qu’ils n’avaient guère d’idée de cela. Il faut attendre longtemps pour qu’on commence à penser qu’il peut y avoir de la littérature courtoise et ensuite de grands romans d’amour…

Paul est en train "d’allumer la mèche", en montrant que la relation homme-femme peut être mise en rapport avec la relation homme-Dieu ou femme-Dieu. Lorsque Paul dit : « L’homme qui n’est pas marié a souci des affaires du Seigneur, des moyens de plaire au Seigneur. Celui qui s’est marié a souci des affaires du monde, des moyens de plaire à sa femme ; et le voilà partagé »,  il ne demande pas de choisir entre l’un et l’autre, il dit qu’il est partagé. Or, "partagé" ne voulait pas dire qu’il devait renoncer à l’un pour l’autre ou à l’autre pour l’un : quand il était marié, il était tout entier au Seigneur et tout entier à sa femme, et évidemment, cela pouvait induire à certains moments des partages. S’il appartenait à la communauté et si elle ne voulait pas, comment faire ?

En réalité, c’est le début de ce que l’on a appelé plus tard le sacrement de mariage. Il y a non seulement une compatibilité fondamentale, mais une sorte de convergence fondamentale entre la relation que les époux ont entre eux et celle qu’ils ont avec Dieu, soit individuellement soit tous les deux ensembles. En fait, ce texte, loin d’être une sorte de mise en garde contre la vie de couple est en réalité un des plus beaux textes, même si la manière dont saint Paul le rédige est très liée aux catégories du temps, et surtout au contexte des Corinthiens. Les plus ascétiques dans l’affaire, ce sont les Corinthiens, ce n’est pas Paul qui met en garde contre un ascétisme excessif. C’est pour cela qu’il finit en disant qu’il vaut mieux se marier que de brûler. Il ne s’agit pas de choisir entre céder à la passion ou faire du scandale ; mais s’il y a vocation à vivre la vie d’homme et de femme ensemble, il vaut mieux se marier. C’est d’un réalisme et d’une sagesse incroyables pour l’époque.

Il s’agit donc de l’un des très grands et très beaux textes sur le mariage, en particulier comme vocation. Le mariage est une vocation parce qu’en même temps que s’accomplit la relation conjugale de l’homme et de la femme, avec cette dépossession, cette déprise de soi pour appartenir à l’autre – ce que saint Paul considère comme une réalité d’une telle grandeur qu’elle peut être mise en comparaison avec l’appartenance à Dieu par le baptême –, à partir de ce moment-là, se pose la question du sacrement du mariage. Ce que l’Église a voulu dire à travers le sacrement de mariage, n’est pas simplement la caution d’ancestrales traditions de mariage qu’on appelle naturel dans le langage des théologiens et des canonistes. Paul commence à dévoiler que s’il n’y a ni hommes ni femmes, c’est pour découvrir le lien intime qui existe entre la relation homme-femme et la relation de chacun avec Dieu, ce qui fonde le sacrement de mariage. Quand on se marie – aujourd’hui cela semble souvent passer au-dessus de la tête des candidats et des candidates –, ce n’est pas simplement pour passer à l’église après être passés à la mairie, ce n’est pas simplement pour rassembler tous les amis, c’est d’abord parce qu’on croit que cette relation homme-femme que l’on veut vivre et partager, avec le caractère absolu du don personnel de l’un à l’autre, est ce qui rapproche le plus et qui permet aussi de mettre vraiment en œuvre le lien qu’on veut avoir avec Dieu : c’est une modalité infiniment précieuse de la vie du baptisé, de la vie chrétienne.

Frères et sœurs, même si l’on fait la plupart du temps de Paul un misogyne, ce qu’il n’a pas été – on ne sait pas s’il était marié, il n’a pas écrit de roman d’amour à Tarse –, Paul a voulu montrer que les deux réalités, les deux niveaux n’étaient pas en contradiction. Paul précise qu’il ne parle pas au nom du Seigneur, mais en son nom propre. Cela veut dire qu’il ne peut pas décider à notre place, la manière dont nous allons gérer notre vocation d’appartenance à Dieu et d’appartenance à un homme ou à une femme, c’est nous seuls qui pouvons en décider. C’est pourquoi la condition première du consentement de mariage est la liberté. Pour les chrétiens, c’est évident, car s’il n’y a pas cette liberté fondamentale de dire oui à l’autre, purement et simplement, il n’y a pas mariage. On peut dire oui à Dieu et rêver de toutes les grandes histoires d’amour de Dieu, s’il n’y a pas le oui de l’un à l’autre dans la liberté et la condition concrète de chacun, il n’y a pas mariage.

Frères et sœurs, qu’en ce jour où nous faisons mémoire plus spécialement de la vocation des disciples, nous n’oubliions pas que cet appel est aussi celui du mariage et qu’il a autant d’importance que l’appel à la vocation religieuse ou à la vocation de serviteur ou de ministre de l’Église. Amen.

 
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