AU FIL DES HOMELIES

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L'INCROYABLE MISSION DE JONAS LA COLOMBE

Jon 3, 1-5+10 ; 1 Co 7, 29-31 ; Mc 1, 14-20
4ème dimanche de l'Epiphanie - année B (dimanche 27 janvier 1991)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

Dans la répartition liturgique des textes bibliques sur trois ans, le passage du livre de Jonas en première lecture de ce dimanche est l'unique référence à ce prophète dont l'histoire à dire vrai ne prend que deux pages de Bible. Je m'arrête donc à ce seul texte. Mon propos se développe en cinq brefs paragraphes : - Jonas la Colombe. - Un agent très spécial. - La situation géopolitique. - La mission accomplie. - Trois leçons d'un évènement.

1 - Jonas la Colombe. Appelé ainsi parce qu'en hébreu, Jonas signifie la colombe, symbole dans l'Écriture de la paix. Jonas, originaire de la terre de Zabulon, région des hautes collines du centre de la Galilée, est un paysan, nous dirions en France, un bon auvergnat, de ces hommes simples qui comme tout paysan sait que le sens des choses et des événements ne s'arrête pas aux limites des champs. Il avait la Sagesse des gens que l'on dit être fins et malins, biblique, n'ayant jamais fréquenté les universités, ni acquis de diplômes dans les écoles de l'Etat, le regard de ce petit homme pétillait plutôt de cette intelligence qui n'a rien d'intellectuel mais cache bien des choses. Au long de quelques épisodes de sa vie, son caractère nous apparaît riche mais fort contrasté. Un portrait au vitriol nous le révèle vite mordant et extravagant, humoristique autant qu'ironique. Lorsque Dieu l'appelle une première fois pour l'envoyer à Ninive, à l'Est, il s'enfuit vers l'Ouest, s'embarque pour une croisière vers Tarsis. Ce manque de courage, ce geste de désobéissance n'empêche pas sa générosité certaine, un grand cœur, pour sauver de la tempête matelots, cargaison et bateau, il se laisse balancer dans les flots qui aussitôt s'apaisent.

        Là se situe son aventure marine, seul être humain à avoir campé trois jours dans les encombres de l'estomac d'une baleine. D'ailleurs le silence et la passivité avec lesquels il a accepté le coup de tirage au sort et sa conséquence, laissent percer une pointe de détachement qui ne manque pas de saveur. Cette naïveté paysanne cache peut être une très forte dose de confiance en ce Dieu qu'il fuyait. Ce pauvre homme ne s'apercevra même pas du calme revenu, aussitôt happé par le poisson, rejeté vers la plage, aucun regret de la croisière qui a fini pour lui en queue de poisson. Il est aussi homme de prière, mais sans grande inquiétude métaphysique, ses paroles dans le ventre du monstre sont un appel paisible à la délivrance, grincheux à ses heures, il est profondément dépité quand la mission à lui confiée réussit parfaitement, il s'en prend même à Dieu pour le Lui reprocher. Le succès le contrarie beaucoup plus que l'échec, peut être une façon de ne pas se prendre trop au sérieux, un humour qui le tient à distance de l'événement. Il faudrait noter aussi la tendance à l'entêtement d'un tempérament quelque peu obstiné parfois rebelle qui ne craint pas le ridicule, c'est aussi une force de caractère. Bref, un homme sympathique, plutôt à l'aise avec lui-même, vivant ce qui il y a à vivre avec ce qu'il est, sans chercher de complications.

2 - Un agent très spécial. Voici donc l'homme à qui Dieu va confier une mission très particulière, ni énarque ni diplomate. L'ordre est bref, ne permettant aucune discussion ni hésitation, fait pour l'exécution immédiate. Un peu militaire, bon ! "va à Ninive, la grande ville, et annonce-leur ce que je te dirai". C'est simple, clair et net, mais ça n'explique pas grand-chose. Jonas n'a pas passé des heures à tergiverser dans les bureaux d'une chancellerie. Il ne connaît pas le contenu du message confié à son attaché-case. Dans sa généreuse naïveté, il part aussitôt sans rien savoir de ce qui l'attend, toute peur bue, sans inquiétude, comme avec une sorte de légèreté silencieuse. A sa mémoire religieuse reviennent sûrement les exemples, uniques dans la Bible, de deux prophètes, eux chargés de mission en terre étrangère, Élie en Phénicie, Elisée en Syrie, mais la différence entre eux et Jonas n'est pas petite. La Syrie et la Phénicie sont des pays limitrophes avec les banlieues d'Israël, quant à Ninive, elle se situe dans la lointaine Mésopotamie. Le voilà donc parti vers une terre inconnue, avec un message inconnu, au fond, ceci n'est pas pour lui déplaire, car s'il n'a pas le pied marin, ni l'âme d'un plénipotentiaire, son goût pour l'aventure s'en trouve bien flatté, il part confiant en l'avenir, souriant dans sa barbe, "rira bien qui rira le dernier".

3 - La situation géopolitique. Ninive, la ville divinement grande, trois jours de marche suffisent à peine pour la traverser, il faut compter avec les embarras des rues. Ninive se situe au Nord du territoire de l'Irak actuel, près de la ville moderne de Mossoul, elle compte un très grand nombre d'habitants, le texte de Jonas dénombre 12000 enfants dans les écoles maternelles. Capitale d'un royaume faisant peser sur les pays de la région des potentialités d'agression et d'invasion, cette ville étrangère comporte aussi quelques dangers, la mission ne s'avère peut-être pas sans risques, et Jonas part seul sans garantie de sécurité pour une mission qui ne sera ni clandestine ni d'espionnage, mais bel et bien publique. Et puis encore la politique générale des Rois d'Israël se gardait de toute alliance ou relation avec ces régimes païens qui ne reconnaissaient pas le Dieu unique du peuple élu et se moquaient bien de ses lois religieuses. Donc pas de collaboration, non seulement au plan politique, mais aussi en matière de morale, les mariages mixtes, par exemple, faisaient l'objet d'interdiction. Soulignons aussi un autre caractère de cette cité. Le tout Ninive en ce temps-là faisait chaque semaine la une de la presse à sensation, "Point de vue, Image du monde" ou "Ninive-Match". Ville païenne pour un homme pieux d'Israël, ville on ne peut plus mondaine, voire pagailleuse au regard simple d'un galiléen. Je laisse à votre imagination tout ce que la chaleur des nuits d'Arabie, sur les bords luxueusement aménagés des rives du Tigre, pouvait engendrer. Voilà donc où s'embarquait notre prophète, tout n'était pas aussi simple que l'ordre reçu le laissait croire.

4 - Mission accomplie. Jonas entre dans Ninive, après une journée de marche, prenant juste ce qu'il faut de l'air de la ville, il ouvre son enveloppe et lit stupéfait ces mots composant le message qu'il se doit de transmettre à la population tout entière : "Encore 40 jours et Ninive sera détruite". Imaginez la perplexité du messager. Lui, seul, dans une ville immense et étrangère, au milieu d'une foule de gens dont il ne connaît pas deux mots de la langue, sans autre moyen de s'expliquer que celui de répéter cette annonce d'une catastrophe nationale imminente. Mais, confiant, généreux, sûr de Dieu, il proclame avec force le message sur les trottoirs et les terrasses des cafés du cours principal de la cité. L'efficacité est immédiate, toute la ville croit en Dieu, et en signe de foi se met dans le sac et sous la cendre, tous hommes et femmes, du roi aux ânes (le petit et le gros bétail dit le texte). Voilà ce qu'on peut appeler une opération éclair, et pourtant Dieu sait combien, du côté de Jonas, elle était peu préparée. Dans la première journée de la prédication prophétique, la Parole de Dieu atteint sa fécondité maximale, portant du fruit dans le cœur des humains autant que dans celui des bêtes, signe biblique d'une réconciliation pour toute la création.

5 - Trois leçons d'un événement

       Premièrement. Cet épisode nous révèle que par le ministère du seul petit prophète Jonas, un peuple de païens s'est converti dans l'immédiateté de la Parole de Dieu, alors que tous les prophètes envoyés au fil des siècles en Israël n'étaient pas venus à bout des résistances du peuple. Et pourtant combien de fois et avec tant de force, Jérémie et ses collègues avaient proclamé : "Si vous ne vous convertissez pas vous périrez tous". le salut de Dieu est universel, sa bienveillance et sa miséricorde ne peuvent se limiter aux frontières intérieures et extérieures du peuple de l'Alliance, et ceci vaut autant pour aujourd'hui de l'Église et des hommes incroyants et païens. Nous ne pouvons pas nous contenter de vivre l'évangile à l'intérieur de l'Église, entre nous. A la suite de Jonas, il nous est demandé avec insistance de dépasser nos frontières de toutes sortes, et les limites géographiques ne sont pas les plus infranchissables, pour annoncer aux hommes le message du salut, la foi en Dieu entraînant la conversion du cœur et l'adoration. D'ailleurs comme au temps de Ninive, il nous vient des pays lointains des témoignages de vie chrétienne qui peuvent nous faire pâlir, en tout cas, devraient tout de même finir par nous réveiller un peu de nos léthargies de vieille chrétienté occidentale.

       Deuxièmement. L'évangile ne regarde pas aux situations géographiques, aux systèmes politiques, aux différences de race, de langue, de religion ou de culture, s'il en était ainsi jamais Ninive n'aurait reçu le salut de Dieu. Dieu veut, et son désir est ardent, Jonas en sait quelque chose, que tous les hommes puissent entendre et recevoir le signe de sa bienveillance et de sa tendresse, l'évangile de son pardon et de sa miséricorde. Dieu veut être aimé et adoré de tous. Ainsi à ses yeux, et cela doit être tel aux nôtres, aucun homme ni aucune situation n'est définitivement imperméable à l'évangile. Celui-ci dans sa force et sa grâce est capable de toucher chaque être humain, chaque peuple, aux yeux de Dieu aucune situation d'homme et de femme, de peuple, n'est incompatible avec l'évangile. Le cœur de tous est une terre capable de recevoir, d'accueillir et de laisser germer et croître la semence de la Parole divine. Ne pas croire cela de toute notre conviction de chrétien, le croyant mais avec indifférence est le signe en nous d'une désespérance grave qui est tout à fait indigne du don que Dieu nous fait d'être membre de son peuple.

       Troisièmement. Considérez Jonas. Cet homme n'était pas sans défaut, faiblesse et limite, guère préparé à la mission que Dieu lui a confiée. Personne ici dans cette assemblée ne peut dire que tel ou tel aspect de sa vie l'empêche d'annoncer l'évangile à ses frères. Je dis bien, personne. Quel que soit votre caractère, votre situation, vos problèmes, vos craintes et tout ce que vous voulez, aucun de ces aspects, ni même leur totalité ne peut être un alibi, une excuse pour ne pas participer effectivement à l'annonce du salut de Dieu. Jonas nous ressemble, nous sommes Jonas, comme lui avec nos richesses et nos fragilités, nos doutes dans la foi et nos générosités, nous portons ce nom de Jonas la Colombe, ministre plénipotentiaire d'un message de foi et de paix, de réconciliation et de pardon. Nul ne peut se dire incapable de transmettre l'évangile. Il n'est plus nécessaire de courir à l'Est ou à l'Ouest, Ninive c'est ce monde d'aujourd'hui, notre pays et notre ville, voire notre quartier, notre résidence. Serez-vous dans le symbole de la colombe, le serviteur d'une Parole qui vous vient de Dieu pour vous convertir vous-mêmes et continuer votre chemin vers le cœur de vos frères pour en faire, dans l'abondance de la fécondité de la grâce, un peuple qui croit, un peuple qui aime, qui adore, un peuple témoin de la paix et du pardon qui ne peuvent véritablement venir que de la tendresse et de l'amour de Dieu pour tous ? Que votre visage d'homme transmette le message de Dieu.

       AMEN


    

 

 
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