AU FIL DES HOMELIES

Photos

JE CROIS EN L'ÉGLISE APOSTOLIQUE

Is 8, 23 – 9,3 ; 1 Co 1, 10-13+17 . Mt 4, 12-23
4ème dimanche de l'Epiphanie - année A (dimanche 24 janvier 1993)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


"Chacun de vous prend parti en disant : "Moi j'appartiens à Paul" ou bien : " J'appartiens à Apollos ", "J'appartiens à Pierre ", ou bien : "J'appartiens au Christ" ou bien encore : "J'appartiens à Saint Jean de Malte, à la Cathédrale, à la Madeleine ... ou que sais-je ?"

Frères et sœurs, lorsque nous parlons de l'Église, nous disons dans le Je crois en Dieu que nous allons proclamer tout à l'heure : "Je crois en l'Église une, sainte, catholique et apostolique". Que nous croyions en l'unité de l'Église, c'est très courageux quand on voit qu'au cours d'une vingtaine de siècles, elle s'est divisée de façon si douloureuse et apparemment si irrémédiable, au moins à vues humaines. Que nous croyions en l'Église sainte, cela demande presque de la naïveté quand on voit à quel point nous sommes pécheurs et récidivistes dans le péché. Catholique, ce n'est pas si évident : en effet, quand on pense que catholique veut dire la capacité d'intégrer tout la réalité et la diversité du monde créé force est bien de constater l'étroitesse de nos cœurs et la difficulté d'accueillir le frère. Mais le plus difficile, c'est de croire aujourd'hui à l'Église apostolique. Pourquoi ? C'est sur ce thème de l'apostolicité de l'Église que j'aimerais méditer quelques instants avec vous.

        C'est très difficile d'y croire parce qu'aujourd'hui, rien ne nous y prédispose. En effet, dans quelle société vivons-nous ? Une société dont beaucoup de sociologues disent que, petit à petit, elle tombe dans un individualisme effréné, et vous le sentez peut-être, l'un d'entre eux a même a écrit un livre qui s'appelle : l'ère de l'individu. Il veut dire par là qu'à la différence de toutes les grandes expériences sociales qu'a faites l'humanité dans les périodes précédentes, quand la société apparaissait comme une société construite, une société hiérarchisée, une société dans laquelle chacun avait sa place et son rang : une société, par exemple, dans laquelle tout le monde dépendait d'un supérieur par des liens d'obéissance, que ce soit la vassalité féodale, que ce soit la structure d'obéissance dans les ordres religieux, que ce soit la structure des corporations avec des maîtres et des compagnons. Or tout cela aujourd'hui, dans nos sociétés actuelles, est en train de se diluer et de se dissoudre. Nos sociétés actuelles sont malades du problème de l'autorité. Sans doute est-ce peut-être de la faute à ceux qui ont exercé l'autorité à certaines époques parce qu'il y a un abîme, une différence terrible entre l'autorité et l'autoritarisme.

         Autorité, vous savez ce que ce mot veut dire, c'est le même radical que le verbe augmenter : l'auto­rité est ce qui fait grandir. Le rôle de l'autorité devrait être de faire grandir et c'est d'ailleurs la raison pour laquelle les parents ont "naturellement" autorité sur leurs enfants, non pas pour les traiter comme des inférieurs, mais pour les faire grandir jusqu'à ce qu'ils deviennent un jour leurs égaux dans la liberté. Et bien souvent, c'est vrai, dans nos sociétés, l'autorité a été confondue avec une pratique autoritariste de la contrainte disciplinaire, peut-être n'avait-on pas d'autres moyens possible, je n'en sais trop rien, mais ça n'a pas beaucoup aidé à laisser s'épanouir soit au cœur des sociétés humaines, soit au cœur des Églises, la véritable figure et le véritable sens de l'autorité.

       Toujours est-il qu'aujourd'hui, quand nous réfléchissons sur les sociétés modernes, nous nous apercevons que c'est un peu le "sauve qui peut" et le "chacun pour soi". A partir du moment où sont respectés quelques normes de droit positif, quelques droits et devoirs minimum les uns vis-à-vis des autres et que, d'autre part, sont respectées les contraintes et les lois de l'échange économique, on a l'impression que cette société peut continuer à tourner vaille que vaille. Mais on peut se demander aussi si, comme l'a dit un autre essayiste contemporain, ce n'est pas l'ère du vide qui s'instaure, car pourquoi tout ce mouvement d'échange et de communication ? Si chacun se constitue son monde, ses représentations, ses valeurs... alors où se trouve encore la possibilité de ce qui s'appelle "dialogue", même si ce beau mot a été terriblement galvaudé et perdu dans sa véritable signification : pouvoir instaurer une parole qui, entre deux êtres, instaure et constitue une véritable communion. C'est vrai le monde contemporain vit dans le tourbillon de l'ère du vide. Et dans l'Église même, nous sommes souvent tentés par cela. Combien de fois rencontrons-nous des "croyants" qui pensent que leur foi est uniquement une question de confrontation de leur conscience, de leur vision du monde et de Dieu ? Et remarquez bien que, dans ces cas-là, il n'y a pas d'interlocuteur plus commode que Dieu puisque précisément il ne dit rien. Donc on Lui fait dire ce qu'on veut.

        Une des grandes crises de la foi contemporaine, vous le pressentez, c'est qu'au lieu d'être le moyen et le signe d'une communion, elle devient à un moment ou l'autre le moyen pour tel ou tel ténor de la théologie de s'arracher un petit morceau de célébrité médiatique : nous l'avons vu récemment encore. La vérité, dans ces cas-là, tombe dans une sorte de régime de "propriété privée". Et il n'y a pas si longtemps qu'un journaliste d'un fort mauvais journal expliquait longuement dans un livre qu'il n'y avait de vrai que ce qu'il pouvait comprendre, auquel cas la question de la vérité ne serait pas un problème de grande ampleur. Toujours est-il que nous sommes, d'une manière ou d'une autre, confrontés à cette question : la vérité, la foi, est-ce que c'est purement et simplement une affaire individuelle "notre" affaire ? Est-ce qu'à force d'avoir encouragé chacun à prendre "ses" responsabilités, à vouloir répondre individuellement, nous ne serions pas progressivement amenés à nous dire que la foi deviendra cet exercice de trapèze volant purement individuel dans lequel chacun dira ce qu'il croit, comme il le croit ?

       Nous ne réalisons pas assez à quel point le sens même de la vérité, de ce point de vue-là, nous a comme échappé. La vérité est tellement liée, dans notre esprit, à notre moi, à notre recherche, à notre capacité de comprendre qu'à certains moments, sans le vouloir, nous l'avons réduite, nous l'avons restreinte à la capacité de notre intelligence, à la capacité même de nos désirs ou de notre manière d'arranger les choses à notre convenance ou de nous faciliter la vie. Or précisément, si l'Église est apostolique, c'est parce que ça touche à vif ce problème-là, et c'est pour cette raison qu'il est si difficile de comprendre et de croire vraiment aujourd'hui à l'apostolicité de l'Église. En fait, quand je dis que l'individualisme est une maladie moderne, d'une certaine manière on pourrait dire que ces bons Corinthiens auxquels Paul s'adressait étaient déjà plus ou moins "tombés dans le panneau" : "Moi, j'appartiens à Apollos", "J'appartiens à Pierre" ou "J'appartiens au Christ". Qu'est-ce qui divisait l'Église de Corinthe ? le fait que chacun considérait qu'il appartenait au prédicateur qui lui plaisait le plus, Pierre, Paul ou Apollos. Ainsi donc, croire que l'Église est apostolique demande depuis le début de l'histoire de l'Église une sorte de vigilance, une sorte de perception spirituelle de la vérité qui ne sont pas de l'ordre d'un individualisme étroit qui limiterait la rencontre de la vérité aux capacités que l'homme a de la rencontrer.

       Vous allez me dire, pourquoi apostolique ? Apostolique veut dire que "ce qui vient des apôtres", ce qui est lié aux apôtres. Et vous avez remarqué dans le récit évangélique que nous avons lu tout à l'heure, ce récit de la vocation des quatre premiers disciples, comment l'Église de Jésus-Christ commence par le choix des apôtres. Petit détail en passant : au moment de fonder son entreprise, Jésus choisit quatre "jeunes cadres". On ne sait absolument pas encore si "ça va marcher", si ça correspondra à un besoin sur le marché socio-religieux, selon les critères de la loi de l'offre et de la demande. Mais Il choisit d'emblée quatre personnes alors qu'Il n'a pas encore prêché publiquement (dans l'évangile de saint Matthieu, la prédication de Jésus commencera au chapitre suivant, quand Il proclamera les Béatitudes). Pour l'instant, Il se choisit quatre cadres. Vous pensez peut-être que cela correspond à ce qu'on fait aujourd'hui quand on veut fonder une entreprise : il y a un PDG qui a une idée et ensuite il se choisit quelques associés créatifs et dynamiques, spécialistes en marketing et ensuite on attaque le marché. Possible, mais je ne suis pas sûr que Jésus ait eu exactement la même disposition et la même intention. Pourquoi donc a-t-Il voulu des disciples ? Surtout que, comme manière de recruter, ce n'était pas vraiment très convaincant : "Viens et suis-Moi !" Vous connaissez beaucoup de gens aujourd'hui, qui, malgré le chômage, accepteraient de signer un contrat de travail illico dans le bureau de recrutement, sur la simple injonction du directeur disant : "viens et suis-moi", sans savoir encore exactement ce qu'on va faire ? Personnellement, je ne crois pas que je signerais un tel contrat. C'est donc une méthode bizarre : "Viens et suis-Moi, engage-toi à ma suite et nous verrons ce que nous verrons !" Qu'est-ce que ça veut dire ? Une chose toute simple, que la vérité est à venir.

       La vérité est à venir : or qui d'entre nous peut avoir prise sur l'avenir ? personne, c'est la seule chose sur laquelle nous n'ayons pas prise. C'est d'ailleurs vraisemblablement la raison pour laquelle nous-mêmes, nous éprouvons si fortement le désir de nous "raccrocher" au présent. Et précisément, si le Christ dit à chacun des apôtres : "Viens et suis-Moi", cela veut dire : "Ta vocation, la mission que Je vais te confier, la voici : à l'intérieur de ce peuple qui va recevoir l'annonce du salut, l'évangile de la vérité, toi Pierre, toi Jean, toi André, chacun de vous sera là pour dire à ceux que Je vous confierai". Non, nous n'avons jamais le droit de mettre la main sur la vérité. La vérité est à venir. Remarquez-le bien, c'est le statut de la vérité dans l'Église et le statut de l'Église par rapport à la vérité. Lorsque nous disons le Credo, nous ne disons pas nécessairement les choses que nous comprenons parfaitement, mais nous proclamons dans la foi des choses que nous comprendrons un jour. Lorsque nous disons que Dieu s'est fait chair, nous en comprenons quelque chose au sens où effectivement nous sommes les bénéficiaires de ce salut de Dieu venu dans la chair, mais ce que cela signifie en plénitude, que Dieu qui est incréé ait pu se lier à une créature d'un lien si profond et si total qu'il soit un lien personnel, cela nous ne pouvons pas le comprendre dans toute sa signification. Quand je vous disais tout à l'heure qu'il est difficile de croire que l'Église est sainte, c'est encore un mystère du même type, aussi opaque à notre intelligence humaine, pourquoi nous pécheurs, nous portons cependant en nous la grâce de Dieu. Et la grâce de Dieu, ce n'est pas des petits morceaux de bienfaits de Dieu comme des traînées de beurre sur une tartine, mais la grâce de Dieu, c'est vraiment la présence de Dieu. Comment se fait-il que nous, pécheurs, nous soyons le Temple de Dieu ? Nous ne le comprenons pas maintenant. Sainte Jeanne d'Arc elle-même à qui l'on demandait dans son procès : "Êtes-vous en état de grâce ?", répondait comme vous le savez : "Si je n'y suis, Dieu m'y mette ! Si j'y suis, Dieu m'y garde !" Cela voulait dire qu'elle n'avait pas la connaissance même de l'état de sa rela­tion avec Dieu. Donc c'est objet de foi, c'est quelque chose que nous ne possédons pas et ne contrôlons pas. Alors vous comprenez le rôle des apôtres et vous comprenez pourquoi l'Église est apostolique. Nous pensons parfois que la foi est une sorte de dépôt emballé sous vide et conditionné depuis vingt siècles. Nous pensons qu'il suffit de temps en temps d'aller nous "requinquer" dans ce supermarché spirituel que seraient les églises, mais c'est faux, ça n'a rien à voir. La foi n'est pas un "dépôt" comparable à un "surgelé" spirituel, la foi c'est un dépôt au sens d'un geste de confiance de la part de Dieu. Il nous a fait confiance, Il nous a dévoilé quelque chose de sa vérité, mais comme Il ne veut pas nous la révéler au rabais, Il est bien obligé de nous dire : "étant données les capacités limitées que vous avez, Je vous donne ma vérité, Je vous donne mon salut, Je me donne moi-même, mais à une seule condition c'est que vous croyiez et reconnaissiez que vous ne m'avez pas mis sous votre contrôle et que le don total de moi-même et de ma vérité ne pourra s'accomplir totalement et définitive­ment en vous que lorsque vous serez auprès de Moi, dans mon Royaume".

       Donc si l'Église est apostolique, c'est parce que Jésus a voulu, dès le début, avant même de s'adresser aux foules, être entouré de quelques hommes qui vont devenir les douze : ces hommes auraient pour mission de témoigner de ce que la vérité que Jésus offrait aux foules et à l'humanité tout entière, cela n'était pas totalement saisissable et maîtrisable par ceux à qui elle est destinée. Et c'est la raison pour laquelle il est si difficile d'exercer l'autorité et qu'elle suscite si facilement la révolte ou l'incompréhension de ceux au service desquelles elle se doit. C'est parce qu'elle nous remet devant la plénitude et la totalité d'une vérité qui non seulement nous dépasse au présent, mais qui nous renvoie directement à notre avenir.  Et souvent cela risque de nous faire peur ou même de nous mettre dans l'embarras. Nous voudrions tellement pouvoir bloquer dans l'immobilité notre rapport à la vérité, que dans la foi elle-même, "le temps suspende son vol" pour que tout s'arrête et que nous trouvions ici-bas une sorte de béatitude. Or, il n'en est rien. L'Église est apostolique parce qu'elle est habitée par une vérité sur laquelle nous n'avons pas de a prise pour la saisir totalement, parce que l'Église est habitée par une vérité qui nous tourne vers notre avenir, vers l'avenir du monde, vers l'avenir de l'Église. Et ceux qui sont chargés de nous ramener sans cesse à cette dimension de la vérité, ce sont précisément les apôtres et leurs successeurs les évêques et tous ceux qui, dans l'Église, exercent ce qu'on appelle une fonction magistérielle, non pas qu'ils sachent mieux que les autres. Je ne connais pas mieux que vous les mystères de l'habitation de la grâce dans le cœur de chacun et l'évêque ou le prêtre ne sont pas des devins qui auraient le don de lire dans les cœurs : si cela arrive, c'est un phénomène plutôt rare et, en tout cas, cela ne fait pas partie de son sacerdoce. Non a le prêtre est simplement celui qui a été choisi par Dieu pour dire à ses frères que la vérité qui nous est donnée, nous ne pouvons pas la "posséder", qu'elle nous entraîne au-delà de nous-mêmes, vers la plénitude de la vérité de Dieu.

       Vous avez remarqué comment ce texte de l'évangile commençait par une citation très belle du prophète Isaïe : "sur le pays de la Galilée des nations", c'est-à-dire pour un juif judéen de Jérusalem, ce melting-pot de toutes les populations qui passaient dans cette région, "s'est levée une lumière". C'est l'image de l'aube. Précisément c'est le statut de la vérité apostolique de l'Église : l'aube s'est levée. Et les apôtres sont ceux qui disent simplement : "il faut attendre le plein midi", pas le "grand soir" parce que ce serait déjà le déclin, mais le plein midi de la vision de Dieu pour reconnaître en plénitude à quelle aventure nous avons été convoqués, à quel bonheur nous avons été appelés.

       AMEN

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public