AU FIL DES HOMELIES

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UN TEMPS LIMITÉ !

Is 62, 1-5 ; 1 Co 7, 29-31 ; Jn 2, 1-11
4ème dimanche de l'Epiphanie - année B (dimanche 23 janvier 2000)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Posons brutalement la question: "Les cathos, et plus généralement les chrétiens, sont-ils des hypocrites ?" Sont-ils des hypocrites lorsqu'ils obéissent ou qu'ils interprètent la parole de saint Paul de la manière suivante : se réjouir, comme s'ils ne se réjouissaient pas, aller à la pâtisserie uniquement le dimanche après la messe, parce qu'on a la caution d'avoir accompli ses devoirs dominicaux, on peut enfin légitimement satisfaire son estomac, mais comme si c'était sans importance ! Etre marié, user de sa femme comme n'en ayant pas, justifier le plaisir conjugal et la vie amoureuse uniquement par la fécondité, comme à certains moments on a essayé de le dire et de le prêcher, en réalité, on en profitait, mais la couverture (je ne sais pas si c'est le mot qui convient), c'était la famille nombreuse ! Faire semblant de pleurer, dire que le monde est triste et que les gens sont méchants, et puis en réalité, trouver que la vie est bien agréable en ce monde et supplier pour que la mort vienne le plus tard possible ! Bref, ce texte de saint Paul serait une invitation ouverte à l'hypocrisie, au mensonge, au "faire semblant", non seulement tromper les autres mais ultimement, se tromper soi-même, ce qui est le comble de la subtilité.

       On l'a vu à certaines époques, quand ce saint prophète Blaise Pascal, qu'on ne canonisera jamais hélas, se battait dans "Les Provinciales" contre la casuistique des jésuites, il avait bien raison, il était animé d'un feu vengeur, il était humoriste, polémiste et violent, c'était profondément salutaire, et c'est Pascal qui avait raison, et non pas les "bons pères"-, Pascal dénonçait le mensonge et l'hypocrisie des motifs prétendus éthiques qui pouvaient couvrir n'importe quelle fausseté et n'importe quel crime. Alors Pascal ou saint Paul ?

       Le texte est objectivement difficile à interpréter et s'il fallait l'étudier à fond, je ne vous cache pas que nous y serions encore pendant deux heures, et que votre rôti serait trop grillé, ce qui vous permettrait de vous réjouir comme ne vous réjouissant pas. Mais je voudrais donner quelques précisions. En fait, ce texte veut dire quelque chose de très important et de fondamental pour notre existence, à condition de le bien saisir. Que dit saint Paul ? Il dit d'abord: "Le temps est limité". C'est une traduction approximative, cela ne veut pas dire que le temps est raccourci, mais les images qui sont derrière correspondraient à peu près à ceci : pour ceux qui pratiquent la navigation à voile, le fait de carguer les voiles, donc de les réduire et de réduire l'allure au moment où on arrive au port, on module la vitesse, ou encore pour tous les contribuables, c'est la réduction du budget. Donc il faut comprendre : "Le temps est limité", comme un temps qui se réduit, se fait peau de chagrin. Et de la même manière que lorsqu'il y a réduction de budget ou réduction d'allure du bateau, il faut faire beaucoup plus attention aux investissements, aux recettes et aux dépenses, beaucoup plus attention à la manière dont le voilier va se comporter au moment de l'accostage afin d'avoir l'allure requise pour aborder le quai avec élégance. Ainsi, quand Paul dit : "Le temps est limité", il donne le ton. Vous êtes vous, chrétiens, ceux qui connaissez ce changement de régime du temps, ce n'est donc pas simplement les heures qui se raccourcissent, c'est plutôt la densité de vie du temps. Les mots grecs ne sont pas les mêmes, il y en a un qui désigne simplement le temps des horloges, ce n'est pas de celui-là dont il s'agit, il y en a un qui désigne l'occasion, l'opportunité, le moment favorable (celui des soldes par exemple), donc, il s'agit de dire qu'il y a un moment où il faut changer de manière d'être, changer de manière de penser. Et Pourquoi ?

       Pour une raison très simple : parce que le Christ est venu ! D'ailleurs le Christ ne disait pas autre chose lorsque dans l'évangile tout à l'heure, nous l'entendions dire : "Les temps sont accomplis". Nous vivons actuellement un temps qui n'est plus le temps de la routine et du "ronron" . Au fond, les premiers chrétiens se représentaient les choses ainsi : il y avait les païens qui vivaient dans le ronronnement de l'insouciance, disons au rythme du "20 heures", et puis il y a les chrétiens qui eux, vivent dans l'urgence. Il s'est passé quelque chose qui change qualitativement le temps, l'existence et l'histoire. C'est aussi pour cette raison que Paul dit : "Le monde tel que nous le voyons est en train de passer", littéralement : "le schéma de ce monde est en train de passer".

       Comprenez bien là encore, saint Paul ne tombe pas dans le panneau qu'on lui reproche si souvent, de décréter que ce monde est artificiel qu'il ne vaut rien et qu'un jour, nous serons dans un monde vrai et solide. Il dit au contraire que c'est "la figure" même de ce monde qui est en train de changer. Pourquoi ? parce que les urgences changent. C'est notre rapport au monde qui est en train de changer, et par conséquent le monde aussi change, nous n'habitons plus le monde comme avant. Les païens habitent le monde comme s'ils devaient y rester toujours, nous nous habitons ce monde en sachant que nous passons de ce monde au Père. Pas besoin de faire les pseudo-ascètes et de raconter des bobards, pour faire croire qu'on méprise le monde, Saint Paul ne dit pas cela. Pour lui le monde est toujours le monde, mais simplement, on le voit et on l'expérimente autrement.

       C'est une chose tout à fait courante qu'une réalité selon l'âge, selon le regard, selon la maturité avec laquelle on l'aborde, prend un autre sens, une autre dimension, une autre vérité. Un roman lu à quinze ans a des autres résonances que ce même roman lu à quatre-vingt, les voitures et les courses de formule un font fantasmer les gamins et les jeunes jusqu'à un certain âge, et quand on entre dans le quatrième âge, cela perd beaucoup de son charme. C'est cela que Paul veut nous dire : au moment où nous entrons dans ce temps nouveau, le, monde nous apparaît différemment. Donc, la consigne de Paul n'est pas de refuser le monde, ni de prendre des comportements de sainte Nitouche pour justifier par ailleurs un comportement "on n'y peut rien, on est encore dans ce monde on est bien obligé de faire avec", non ! Saint Paul dit : voyez ce monde autrement, prenez-le autrement, non pas sur le mode du mépris qui justifierait une fausse ascèse, non pas sur le mode du mensonge qui ferait de votre foi un hypocrisie, mais prenez ce monde pour ce qu'il est : le lieu même où s'ouvre le Royaume. Car, si le temps change de condition dans ce monde, c'est que ce monde est changé. Ce que Paul demande, c'est un supplément d'intelligence de la part des chrétiens pour comprendre le monde.

        Lorsqu'il demande de "se réjouir comme ne se réjouissant pas", cela ne signifie pas qu'il faille adopter des comportements contradictoires, cela veut dire : savoir se réjouir de ce qui arrive effectivement maintenant, tout en sachant que la joie à venir est infiniment plus grande. "Pleurer tout en ne pleurant pas", c'est savoir éprouver et reconnaître dans telle ou telle épreuve qu'elle n'est pas la fin, et qu'on verra le bout du tunnel, et que la miséricorde et le salut de Dieu sont plus grands que l'épreuve dans laquelle on est plongé. Seulement, encore faut-il changer son attitude, faut-il modifier son jugement, et c'est cela qui est demandé aux chrétiens.

       Je voudrais terminer par deux exemples très simples qui relèvent de la vie publique. Le premier, c'est que par une coïncidence absolument fortuite, je suppose, deux gouvernements de la même couleur politique, socialiste tous les deux, le nôtre et le gouvernement anglais, ont décidé de publier au début de l'année, deux livrets. En France, c'est une campagne de documentation sur la contraception. En Angleterre, sans doute que vous ne le savez pas, mais si vous lisiez les journaux vous le sauriez, c'est Tony Blair qui avait décidé que désormais on offrirait à tout jeune père un "manuel du jeune père". C'est sans aucune conséquence politique, sinon les quelques millions de francs qu'il faut engager pour publier l'un et l'autre livret. Mais au niveau de l'appréciation de la situation, c'est très différent, c'est une chose que d'inviter une société à se méfier de donner la vie, et c'en est une autre que d'inviter ceux qui généralement, peut-être que les pères anglais ne sont pas très sensi­bles à la nouveauté qui constitue le fait d'avoir un enfant, et bien de les éveiller à cette réalité-là. Cela ne change rien, et pourtant, c'est tout autre chose. Dans ce cas, je pense que Tony Blair a compris l'épître aux Corinthiens, d'ailleurs c'est pour cela qu'il l'avait si bien lu, je ne sais pas si vous vous souvenez, au moment de l'enterrement de Lady Diana, j'aimerais que notre personnel politique puisse lire la Parole de Dieu avec une telle classe !

       Le deuxième exemple : il y a des urgences actuellement, ce sont les côtes bretonnes. C'est intéressant, et c'est vrai qu'il y a urgence de soigner des arbres, de soigner des oiseaux, de soigner les plages. Mais il y a une chose que je ne peux pas m'empêcher de penser, mais je dois avoir très mauvais esprit : comment se fait-il qu'on trouve toujours de l'argent pour les mouettes et pour les plages, et que c'est si difficile d'en trouver pour aider les jeunes filles qui sont enceintes et qui n'ont pas de subsides ? Finalement, on préfère, ou on laisse faire deux cent vingt-cinq mille avortements en France encore aujourd'hui. Vous me direz, ça n'a rien à voir. D'une certaine manière c'est vrai, il faut nettoyer les plages bretonnes et il faut sauver les oiseaux. Mais quand on voit ces situations, on se demande comment les temps sont-ils limités ? Comment gérons-nous le temps ? Comment gérons-nous notre histoire ? Comment reconnaissons-nous que la figure de ce monde est changée ? Où allons-nous voir le changement de la figure de ce monde ? C'est curieux. Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas s'occuper de tous les malheurs et d'essayer de réparer tous les malheurs qui sont arrivés, mais comment se fait-il que spontanément, face à ces malheurs-là qui sont de grands malheurs, nous ayons immédiatement la réaction de dire : il faut faire quelque chose ; alors qu'un très très grand malheur, comme le fait objectif compté, mesuré, de ces deux cent vingt cinq mille avortements en France chaque année, ça, on ne sait pas trop comment le traiter. Il paraît que nous avons des comités d'éthique. On se demande ce qu'ils pensent ?

       Alors frères et sœurs, vous le comprenez, ces problèmes-là ne sont pas simplement des problèmes de conscience chrétienne au sens de conscience individuelle, saint Paul ne dit pas cela. Il ne dit pas : examinez-vous dans votre conscience pour savoir si vous pleurez tout en ne pleurant pas, si vous êtes heureux tout en n'étant pas heureux, il ne demande pas de se faire le tortionnaire de sa propre conscience morale. Mais il dit au contraire que le monde objectivement a changé par la venue du Christ, et que vous avez à en être les témoins. C'est la seule chose qui nous est demandée, c'est le seul moyen que nous ayons d'annoncer le Royaume de Dieu.

AMEN

 
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