AU FIL DES HOMELIES

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 LE MYSTÈRE DU CORPS

Ne 8, 1-6 + 8-10 ; 1 Co 12, 12-30 ; Lc 1, 1-4 + Lc 4, 14-21
4ème dimanche de l'Epiphanie - année C (dimanche 26 janvier 1992)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Olympie : Grâce et féminité

"Nous sommes le corps du Christ. Et vous en êtes les membres, chacun pour sa part ". Frères et sœurs, je voudrais réfléchir ce matin avec vous sur le fait que Paul, pour nous parler du mystère de l'Église, de l'assemblée, de la communion que nous formons, emploie l'image du corps. En effet pour parler d'une assemblée, pour parler d'un groupe d'hommes tel que celui qui constituait l'Église des Corinthiens, Paul aurait pu utiliser d'autres images. Jésus Lui-même n'avait-il pas utilisé par exemple l'image de la vigne ou différentes images empruntées à la vie courante des agriculteurs de Palestine ? Paul lui-même, à d'autres moments, pour parler de l'Église, utilisera l'image de la cité. Cependant c'est l'image du corps qui semble lui avoir paru la plus propre à exprimer le mystère de l'Église. Et c'est pourquoi il y revient deux fois dans son œuvre, d'une part dans l'épître aux Romains et dans le célèbre passage que nous venons d'entendre tout à l'heure.

        Pourquoi l'Église est-elle comparée à un corps ? Il y a une première raison toute simple, celle qui saute aux yeux, c'est le fait qu'un corps est un tout organisé. Un corps est précisément un organisme, même si à l'époque on n'utilisait pas le mot. Plus la médecine a progressé, plus elle a développé, plus elle a insisté sur ce caractère organique du corps. Mais déjà les anciens philosophes en avaient largement parlé.

       Un corps est composé de membres et finalement ce qui fait qu'un corps est un tout, c'est que tous les membres sont absolument indispensables. Il y a évidemment quelques éléments un peu superflus, il y a l'appendice, il y a les dents de sagesse. Mais à part ça, normalement tout fonctionne. Et précisément c'est dans la mesure où chaque élément est fondamental et nécessaire que le corps marche bien. C'est la raison pour laquelle saint Paul a beau jeu de développer en disant : "Si l'œil tout d'un coup dit qu'il ne veut plus fonctionner, c'est tout le corps qui en pâtit". De même pratiquement pour chacun des membres. Et c'est pourquoi on ne dit pas : "mon estomac a mal", mais on dit : "j'ai mal à l'estomac". Cette expression typiquement française veut bien dire ce qu'elle veut dire. Quand c'est l'estomac qui souffre, c'est tout l'organisme entier qui souffre. Et d'ailleurs les voisins généralement en pâtissent. Donc c'est l'organicité du corps qui est la première chose. Mais c'est la raison pour laquelle c'est si difficile à réaliser, ça ne veut pas dire simplement qu'un corps est parfait quand tout marche bien. C'est précisément ce que je dirais l'illusion du corps administratif.

       L'illusion du corps administratif que nous cultivons en France à peu près depuis Philippe le Bel et que nous avons développée dans des proportions invraisemblables avec tous les bonapartismes et républicanismes de la terre, c'est une sorte de mal français congénital. Le corps administratif, c'est de croire que tout va bien quand tout administrativement est censé aller bien, sur le papier généralement. Précisément ce n'est pas ça le corps. Le corps n'est pas quelque chose qui vise simplement le bon fonctionnement de soi-même. C'est généralement même une catastrophe que de vouloir s'intéresser au corps uniquement pour son bon fonctionnement. Il y a des gens qui sont malades simplement parce qu'ils veulent que leur corps aille mieux, comme si le souci du corps était une sorte de perfectionnement de soi-même, de son corps pour lui-même. Mais c'est une catastrophe, car précisément le statut du corps n'est pas tel qu'il trouve en lui-même son propre but. Et c'est précisément là-dessus qu'il me semble important de réfléchir.

       En effet prenons l'usage normal de notre corps. Le corps n'est pas fait simplement pour être soigné pour lui-même. Je ne mange pas simplement pour mon corps, je mange pour moi. Or, je suis plus que mon corps. Je suis beaucoup plus que mon corps. Cela ne veut pas dire qu'il faut mépriser le corps, mais le corps n'est pas le but de l'existence La preuve d'ailleurs, C'est qu'à l'horizon de notre vie il y a la disparition de ce corps. Donc le but du corps ce n'est pas de fonctionner tout seul, pour lui-même et par lui-même. Le but du corps, c'est d'être pour autre chose. C'est cela le problème. Pourquoi ? Eh bien dans le cas de l'Église c'est clair.

       Saint Paul dit : "Nous sommes le corps du Christ". D'une certaine manière il faut traduire "nous sommes le corps qui appartient au Christ". Etre le corps du Christ, c'est notre manière propre d'être à Lui, au Christ. Vous voyez déjà la manière dont il faut envisager le mystère du corps avec Saint Paul, non pas un corps bien huilé, bien administré, dont tous les rouages seraient parfaits, mais un corps qui vit pour le Seigneur. Et c'est la première marque de l'Église, c'est qu'elle est corps pour indiquer quelle n'est pas corps pour elle-même. Elle est corps pour le Christ, corps du Christ, corps qui appartient au Christ. Et ce serait donc une erreur d'envisager la réalité du corps comme une réalité fonctionnant pour elle-même. En réalité elle fonctionne, mais pour une réalité plus grande qu'elle qui est le mystère même de Celui qui a son corps. Et c'est précisément le statut propre de notre existence. Nous sommes un esprit lié à un corps, et précisément tout notre corps doit être au service de notre esprit, de notre liberté, de notre intelligence. Et ce n'est généralement pas si facile que ça, même si on essaie d'y arriver progressivement. C'est précisément le fait que le corps dans tout ce qu'il est, est au service de quelque chose qui le dépasse. Et c'est cela la grandeur du corps, c'est d'ailleurs pour cela qu'il ne faut pas le mépriser, c'est parce qu'il est nécessaire qu'il soit un bon état, mais pour autre chose, pour plus que lui-même.

       Voilà donc le premier aspect du mystère de l'Église. Pourquoi est-elle un corps ? c'est sa manière à elle de ne pas exister pour elle. saint Paul utilise l'image du corps pour dire que l'Église est le corps du Christ, le corps qui appartient au Christ, le corps qui est polarisé par le Christ. Et c'est pourquoi l'Église ne trouve pas sa justification en elle-même. L'Église n'a de raison d'être que pour devenir Royaume, c'est-à-dire corps appartenant totalement au Christ, et non pas corps s'appartenant à elle-même, dans une espèce d'autosatisfaction, d'autogestion. C'est la première chose.

       Mais il y a une deuxième chose. Le corps dans notre existence n'est pas simplement ce qui nous appartient à nous-mêmes et donc qui, d'une certaine manière, est appelé sans cesse à se dépasser pour de­venir l'instrument de notre liberté, de notre intelligence, de notre capacité d'aimer ou d'appartenir ou d'être en relation avec d'autres. Mais précisément il devient le moyen de la communion avec les autres. C'est très étonnant, car vous le savez, lorsque saint Paul définit le mariage, il dit ceci : "dans le mariage, le corps de la femme ne lui appartient plus, il est au mari". "Et de même", s'empresse-t-il d'ajouter (ce qu'on ne dit pas souvent), "le corps du mari ne s'appartient plus à lui-même, au mari, mais à la femme". le corps est le lieu de la mutuelle appartenance, il est le lieu de la relation aux autres. Et vous le savez très bien, notre corps, à tout niveau, est le lieu même de la communion et de la relation. Comment entrer en contact les uns avec les autres si nous étions de purs esprits ? ça serait tout autre chose. La spécificité de notre vie ensemble, c'est le fait que tous nos rapports, d'une manière ou d'une autre, sont médiatisés par le corps. Et donc que ce soient les rapports affectifs, que ce soient les rapports, que ce soient les rapports d'enseignement, que sais-je ? les rapports politiques, il y a d'abord fondamentalement existence du corps qui devient le relais de la présence aux autres et de la présence des autres à moi-même.

       D'une certaine manière, c'est vrai de dire "loin des yeux, loin du cœur", non pas que ça justifie l'infidélité, mais ça veut dire que les yeux sont le moyen normal de la présence des autres dans notre cœur. C'est le meilleur moyen, on n'en a pas trouvé de mieux, et la télévision ne le remplacera jamais. Donc le corps est le lieu même de la présence aux autres, le moyen même de la présence aux autres. Et par conséquent c'est la deuxième caractéristique du corps. C'est ce qui permet d'entrer en relation, de s'ouvrir à l'extérieur. Et c'est extraordinaire de voir comment un enfant quand il est tout petit, précisément à travers tous les gestes qui touchent à son corps et qui sont les gestes aussi de son corps, petit à petit s'éveille à la présence des autres, mais tout passe par le corps. On n'y peut rien, c'est comme ça.

       Il y a des tas de gens et même des tas d'écrivains mystiques ou spirituels qui ont voulu essayer de nous faire croire qu'on pouvait vivre sans le corps. Mais ce n'est pas vrai, c'est faux. Et les grands théologiens de la tradition catholique ont toujours dit le contraire : que le corps était quelque chose d'indispensable dans l'éveil même de l'esprit. Et donc précisément dans la mesure où le corps est le lien à autrui, à ce moment-là le corps est le lien de la communion de mon être le plus intime avec l'être le plus intime des autres. Par conséquent le corps, et c'est pour ça que saint Paul utilise aussi cette comparaison, le corps est le lieu de la présence à autrui. Et vous voyez nous sommes très loin du point de départ où le corps est simplement un organisme qui serait censé tourner sur lui-même par le bon fonctionnement de lui-même. Tout ce bon fonctionnement, c'est pourquoi ? C'est pour fonder, développer, faire grandir et construire la communion entre les membres. Autrement dit, chaque membre déjà dans le corps existe pour les autres. Mais le corps tout entier existe pour un Autre qui est le Seigneur, et le corps tout entier existe pour la communion, pour l'échange, pour la reconnaissance de l'autre.

       Frères et sœurs, et nos Églises, nos communautés chrétiennes, est-ce qu'elles respectent cette deuxième dimension du corps ? Est-ce que, aujourd'hui, parce que la vie sociale de nos sociétés modernes va un peu cahin-caha, plutôt mal, les Églises vont-elles devenir progressivement le lieu de refuge d'une sorte de société parallèle bien organisée qui n'aurait comme souci que de fonctionner elle-même ? Est-ce que, au contraire, l'Église n'est pas le lieu de la communion ? C'est-à-dire l'Église comme corps, comme ouverture à autrui, comme ouverture à ceux qui ne connaissent pas le salut, comme lieu de la mission, comme lieu de la communion et de la communication de Dieu, du secret même du corps du Christ qui est le Christ Lui-même. L'Église est le corps parce qu'elle est le lieu de la mission ; c'est pour ça que saint Paul la compare à un corps et nous compare à un corps. C'est précisément parce que nous n'avons pas le droit de rechercher en nous-mêmes une sorte de plénitude du corps parfaitement constitué, mais au contraire pour trouver cette vie du corps comme lieu, support, moyen, propulseur de communion et de communication du mystère du salut.

       Frères et sœurs, dans une semaine nous aurons la journée paroissiale. Et vous savez que nous avons choisi comme thème "l'Église ou la paroisse refuge ou mission". Je n'ai pas besoin de vous faire un croquis. C'est tout à fait le problème, c'est-à-dire : comment sommes-nous corps du Christ ici, à Saint Jean de Malte ? Comment sommes-nous corps du Christ ? Est-ce que d'abord nous sommes corps du Christ au sens où nous vivons pour le Seigneur ? C'est la première question. Et pas simplement en essayant d'organiser la vie paroissiale du mieux que ça puisse être. Est-ce que nous sommes d'abord corps du Christ pour le Seigneur ? Et deuxièmement, sommes-nous le corps du Christ pour annoncer le Christ, pour ne pas garder à l'intérieur de nous-mêmes le trésor qui nous a été confié et qui est le mystère même de la Révélation de Jésus Christ, de la révélation du salut, et par conséquent de la révélation de la destinée du monde ? Si nous sommes corps, c'est pour communiquer à ce monde la soif et la joie du salut, c'est pour être le lieu même de l'envoi, de la mission, comme notre corps, à tout moment, est notre manière d'être adressés aux autres, quitte à ce que cela nous coûte, quitte à ce que, à certains moments, cela soit lieu de souffrance ou de peine ou de privation. Mais ça n'empêche que ça vaut la peine.

       Frères et sœurs, voilà ce que nous sommes. Nous sommes le corps du Christ dans ce double sens, le double sens de l'appartenance au Christ et le double sens du fait d'être envoyés pour le monde, pour être le lieu de la communication du salut de Dieu.

       AMEN 

 

 

 
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