AU FIL DES HOMELIES

Photos

UN ÉCART PROVIDENTIEL

Ne 8, 1-6 + 8-10 ; 1 Co 12, 12-30 ; Lc 1, 1-4 + Lc 4, 14-21
4ème dimanche de l'Epiphanie - année C (dimanche 25 janvier 2004)
Homélie du Frère Jean-François NOEL


Lac de Tibériade
Dans cet évangile, ceux qui entourent Jésus ne supportent pas de le voir différent de ce qu'ils pensaient qu'il devait être. C'est toujours ce décalage entre ce que je suis, et ce que vous pensez que je devrais être. Je suis toujours assez étonné de constater que nous nous connaissons nous-même assez peu, et que nous mettons beaucoup d'années à découvrir ce que nous sommes, ce n'est pas toujours aussi intéressant que cela, mais il faut bien passer par là. Par contre, quand nous nous écartons de nous-même, nous le sentons immédiatement. Il y a une sorte de flair qui fait que nous sentons tout de suite quand nous sommes infidèle à nous-même. D'ailleurs, dans la planète des "psy", nous avons coutume de penser que les symptômes, ceux qui nous font souffrir, sont des messages envoyés à l'autre pour lui dire notre désaccord : je ne suis pas ou plus d'accord avec ce que tu voudrais que je sois.

Evidemment, ce genre d'analyse fait que nous devrions nous méfier les uns des autres puisque nous pourrions être les uns pour les autres de véritables bourreaux (ce que nous sommes parfois), entendons-nous bien. C'est qu'effectivement ceux que nous avons choisi pour vivre dans notre entourage le plus immédiat sont à la fois ceux que nous aimons le plus et ceux qui nous font le plus souffrir. Vous n'avez pas besoin de regarder votre voisin pour vous en assurer, c'est ainsi, il y a un décalage permanent dans la vie conjugale, comme dans tout engagement, il y aura toujours un écart entre ce que je suis profondément et que je ne sais pas encore, ou que je ne sais pas très bien définir, et ce que l'autre voudrait que je sois pour lui ou pour le monde. Et d'ailleurs, ce décalage fonctionne à tout moment dans la vie, mais nous tombons parfois dans le piège d'accepter d'être ce que les autres voudraient que nous soyons. Comme ces personnes qui sont construites tout à l'extérieur d'elles-mêmes, dans une identité de surface, ayant perdu l’accès à leur vérité, ayant renoncé à cette élémentaire sincérité avec soi-même, et ayant accepté d’être cette construction voulue par la famille, voulue par la société, voulue par l'Église, ou voulue par Dieu, jusqu'au jour où cet édifice de sable s'effondre, et qu'effectivement, il y a une sorte de crise profonde et l'on ne se retrouve plus.

Nous avons été pris dans le réseau de l'image de l'autre, ne serait-ce que par nos parents. Sans arrêt, nous avons à nous défaire de l'emprise que nos parents avaient formulée ou non, un projet, une idée sur nous, sans pour autant que nous soyons tous la Reine d'Angleterre ou le président de la République. Il y avait quelque chose de cela, et quand les parents et les grands-parents regardaient les enfants, ils y mettaient leur espérance toute neuve, toute pleine, intacte. Et nous avons à leur expliquer que nous ne serons ni la reine d'Angleterre (c'est plus facile), ni le président de la République (c'est aussi facile!). Nous avons à être "nous". Et quand un enfant a mal, quand il signifie sa douleur, c'est qu'il signifie profondément son désaccord par rapport à ce que son père ou sa mère lui dit. C'est vrai que le vingtième siècle, en autorisant une réflexion sur l'homme, sur la psychologie humaine, a donné une part importante à l'autorisation d'être soi-même. Nous avons une exigence mutuelle d’essayer d'être sincère avec nous-même. Au fond, nous nous évaluons les uns les autres sur le taux de sincérité qui émane de nous. Plus question maintenant de marcher dans des images extérieures, d'être "conforme à", d'être "à la hauteur de", de remplir un rôle uniquement social, familial ou conjugal. Nous nous demandons les uns aux autres, nous exigeons les uns des autres, cet accent de sincérité qui fait que notre vie de relations s’est trouvée quelque peu compliquée.

Il est un fait que maintenant, bon nombre de gens prennent conscience qu'ils se sont trompés, qu'ils ont été pris dans les réseaux d'un idéal, d'une image dans lesquels ils ont cru se reconnaître. Et puis, vient un jour, au matin, ou un bel hiver, où cette image tombe, elle ne correspond plus : ce n'est pas cela que je suis, ce n'est pas cela que je voulais faire, ce n'est pas cela que je voulais être. Mais tout engagement, et je ne veux pas paraître cynique, tout engagement quel qu'il soit, passe forcément par une certaine construction extérieure et par la défaite de cette construction : il a bien fallu, un moment où l’autre se voir prêtre pour en arriver là ! Mais il faut bien s'imaginer, pour être prêtre, ou pour être marié avec un tel ou une telle, il faut bien, comme on dit souvent, s'être "vu avec". Il y a des gens qu'on ne verrait pas ensemble, c'est un autre problème et les goûts et les couleurs ne se discutent pas. Néanmoins, il faut bien que je me voie marié, père de famille, ingénieur, médecin, pour je m'investisse dans une image. Peut-être que je ne serai pas le médecin que je voudrais être et que je serai autre. Mais nous passons par une phase d'idéalisation nécessaire : je vais être ce père de famille parfait, attentif, faisant la vaisselle, allant au travail, en revenant, aimant ma femme, vous voyez, et comme je n'ai pas voulu faire tout cela, j'ai fait autre chose, chacun ses délires ! Et un jour, la vaisselle vous fatigue, votre femme vous épuise, les enfants vous énervent, mais vous diminuez l'idéal de plus en plus et d'ailleurs, votre femme vous fait remarquer à ce moment-là que vous n'êtes pas à la hauteur de ce que vous devriez être, et vous lui répondez : je ne peux pas faire autrement. Et commence alors ce qu'on peut appeler le grand malentendu conjugal.

Rassurez-vous, c'est la même chose dans les communautés de frères où il y a des malentendus : je ne suis pas celui que tu voudrais que je sois pour toi, je n'arrive plus ! On pourrait dire que chacun ayant constaté cela on en arrive à désirer vivre seul sur son île déserte, avec ses DVD, ses CD, et ses bouquins, et surtout, plus de contacts avec les autres. Comme le disait Sartre qui avait quelques problèmes avec les autres: c’est bien vrai, l'enfer, c'est les autres.

On pourrait renverser la situation en pensant que les choses sont différentes. Si nous avons été là, si nous nous sommes lancés dans des aventures aussi incroyables que la vie conjugale ou la vie presbytérale, tant mieux. On a eu au moins le courage de sortir de la crainte du risque d'aimer et de souffrir un peu. Il y aura un décalage permanent, parfois insupportable entre ce que nous voulions être et que nous ne sommes plus, que nous n'arrivons pas à être, ce que nous disons et que nous ne faisons pas. Il y a en nous des décalages qui peuvent devenir insupportables et qui sont à l'origine de nombreuses crises et dans la vie conjugale, et dans la vie presbytérale. Puisque je ne peux pas être ce que je dis, et je vous assure que quand on est prêtre, ce n'est pas plus facile de prêcher et de vivre ce décalage, ce n'est pas plus facile pour la vie conjugale. Il y a des moments ou dans le décalage, on a envie de dire : j'arrête tout, je lâche, y en a marre, je ne suis pas celui que vous voudriez que je sois. Ma prédication, OK, c'est ce que je devais vous dire, mais je ne le vis pas. C'est comme cela qu'un certain nombre de prêtres sont partis de l'Église en pensant que ce décalage devenait insupportable, une réelle souffrance. Je ne suis pas ce bon père de famille, je ne suis pas cette bonne mère de famille, je ne suis pas cette belle grand-mère, je suis "moi". Mal, mais "moi". Pas terrible, mais "moi".

Spirituellement, on pourrait renverser les choses. C'est peut-être là que se niche l'appel de Dieu. Plutôt que de considérer qu'il y a un écart et que cet écart va me pousser à aller à l'extérieur, et à jeter le bébé et l'eau du bain, à abandonner mes engagements, et qu'au fond, il est bien temps, à mon âge que je sois sincère avec moi-même, conforme à mon désir, j'ai bien peur que nous continuions à répéter ces décalages autrement, en ayant cru que tout allait s'arranger. Au fond, Dieu n'est jamais absent de toute cette humanisation compliquée qui est la nôtre, qui est notre recherche d'humanité, qui se confronte aux autres, qui a mal parce que les autres ne croient pas en nous, et qui, et qui, etc… Car Dieu n'est pas absent, Il ne vient pas à un moment, puis Il se retire, en disant : dans dix ans, on verra dans quel état il est. Non, Il est actif, intimement actif à l'intérieur même de tout ce déploiement de mon humanité qui passe par des phases d'idéal, d'images, que je dois détruire pour être de plus en plus sincère. Mais en détruisant l'image, évidemment, j'exagère l'écart qu'il y a entre ce que je voudrais être et ce que je suis. Mais justement, c'est peut-être là que se niche la manière dont Dieu m'appelle à marcher sur le chemin ma vie. En disant cela, je ne vais pas prêcher, ce qui a fait certainement beaucoup de tort à nos ancêtres : une sorte de fatalisme. Nous avons cru dans la prédication, en tout cas, nous l'avons dit : soumettez-vous à vos situations, serrez les fesses, cela va passer, c'est un peu long, mais c'est comme cela ! Maintenant, la vie étant un peu plus longue, il faudrait davantage tenir. Mais le problème n'est pas là, Le problème est de se réapproprier ce que nous sommes, ce que nous avons à vivre avec l'épouse vieillissante qui est à côté, l'époux chauve qui n'en finit pas d'être désespérément ce qu'il est, que nous avons profondément à nous réapproprier cette situation-là pour y entendre la manière dont Dieu m'appelle à grandir, à m'approfondir, à détruire ce qui est en trop, à éliminer les broussailles, bref à naître … à naître ! Et ceux avec qui je partage ma vie la plus banale, la plus quotidienne, les lieux de l'intimité sont des signes de Dieu. Bien malgré eux, c'est clair, parce qu'il y a des jours où ils ne sont pas vraiment des signes.

Ce risque de vivre ensemble, ce risque de s'engager ensemble, ce risque de s'aimer (donc de souffrir), est la meilleure méthode que Dieu a trouvé pour nous aider à aller un peu plus loin, et à ne pas nous arrêter en chemin parce que nous avons pensé que nous avons été trahis, et que nous ne sommes pas "à la hauteur de". Et si Dieu était justement à cet endroit-là, et que nous n'avions pas à nous résigner ? J'aime tellement cette formule, quand Jésus se tourne vers Jérusalem, Il n'est pas résigné, mais Il est résolu. Attitude active d'essayer d'entendre comment je peux avancer dans ce que Dieu me propose, sans pour autant m'y résigner. Cette attitude constructive à l'intérieur qui n'est pas un optimisme béat, qui n'est pas tombé dans les leurres des images ou des idéaux que j'ai construit ou que les autres ont construit pour moi, mais qui est cet essai d'accepter de vivre une certaine souffrance de l'écart qu'il y a entre ce que je voudrais être mais que je ne suis pas encore, et de le considérer comme un appel à aller plus loin.

Comme un appel … Comme un appel à avancer au large … Comme un appel à l'inconnu … Comme la trace de quelque chose que je n'ai pas pu encore inventer, que je ne saurai peut-être jamais, et dans laquelle Dieu va dire quelque chose de cette énigme qu'Il est pour moi, de cette rencontre future qu'il ne cesse d'improviser, et qu'Il ne cesse de prévoir pour chacun de nous. La rencontre totale que nous aurons avec Dieu est participante de toutes ces inconnues que nous aurons accepté d'ajouter progressivement à notre vie. Les gens disent souvent : moi, je n'arrête pas de penser. Mais la meule tourne toujours sur elle-même, broyant le même grain. Ce n'est pas la pensée cela, c'est le tourniquet. La pensée c'est quand dans la vie humaine, quand dans ce mouvement de répétition, parce que nous répétons les choses, nous acceptons que s'introduisent de nouveaux grains, afin que ma meule s'essaye à d'autres grains que ceux qu'elle connaît. C'est cela la vie humaine. Je vais prendre deux exemples, des couples : prêtre-laïc, professeur-élève. Je ne suis pas professeur, mais je crois que le pire des professeurs c'est celui qui pense qu'il sait tout et qu'il n'a qu'à apprendre à l'autre, une sorte de condition de savoir enfin accumulé et que ce savoir, il faut le transmettre. Un bon professeur, c'est quelqu'un qui se considère comme quelqu'un qui est encore en train d'apprendre, donc quelqu'un qui est un élève à l'intérieur de lui-même. Et pour que la relation professeur-élève fonctionne, il faut que le professeur soit dans cette attitude de recherche de vouloir apprendre, ce qui incite l'élève à lui faire confiance, et que lui aussi peut apprendre. Même chose pour le prêtre et le laïc. Un prêtre qui oublie qu'il est baptisé, il détruit ce qui fait qu'il est baptisé. C'est ce qu'il y a de plus essentiel. Nous partageons tous cette première marque qui fait que nous avons été choisis, aimés, visités par Dieu. Un prêtre qui serait dans son quant-à-soi parce qu'il est prêtre (maintenant cela marche de moins en moins), comme l'Église dans son institution, c'est voué à l'échec. Si l'Église était là dans son quant-à-soi, dans son institution, disant : du haut de mon savoir, je vais vous apprendre quelque chose. Non, il y a dans l'Église des fils de Dieu, des baptisés qui ensemble marchent vers leur humanisation, leur humanité qui est toujours devant eux.

Nous sommes ensemble, à des places différentes, et je suis heureux d'être à cette place, comme vous devez être heureux d'être à la vôtre. Non pas heureux au sens où : je m'y soumets. On va faire tout ce qui est en notre pouvoir pour ensemble, nous donner les uns aux autres ce que nous avons de meilleur, même si cela nous fait un peu souffrir. C'est cela cet accueil profond de ce que je suis, de ce qu'est l'autre, et du chemin qui reste à parcourir, et les trois termes sont à tenir ensemble. Si j'en élimine un, je détruis la relation. Nous allons tous plus loin : avance au large. C'est l'évangile de la vocation et de l'appel. Dans l'évangile, ce qui ne marche pas, c'est que les gens qui entourent Jésus à Capharnaüm pensent savoir définitivement qui est Jésus, et Il ne peut pas déborder de l'idée qu'ils ont de lui. Et dans l'évangile, vous avez mille exemples, je pense à la femme pécheresse, prise en flagrant délit d'adultère, lorsqu'elle est amenée au milieu de ceux qui l'ont pris en flagrant délit, elle est là, toute pétrifiée par sa faute, réelle, confondue avec la faute, elle n'est que l'adultère. Et Jésus baisse les yeux, Il écrit sur le sable, comme pour laisser à chacun le temps de se recueillir, de s'accueillir. Il ne juge personne, Il ne regarde personne, Il ne dit encore rien, et par deux fois Il le fera d'ailleurs, pour donner le temps à l'autre être ce qu'il est et pas simplement d'être son péché, car cette femme a péché, mais elle n'est pas que péché. Et les autres qui n'ont pas péché et qui ne sont pas pris en flagrant délit, ils ont eu chaud, mais là ils sont pris en flagrant délit de leur propre péché qui est de ne pas reconnaître leur propre péché. Là, ils se confondent avec leur péché, et c'est pour cela que Jésus leur dit : "Que ceux qui n'ont jamais péché lui jette la première pierre".

Il y a quelque chose en nous qui n'a pas été terminé, c'est une chance, les autres vont me le rappeler, c'est ma vocation, c'est pourquoi je deviens fils de Dieu.

 

AMEN

 

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public