AU FIL DES HOMELIES

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LE CHRIST NOUS APPELLE AU BONHEUR

Is 8, 23 – 9,3 ; 1 Co 1, 10-13+17 . Mt 4, 12-23
4ème dimanche de l'Epiphanie - année A (dimanche 29 janvier 1984)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Mont des Béatitudes : vue sur le lac de Tibériade

"Heureux les pauvres ! heureux les doux ! heureux ceux qui ont le cœur pur "! Ces paroles de l'évangile que nous venons d'entendre sont les premières paroles de ce discours inaugural de Jésus, par lequel Il commence son ministère, discours qu'on appelle parfois " le Sermon sur la montagne " et qui dans l'évangile de saint Matthieu, ouvre la prédication du Christ aussitôt après son baptême et sa retraite de quarante jours au désert.

C'est donc ainsi que le Christ commence l'annonce du Royaume de Dieu, ainsi qu'Il commence l'évangile. Et il est très important de considérer que cette prédication du Royaume, cette annonce de la vie évangélique ne commence pas par un catalogue de devoirs, par des prescriptions, des commandements à observer, mais un appel au bonheur et à la joie. L'évangile, c'est d'ailleurs le sens du mot évangile, est une Bonne Nouvelle, une Bonne nouvelle qui est l'annonce du bonheur. Être chrétien, être disciple du Christ c'est d'abord découvrir le chemin du bonheur et de la béatitude. Il n'y a rien de plus étranger au Christ et à son enseignement que cette morale parfois un peu triste, rigide, fermée que quelquefois, on a mise sous le nom d'évangile. L'évangile, c'est l'annonce de la joie. "Je vous dis ces choses pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite " !

Mais cet évangile de la joie est paradoxal, car ce bonheur que le Christ nous annonce, au premier abord nous semble à l'opposé du bonheur tel que l'entendent les hommes, tel que nous l'entendons nous-mêmes. Bienheureux, non pas ceux qui ont de quoi satisfaire tous leurs désirs, mais bienheureux ceux qui sont pauvres. Bienheureux, non pas ceux qui dansent d'allégresse, mais bienheureux ceux qui pleurent. Bienheureux, non pas ceux qui sont repus, mais bienheureux ceux qui ont faim et soif. Bienheureux, non pas ceux qui sont honorés, mais ceux qui sont persécutés et méprisés. Ce paradoxe, Jésus l'a voulu et il nous introduit d'un seul coup au cœur de la révélation et du mystère de l'évangile.

Nous pouvons aborder ce paradoxe de la proclamation des béatitudes en constatant que Jésus ne nous donne pas d'abord des recettes pour être heureux, Il n'étudie pas les moyens du bonheur, Il nous annonce que le bonheur est là. Il ne s'agit pas d'une école du bonheur, mais d'une proclamation du bonheur. Dire "bienheureux les pauvres, bienheureux ceux qui pleurent", c'est dire que même les pauvres, même ceux qui pleurent, même ceux qui sont persécutés sont heureux. C'est dire qu'il y a une présence du bonheur que Jésus annonce et qui s'adresse et qui est accessible même à ceux qui, apparemment, à vues humaines, sont dépouillés de toute possibilité de bonheur. La recherche du bonheur a été, de tout temps, le souci fondamental de l'homme et, à travers toutes les civilisations, toutes les philosophies, toutes les religions, c'est cette quête du bonheur qui est au centre de la réflexion des hommes, au centre aussi de leurs efforts. Mais jusqu'au Christ Jésus, le bonheur comporte toujours en face de lui l'hypothèse adverse, celle de l'échec, de la souffrance celle du malheur. La recherche du bonheur consiste, parmi les possibilités d'action de l'homme, à se frayer une voie qui soit celle de l'épanouissement possible, en tout cas du moindre mal. La plupart du temps, pour les Anciens, en tout cas chez les Grecs, le bonheur résidait dans l'équilibre, la modération, savoir éviter les excès et les ambitions démesurés, se contenter de ce qui nous est réellement accessible, ce qui est à notre portée. Le Christ vient nous dire que même à ceux qui, aux yeux des hommes, semblent ne pas connaître le bonheur, Il vient, Lui, apporter le bonheur. Il proclame le bonheur pour tous les hommes parce que, dans l'évangile, le bonheur n'est plus quelque chose que l'homme acquiert par son intelligence ou sa vertu, par son astuce ou sa persévérance, le bonheur désormais ne vient plus de l'effort de l'homme, de la recherche de l'homme. Le bonheur c'est Dieu Lui-même qui nous le donne. Et comme en Jésus Dieu est présent, Dieu est là, Il est source effective de bonheur pour tous les hommes.

C'est le sens premier de cette proclamation des béatitudes, au début de l'évangile. Notre bonheur, c'est Dieu Lui-même qui le prend en main, et Dieu se fait proche, Il se met à notre portée pour nous donner ce bonheur. C'est le sens, dans la formulation des béatitudes, de la dernière proposition de chaque phrase : "Bienheureux les pauvres " pourquoi ? non pas parce qu'ils sont pauvres, mais parce que le Royaume des cieux est à eux. Oui, le Royaume leur est donné, le Royaume en la personne du Christ s'est fait proche d'eux. "Bienheureux les doux parce que la Terre Promise est leur héritage." - "Bienheureux les miséricordieux parce qu'ils obtiendront miséricorde." - "Bienheureux ceux dont le cœur est pur parce qu'ils verront Dieu".

Les béatitudes, c'est d'abord la proclamation d'un fait, d'une réalité mystérieuse : Dieu même si nous ne le savons pas, est là. Même si, dans notre vie humaine, nous ne semblons pas heureux, Dieu est notre bonheur.

Et c'est là que nous en venons à la signification la plus profonde des béatitudes. Car Jésus ne se contente pas de dire : "même les pauvres peuvent être heureux ; même ceux qui humainement, pleurent sont bienheureux". Jésus dit plus précisément : ce sont ceux qui pleurent, ceux qui ont faim, ceux qui sont persécutés, ce sont ceux -là qui sont heureux". Et, dans l'évangile de saint Luc, les béatitudes sont complétées par les malédictions symétriques : "malheureux, vous qui êtes repus, malheureux vous qui vivez dans la joie, malheureux vous qui êtes riches". C'est donc bien ceux qui sont méprisés, désunis, ceux à qui sont enlevées les valeurs humaines auxquelles nous sommes attachés, qui sont les vrais bienheureux de ce Royaume. Nous devons donc essayer de creuser plus profondément ce paradoxe. Qu'est-ce que Jésus veut dire par là ?

Ce que nous appelons le bonheur, la béatitude, c'est l'accomplissement de notre être profond. Ce n'est pas seulement posséder ceci ou cela, vivre dans le confort ou avoir tel avantage ou telle consolation passagère. Le bonheur au sens vrai et profond c'est l'épanouissement de la vie de l'homme dans sa totalité, dans sa plénitude, dans sa plus grande profondeur. C'est l'accomplissement de ce qu'est notre nature humaine, de ce que nous portons en nous d'aspirations et de désir. Car le bonheur se mesure au désir de l'homme, il est la réponse à ce désir ; mais il y a en nous toutes sortes de désirs plus ou moins superficiels, et il nous faut parvenir à ce désir profond, à ce désir radical en nous, qui seul, peut nous révéler le vrai bonheur parce que c'est le caractère fondamental de ce désir qui nous amène à un bonheur lui aussi fondamental. Or, ce que l'évangile nous apprend, ce que Jésus vient nous dire contre toutes les philosophies et toutes les civilisations humaines qui ne sont qu'humaines, c'est que la vérité profonde de l'homme n'est pas à l'intérieur de lui-même. L'homme n'a pas son sens de lui, l'homme est un être dont le désir infini révèle que son centre est au-delà de lui-même.

Et c'est pourquoi ce désir de l'homme est sans cesse renouvelé et ne peut jamais être assouvi. Quelles que soient les richesses que nous accumulons, quels que soient les accroissements de notre avoir ou même de notre être auxquels nous parvenons, quels que soient notre confort ou notre satiété intérieure, jamais le désir de l'homme ne se trouve satisfait car ce désir en nous est infini et nous renvoie toujours plus loin. C'est l'expérience que nous faisons, que l'acquisition des plus grandes richesses nous laisse toujours dans une certaine tristesse, car nous n'y trouvons pas la vérité profonde de notre cœur. La seule réalité qui puisse nous rendre heureux n'est pas à l'intérieur de notre être, elle n'est pas à la portée de nos mains, elle n'est pas dans la plénitude intérieure de ce que nous sommes. Notre désir nous jette hors de nous-mêmes, et donc le bonheur que nous cherchons, nous ne pouvons que le recevoir d'ailleurs. L'homme est comparable à ces figures géométriques dont le centre de gravité se trouve en dehors de la surface de la figure elle-même. C'est pourquoi ce bonheur qui est dans la réponse infinie que Dieu vient donner dans sa tendresse au désir infini qui est dans notre cœur, nous appelle en dehors de nous, nous appelle à un efforts hors de nous-mêmes, à une sortie de nous-mêmes, à un exode ou une extase c'est-à-dire à nous tenir en dehors des limites étroites de notre être et de notre avoir.

Ce bonheur, Dieu seul peut nous le donner car Dieu seul est à la mesure du désir qui habite dans nos cœurs. Et c'est pour cette raison que tout bonheur apparent, tout bonheur partiel peut être un écran entre nous et le bonheur véritable auquel nous sommes appelés, auquel nous aspirons, et qui nous est proposé. C'est pour cela que les richesses, les satisfactions et les plaisirs apparents, tout ce qui pourrait être comblant à vues humaines, risque de nous détourner de ce bonheur véritable et de nous en barrer le chemin. La condition pour que nous découvrions ce bonheur, c'est que nous sachions dépasser les apparences de bonheur, c'est que nous sachions nous détacher de ce qui ne peut qu'arrêter notre marche, détourner notre attention et distraire notre cœur de la véritable recherche et de la véritable joie. Être pauvres selon les béatitudes c'est savoir les risques des biens matériels. Pleurer, c'est savoir les risques des satisfactions et des plaisirs humains. Avoir faim et soif, et Jésus prend bien soin de dire : faim et soif de la justice, c'est-à-dire de la vérité, de l'absolu, avoir faim et soif de l'absolu, c'est ne pas se contenter d'être assouvi par le relatif.

Toutes ces béatitudes nous renvoient ainsi hors de nous-mêmes par cette invitation au détachement de ce qui serait uniquement à notre portée, à notre niveau, et qui pourrait ainsi nous enfermer et nous replier sur nous-mêmes. C'est un appel au grand large que cette proclamation des béatitudes. Le Christ veut nous dire : ne vous arrêtez pas à ce qui est trop près de vous, ne vous contentez pas de peu de chose, ne mettez pas votre satisfaction dans ces choses insignifiantes, médiocres que vous recherchez chaque jour et qui ne pourront jamais vous combler. Laissez-vous prendre par les appels qui vous entraînent plus loin et qui seuls pourront vous faire découvrir un bonheur véritablement comblant ce bonheur que le Christ peut donner même quand les richesses humaines ne sont plus là, même quand les réalités matérielles nous font défaut, même quand la souffrance ou la douleur tombent sur nous et nous écrasent. Si votre bonheur est assez grand, si votre désir a été assez profond, même à ce moment-là le désir restera vivant, même à ce moment-là, le bonheur qui vous aspire, qui vous attire, continuera à être la force de votre cœur, la puissance vitale, l'énergie surnaturelle au fond de votre être. Pour pouvoir traverser la souffrance, la solitude, le dénuement, il faut une force spirituelle, une force du désir assez grande pour que son dynamisme nous emporte au-delà de ce qui, dans l'immédiat semble nous arrêter.

Telle est la proclamation des béatitudes au début de l'évangile ; c'est un appel à l'infini. Jésus ne dit pas contrairement à ce que disaient les philosophes d'autrefois, Jésus ne dit pas "modérez vos désirs pour ne pas risquer d'être déçus, cherchez des choses à votre mesure, car ainsi vous ne connaîtrez pas l'échec". Jésus nous appelle à cette générosité sans fin, à cette ambition qui n'a pas de limites. Jésus nous appelle à un désir plus profond, plus puissant, qui va plus loin que les désirs des hommes auxquels nous cédons habituellement. Oui, la proclamation de l'évangile n'est pas la proclamation d'une loi, d'une morale ni d'un commandement, elle est un appel à notre désir, elle est la dilatation de notre cœur qui seule pourra nous conduire assez loin pour que nous rencontrions la présence infinie de Dieu et pour qu'ainsi nous découvrions un bonheur qui n'est pas celui que nous cherchions et attendions mais qui est la mesure, sans mesure, de notre être véritable tel que Dieu veut le réaliser.

 

AMEN

 
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