AU FIL DES HOMELIES

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CE QUE PARLER VEUT DIRE

Jr 1, 4-5 . 17-19 ; 1 Co 12, 12-30 ; Lc 1, 1-4 + Lc 4, 14-21
4ème dimanche de l'Epiphanie - année C (dimanche 26 janvier 1986)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Aujourd’hui, en vérité, cette parole de l’Ecriture s’accomplit devant vous ". Tous étaient stupéfaits et disaient :"Mais celui-là n’est-il pas le fils de Joseph ?" Alors ils furent pris de fureur contre Lui.

Depuis un mois bientôt, depuis le jour de Noël, nous allons de fête en fête et d’extase en extase, le Christ se manifeste. Il naît comme un enfant. Les bergers viennent d’Orient et Lui offrent leurs présents. Puis Il est manifesté à Israël, dans la voix de son Père : "C’est Lui mon Fils Bien Aimé". Puis Il est manifesté à l’Église par la vierge Marie : "Faites tout ce qu’Il vous dira ".

Dans toute cette cascade de fêtes, c’est en si­lence que nous contemplons le Verbe de Dieu. Il ne nous dit rien, Il est là. Sa présence physique charnelle au cœur de l’humanité, sa présence rayonnante qui commence à mettre en mouvement vers Lui toutes les nations parce qu’Il est le Seigneur de l’humanité, attire les foules et les disciples qui sont témoins du Don de l’Esprit, et les invités de la noce qui sont té­moins de la surabondante générosité de Dieu. En tout cela pratiquement pas une parole du Christ. Et voici qu’aujourd’hui, brusquement, le ton change, le Christ n’est plus simplement Celui que l’on voit, Celui que l’on regarde, Celui qui est tout simplement parmi nous. Voici qu’Il parle. Et le fait de "prendre la pa­role" comme on dit aujourd’hui va bouleverser toute l’économie de ses relations avec ceux qui étaient pourtant les plus proches, les gens de son village, ceux qui Le côtoyaient et l’appelaient "le fils de Jo­seph".

On pourrait dire que, avec Jésus-Christ, il y a deux types, deux degrés de relation. Il y a la relation de la présence, Dieu est là : "Il a planté sa tente parmi nous". Il vit au milieu des hommes. Il est la sagesse qui prend sa joie parmi les enfants des hommes. Et dans ce coude à coude quotidien, il ne se passe rien, tout juste quelques signes qui déclenchent dans le cœur de quelques hommes avertis prophétiquement une joie profonde, une reconnaissance qui constituent déjà les premiers balbutiements de la foi.

Alors curieusement se déchaîne tout un en­semble de comportement qui, de la part de ceux qui écoutent la voix du Fils de Dieu, la Parole de Jésus-Christ, adoptent des attitudes extrêmement bizarres et contradictoires. Pour ma part, c’est ainsi que j’interprète ce texte que nous venons de lire et dans lequel nous voyons subitement la foule passer de l’admiration, tous sont en extase devant ce jeune pré­dicateur qui leur dit des choses si belles et qui expli­que si bien la Torah, et tout à coup lorsque la Parole se fait plus incisive et plus personnelle, elle devient comme le détonateur qui fait exploser un grondement de révolte, elle fait apparaître le refus de l’entendre, voire même de passer à la violence, à la menace, l’évangile nous dit qu’ils voulaient le lapider.

Curieusement d’ailleurs, l’évangéliste note que Jésus passe au travers des rangs qui, pourtant doivent être menaçants et qu’Il continue son chemin : la Parole de Dieu traverse l’assemblée malgré le mé­contentement et la rage qui se lèvent dans le cœur de ces hommes. Qu’est-ce que cela veut dire ?

En réalité, avec Dieu nous avons nous aussi deux types de relations. Il y a la présence de Dieu, celle que l’on pourrait qualifier d’inoffensive. Il est là, Il ne nous dérange pas trop, Il ne dit rien, Il est d’une discrétion et d’un silence exemplaire. Ça ne nous empêche pas de continuer notre vie avec nos caprices, nos désirs et notre volonté propre, pour aménager les réalités de notre vie comme elle nous plaisent. Dans ce type de relation avec Dieu, il n’y a pratiquement "aucun problème", tout va bien. Il se tait et nous continuons à bavarder entre nous et à considérer que la vie est notre affaire. Un peu d’action de grâce et de reconnaissance pour ce Dieu qui nous a donné ce don précieux de la vie ! Mais les relations sont d’une par­faite courtoisie ! On ne le dérange pas à condition qu’Il ne nous dérange pas.

Cependant Dieu ne peut pas en rester là. Voici qu’Il parle, et l’exercice de la Parole est tou­jours un exercice dangereux.

Qu’est-ce que veut dire parler ? Vous le sa­vez, depuis mai 1968, "parler c’est s’exprimer". Quand on est ensemble, il ne faut plus qu’il y ait une "parole magistrale" qui tombe du haut de la chaire, mais au contraire il faut que se produisent une effer­vescence et un bouillonnement "à la base" par les­quels chacun s’exprime. On y trouvait d’ailleurs, dans les années qui ont suivi immédiatement cette époque, un plaisir profond. Chacun avait l’impression d’avoir "senti quelque chose d’important", même si c’étaient des choses qu’il "n’arrivait pas à exprimer". Et l'on faisait parler tout le monde, même les murs, en écri­vant dessus des graffitis. C’était extraordinaire de voir toute cette société enthousiasmée par le seul désir de s’exprimer. Depuis cette mode a passé, on s’est un peu lassé. C’est normal parce qu’on n’avait peut-être moins de choses à exprimer qu’on ne pouvait le sup­poser. Peut-être d’ailleurs que cette expérience passa­gère nous a montré la misère et la pauvreté dans la­quelle nous nous trouvions, alors que nous imaginions que du fond de ce cœur, nous allions en nous "expri­mant" extraire des richesses et des trésors : en réalité, nous avons fait l’expérience de l’amertume de notre pauvreté. Mais dans la société où vivait Jésus, dans la tradition dans laquelle Il s’inscrivait, la parole ne ser­vait pas tellement à s’exprimer. Il n’y avait pas de "phénomène de prise de parole". Car la parole avait d’abord une valeur sacrée, une valeur de communion. La parole n’était pas simplement l’expression d’un sujet qui aurait voulu dire ce qu’il pensait, mais la parole était comme une force qui émanait de celui qui parlait, une force bien plus profonde et bien plus grande que celui-là même qui parlait. La parole c’était le pouvoir d’instaurer une communion, c’était la réalité même d’une force qui traversait celui qui prenait la parole en public et qui faisait l’unité de l’assemblée à qui elle était adressée.

Tel était le statut de la parole prophétique, de la parole lue dans la liturgie. Elle n’était pas l’émanation de l’expérience quotidienne, mais une Parole qui venait de Dieu et qui était offerte au peuple rassemblé. Ecouter la Parole était d’abord une grâce, un accueil. La Parole ainsi proclamée devenait opératoire, active et transformait le cœur, elle commençait à convertir, à faire l’unité, à constituer le corps de ceux qui se rassemblent dans l’unité de l’appel de Dieu. La Parole à ce moment-là, manifestait une force et une efficience, qui lui confé­raient une réalité presque tangible. Elle n’était pas simplement l’expression de la "pensée" d’un individu. Elle était le pouvoir qu’a Dieu d’opérer la convoca­tion, l’Église. Car tel est le sens du mot Église, il veut dire "convocation". Dans ce contexte, la Parole était le pouvoir de Dieu, la puissance de Dieu rassemblant son peuple.

Voilà donc ce qui s’accomplissait ce jour-là, en plénitude devant tous les habitants de Nazareth : le Christ Lui-même qui est la Parole de Dieu en per­sonne, venait au-devant de son peuple et lui disait : "maintenant tout ce que Je vais dire et faire n’est que la mise en œuvre de la Parole qui doit vous rassem­bler". Dieu ne vivait plus alors simplement dans une convivialité polie et glacée avec des gens qui étaient autour de Lui, mais par le simple fait qu’Il parlait. Il posait à chacun la question : "Veux-tu vivre en com­munion avec Moi ? ou bien refuses-tu d’entrer dans le corps, dans l’assemblée que Je viens constituer pour vous, avec vous et parmi vous" ? Tel est le sens de la première prédication de Jésus à Nazareth, dans l’évangile d’aujourd’hui Luc nous fait voir le réalisme de la Parole, ce n’est pas le "message", mais l’appel et le pouvoir de convoquer, ce qui est infiniment plus fort. C’est la provocation de chacune des libertés des auditeurs de cette parole du Seigneur et la question est ainsi posée d'emblée : "Veux-tu entrer dans le jeu de la communion avec Dieu ? ou au contraire, voudrais-tu refuser et continuer de vivre avec Dieu dans cette indifférence et cette coexistence pacifique un peu glacés qui ne te coûte rien ?"

Ce que le Christ, ce jour-là, a dit ne se réduit pas simplement à des mots, c’était sa propre personne enracinée au milieu de l’Assemblée des hommes et qui leur demandait : "Voulez-vous ne faire qu’un seul corps et qu’une seule chair avec moi ? ou au contraire voulez-vous mener le jeu de votre solitude et de votre oubli de Dieu" ? Je crois que cette question nous est encore posée aujourd’hui.

 

AMEN

 

 

 
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