AU FIL DES HOMELIES

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SÉISME ET CORPS DU CHRIST

Ne 8, 1-6 + 8-10 ; 1 Co 12, 12-30 ; Lc 1, 1-4 + Lc 4, 14-21
4ème dimanche de l'Epiphanie - année C (dimanche 24 janvier 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Quand le monde se brise …

 

"Tous, juifs ou païens, esclaves ou hommes libres, nous avons tous été baptisés dans un seul Esprit pour former un seul corps".

Frères et sœurs, je crois que l'événement récent du tremblement de terre à Haïti réveille dans le cœur de nombreuses personnes, et notamment de chrétiens, tout un ensemble trouble et bizarre de réflexions qui se veulent humanistes ou chrétiennes ou même théologiques. C'est le genre d'événement choc qui remue à l'intérieur de nous-mêmes les pensées parfois les plus obscures, les plus souterraines, les explications apparemment les plus faciles, mais en réalité parfois aussi, les plus sordides et les plus condamnables.

La première chose que je voudrais dénoncer, c'est cette idée d'un Dieu qui serait créateur au sens d'une sorte de fabricant chargé de donner un produit ayant toutes les garanties voulues. Nous sommes devenus tellement techniciens et industrieux que pour nous, la création, c'est essentiellement ce Dieu horloger dont parlait Voltaire. Mais malheureusement on a l'impression qu'il n'a pas créé une pendule anti-sismique. Par conséquent, on veut un responsable. S'il arrive 110.000 morts, cela ne peut pas s'expliquer par nous, nous ne sommes pas capables de faire bouger la terre, donc, c'est Dieu qui fait bouger la terre. C'est un vieux mécanisme dans toutes les sociétés qu'il faut toujours trouver des coupables, et je regrette, hélas, que les chrétiens trop souvent se soient emparés ou aient assumé ce vieux réflexe de chercher des coupables, de vouloir trouver des explications immédiatement entachées d'une responsabilité n'importe comment : les dieux, le dieu, n'importe qui c'est quelqu'un qui a fait trembler la terre en Haïti et qui a provoqué par là cet immense désastre.

Je suis désolé, je vais vous paraître un scientiste incorrigible, mais, ce sont les plaques tectoniques qui ont bougé ! Il n'est pas nécessaire de vouloir se plaindre que Dieu ait fait des plaques tectoniques sous la terre. Le problème n'est même pas là, il n'est pas question de vouloir mélanger des explications scientifiques, des responsabilités morales et des explications théologiques. C'est de la confusion mentale. C'est vrai que pendant très longtemps, une certaine prédication chrétienne a cru qu'on allait démontrer la grandeur et la générosité de Dieu en montrant le bon agencement du monde. Comme disait un archevêque de Paris au dix-neuvième siècle : "Béni soit Dieu qui a fait passer les grands fleuves par les grandes villes". Evidemment, avec ce genre de discours et de genre de raisonnement, on ne va pas loin ! Le monde est tel qu'il est. Ce n'est pas Dieu qui a inventé le virus de la grippe A, ce n'est pas Dieu qui a inventé les maladies, ce n'est pas Dieu qui a fait bouger les plaques tectoniques juste à l'endroit de la capitale la plus misérable de l'humanité. Nous voudrions savoir qui, mais nous ne le savons pas. C'est rendre le plus mauvais service à notre conception de la foi que de vouloir s'engager sur un terrain pareil.

La deuxième chose que je voudrais dénoncer, et j'en suis vraiment désolé mais je le dis. Je sais que nous sommes dans la semaine de l'unité, c'est cette terrible théorie qui veut que quand il arrive un malheur à des personnes, c'est à cause du péché de ces personnes. Il s'est trouvé encore hélas, une haute autorité ecclésiastique, le patriarche de Moscou, sa béatitude Cyrille de Smolensk, pour dire que les gens d'Haïti avaient reçu ce malheur pour expier leurs péchés. Je trouve cela absolument scandaleux et pervers. Je laisse à Cyrille de Smolensk la responsabilité de ses propos, mais j'espère qu'aucun chrétien en Russie n'y adhère, parce que s'il fallait expliquer pourquoi la Russie a subi pendant soixante-dix ans le joug communiste, si Benoît XVI disait que c'était à cause des péchés de la sainte Russie, je vois tout de suite le genre de réponse qu'on pourrait avoir.

Par conséquent, ce réflexe qui montre qu'il est encore très présent et que nous pouvons avoir par exemple pour des gens malades, pour des gens qui meurent, en se demandant : mais qu'est-ce qu'il a fait au Bon Dieu, ou qu'est-ce que j'ai fait au Bon Dieu ? Tout cela n'a pas de raison d'être. Si des gens meurent, ils meurent. Vouloir trouver une pseudo explication morale à leur mort, c'est tout simplement scandaleux et c'est un mauvais usage de la foi et de notre attitude de chrétien. Nous n'avons pas le droit, fut-on patriarche de Moscou, de tenir des propos pareils. Et j'espère que pour chacun d'entre nous, ce genre de chose est clair, même si comme je le dis, cela remonte sans arrêt à notre esprit, c'est le thème de cette culpabilité qui doit expliquer la raison pour laquelle c'est sur moi que cela tombe.

En revanche, il n'y a qu'une chose que nous pouvons dire. Elle découle immédiatement de la foi et du texte que nous avons entendu tout à l'heure. Face à un malheur pareil, il n'y a en fait qu'une seule réponse. Je crois que le christianisme lui-même a formulé suffisamment clairement et l'a défendu tout au long de son histoire pour qu'on la considère comme absolument valable, et elle et même tellement valable qu'elle a rejailli sur les sociétés contemporaines. Je m'explique. Ce que saint Paul nous a expliqué tout à l'heure et qui était assez neuf à son époque, c'est que tous, chrétiens ou juifs, esclaves ou hommes libres, de quelque nation que nous fassions partie, de quelque peuple, groupe humain dont nous soyons les membres, tous nous formons un seul corps. Cette conviction de foi de l'unité de destin de l'humanité tout entière, sans aucune exclusive, est spécifiquement chrétienne. Il y avait eu des balbutiements dans la pensée grecque, mais chez les chrétiens, elle est radicalement nouvelle et développée avec une profondeur que nous ne pouvons pas méconnaître.

Autrement dit, dès qu'il arrive quelque chose dans une partie de l'humanité, en l'occurrence ici le tremblement de terre en Haïti, mais vous pouvez transposer : un ami malade, des personnes qui souffrent, des gens dans les hôpitaux, à ce moment-là nous sommes solidaires de cette réalité d'un homme ou d'un groupe d'hommes qui souffrent. C'est cela le corps. Paul d'ailleurs s'appuie sur une remarque physiologique très importante. On ne dit jamais : ma dent a mal, mais : j'ai mal aux dents. On ne dit pas : il y a quelque chose en moi qui a mal. On peut dire : il y a quelque chose en moi qui va mal, oui. Mais qui a mal ? C'est tout le corps, c'est tout le "moi", ce n'est pas seulement le corps, c'est le corps et l'âme. Cela veut dire que dès qu'il y a quelque chose qui ne va pas, tout le corps est comme mobilisé, et d'ailleurs, la recherche scientifique postérieure l'a montré de façon assez intéressante dans certains domaines, ce sont des réactions de tout le corps à tel ou tel moment de maladie ou de mal-être d'une partie du corps qui peut se mettre en route. Les maladies psychosomatiques sont une illustration flambante de ce que saint Paul a dit : quel membre est malade que je ne sois aussi malade et que je ne souffre ? Le corps paulinien est psychosomatique au sens où dès qu'il y a une partie du corps qui a mal, si j'ai mal au bout du doigt, j'ai mal ! C'est tout à fait évident. C'est ce qu'on a traduit dans le langage moderne, mais c'est un peu démonétisé par le mot : compassion. C'est très juste, la compassion, c'est vrai. C'est vrai que quand on va voir un malade on compatit, il ne faudrait pas trop le montrer sinon cela les démolit encore davantage. Il y a des gens qui ont la spécialité d'aller visiter les malades en leur disant : mon pauvre ami, qu'est-ce qui t'arrive ? Vraiment, tu ne vas pas t'en sortir ! C'est à éviter, c'est de la fausse compassion. Mais la vraie compassion, c'est le fait que non pas simplement au niveau du sentiment, mais au niveau de mon être le plus profond, je porte d'une certaine manière, la souffrance de l'autre. Cela ne coûte pas cher parce qu'en général, si moi, je ne suis pas malade, si je ne suis pas sous les décombres de ciment d'Haïti, ça va. Mais il n'empêche que d'une manière ou d'une autre, nous sommes touchés. Et c'est là où je dis que nos sociétés modernes, de ce point de vue-là ont parfaitement capté la théologie du corps. On peut critiquer la manière dont se sont organisés les secours, la prédominance américaine, et tout ce que vous voudrez, mais sur le fond du problème, c'est vrai qu'il y a eu là de la part de tous les pays du monde une sorte de choc et il ont réagi de façon paulinienne : qui est souffrant que je ne souffre ? C'est ce qu'on appelle l'entraide internationale, ce n'est jamais que la mise en œuvre de la théologie paulinienne du corps mystique. Vous me direz que c'est mis en œuvre au niveau économique, de l'influence politique, d'accord. Mais quand le royaume de Dieu est annoncé, les moyens ne sont pas toujours purs, mais il y a là dans ce mouvement même de la solidarité mondiale, quelque chose qui est admirable et qui montre que contrairement à ce que l'on pense parfois, que la réalité de la foi chrétienne a imprégné profondément les sociétés modernes, et l'idée même d'une solidarité internationale au niveau de porter secours fait des progrès très importants, et même si cela n'est pas encore parfait, c'est vrai.

Mais il y a plus, parce que quand saint Paul dit cela, il dit que cette totalité du corps quand elle fait face à un malheur, elle doit y faire face avec la préoccupation de resserrer les liens de ce qu'on appelle : l'Église, c'est-à-dire le peuple de Dieu en marche vers le Royaume. La théologie paulinienne du corps, c'est précisément que ce n'est pas simplement statique, s'il y a quelque chose qui ne va pas à un endroit, on applique une potion et ça va mieux. Mais c'est dynamique, au sens où même le malheur et la souffrance doivent être reconnus comme des challenge, comme des défis, pour essayer de construire plus le corps du Christ comme humanité tout entière sauvée par Dieu. Face à une réalité qui est le tremblement de terre d'Haïti, nous n'avons pas à être simplement des figures de secouristes, ce qui n'est déjà pas si mal, mais nous avons aussi à être des figures du Christ sauveur, ce qui est tout autre chose. Nous avons à prier, nous avons à porter dans notre cœur la souffrance de ce peuple en demandant au Seigneur qu'il aide tous et chacun, à reconnaître petit à petit que dans cette épreuve ce qui se propose à eux et à nous à travers eux, c'est la demande d'un salut, la demande d'une construction plus forte et plus profonde du corps du Christ.

Je voudrais simplement terminer par un petit détail que j'ai lu sur Internet, et qui m'a paru très beau et qui est vraiment l'illustration du corps du Christ et c'est ce qui m'a donné l'idée de prêcher là-dessus. Hier, il y a eu les obsèques de l'archevêque de Port-au-Prince avec je crois, un des vicaires de sa cathédrale. Il n'y avait que les deux cercueils, et cependant, l'assemblée a prié pour toutes les victimes. C'est le corps du Christ. On ne pouvait pas évidemment ramener les victimes dont les corps avaient déjà été brûlés ou ensevelis depuis longtemps, et cela valait mieux. Mais quand ces deux pasteurs meurent, quand on prie pour eux dans leur mort, on prie pour tout le peuple, et c'est une intuition radicalement et vraiment de Paul. L'évêque comme pasteur porte et concentre avec lui tout son peuple, et notamment de ceux qui sont morts, mais aussi de ceux qui souffrent, qui paient maintenant la douleur et la souffrance qui sont consécutives au tremblement de terre, il les concentre pour que cela devienne plus un peuple. Et cela ne peut être que si ce peuple est accompagné de notre aide concrète, de notre charité et de notre prière.

Frères et sœurs, que cette méditation sur le corps du Christ tel que nous la propose saint Paul soit pour nous d'une part l'occasion de désamorcer un certain nombre de fantasmes que je décrivais au début et qui à mon avis sont inadmissibles, mais surtout de nous faire avancer dans une compréhension chaque fois que nous nous trouvons en face d'une souffrance quelconque, ce sont des liens d'amour, de charité, de fidélité, de compréhension et d'entraide qui doivent s'approfondir. Quand le malheur arrive pour nous chrétiens, ce n'est pas seulement le problème de rechercher les causes avant, mais c'est de rechercher la véritable attitude pour savoir faire face à cette épreuve ou à ce malheur, et reconnaître la puissance du salut de Dieu qui est capable de construire même dans la souffrance, la détresse et dans le désarroi. C'est comme cela actuellement et c'est dans chacune de nos vies à peu près la même chose.

 

AMEN

 

 

 
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