AU FIL DES HOMELIES

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LE REGARD DE JÉSUS

Jon 3, 1-5+10 ; 1 Co 7, 29-31 ; Mc 1, 14-20
4ème dimanche de l'Epiphanie - année B (dimanche 24 janvier 1988)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Jésus le regarda et lui dit :"Tu es Simon fils de Jean et tu t'appelleras Céphas c'est-à-dire Pierre".

Ces deux phrases de l'Evangile que nous venons d'entendre résument à elles seules toute la vocation d'un homme, et pas n'importe quel homme, celui qui est le premier appelé, celui qui s'appellera Pierre. Et sur cette pierre Jésus bâtira son Eglise. Ces deux phrases résument à elles toutes seules le bouleversement radical de sa vie puisque ce regard et ce mot du Christ ont suffi à ce qu'il quitte tout et qu'il Le suive sans hésiter. Pourtant lors que nous comparons notre propre vocation, quand je dis vocation, l'appel que Dieu fait entendre dans le cœur de chacun de nous, nous avons du mal à nous retrouver dans cette radicalité que nous lisons pour Pierre ou pour les autres apôtres. Et la propre confusion de l'appel de Dieu dans notre vie semble nous rejeter loin de l'évangile, et cette radicalité ne nous concerne pas. Moi-même, ou j'entends mal ou Dieu s'exprime mal, en tout cas les choses ne sont pas si simples, et il me faut jour après jour comme aiguiser mon oreille afin de mieux entendre ce que Dieu veut pour moi. Pour les apôtres, ils étaient choisis pour être totalement à Dieu, mais pour moi il y a comme un va-et-vient permanent entre ce que j'entends et ce que je n'entends pas, bruit pour que j'apprenne vraiment à en distinguer cette voix si subtile et si délicate que parfois nous arrivons à percevoir dans le silence de Dieu. Pourtant il y avait dans le cœur de Pierre et des autres apôtres quelque chose qui pouvait le préparer à se renverser radicalement et à le suivre, quelque chose qui pourrait nous conduire à nous expliquer à nous-mêmes pourquoi nous, nous n'avons pas répondu aussi radicalement à l'appel de Dieu ou du moins pourquoi nous avons tant de mal à y répondre. Et je prends pour l'expliquer une phrase de Claudel qu'il met dans la bouche d'un architecte, Pierre de Craon, qui dit la chose suivante : "ce n'est pas à la pierre de choisir sa place mais au maître d'œuvre qui l'a choisie", phrase toute simple qui nous place, qui place chaque chrétien comme une petite pierre vivante, une petite pierre intelligente, une petite pierre libre qui appartient à un édifice plus vaste, plus grand, plus beau que mon propre regard ne peut contenir, ne peut comprendre, mais dans lequel j'ai ma place, au sein duquel j'ai ma vocation.

Le problème c'est que pour nous-mêmes, nous pensons bien que nous sommes une petite pierre parmi les autres dans l'édifice d'une cathédrale vivante, que nous soyons au fondement d'une cathédrale ou dans les voûtes ou simplement dans les piliers, nous sentons bien intellectuellement que nous sommes un peu collés comme les uns aux autres, formant un bloc compact, voulu par Dieu, que le Christ est la pierre d'angle. Mais nous avons souvent tendance à vouloir nous définir, à chercher ce que nous sommes comme pierre, nous-mêmes, par nous-mêmes, et comprendre aussi par nous-mêmes. Et souvent nous faisons l'expérience douloureuse que finalement nous ne voyons pas grand-chose, que nous ne savons pas grand-chose et que nous-mêmes à vouloir savoir ce que sont les petites pierres voisines, nos sœurs, à essayer de souvent dans des ténèbres pour nous-mêmes, c'est-à-dire que nous faisons souvent, en dissimulant parce que nous sommes très pudiques, l'expérience que nous ne sommes pas transparents nous-mêmes et qu'il nous manque une lumière. Mais la vie va, et finalement nous allons, entre des moments où nous sommes très sûrs de nous, et puis des moments où nous ne sommes plus du tout sûrs, mais que nous dissimulons très soigneusement aux autres afin de continuer à vivre, c'est-à-dire qu'il y a en nous un refus d'avoir besoin d'une autre lumière, il y a en nous le refus d'entendre quelqu'un me dire qui je suis : " tu es Simon, fils de Jean, tu t'appelleras Céphas", c'est-à-dire Pierre.

Pierre a entendu qui il était, Pierre a vu ce doigt de Dieu pointé sur lui pour lui dire : "Moi, je sais qui tu es, toi tu ne le sais pas". Et ça durera tout l'évangile. Pierre par certains aspects reprendra pour lui-même cette vocation, quand il reniera. Alors Jésus, à la fin de l'évangile de Jean lui dira : "Aimes-tu ?", "M'aimes-tu ?", par trois fois. Ce qui veut dire : "as-tu fini d'inventer ce que tu es ? as-tu fini d'essayer de comprendre par toi-même quelle pierre tu es, quelle vocation tu as, quelle cathédrale tu as à construire avec Moi ?". "M'aimes-tu ?" veut dire : "acceptes-tu le regard que J'ai posé sur toi en ce premier jour qui te disait au fond de toi-même : Je sais qui tu es, mais tu ne peux le savoir que par moi ?"

Frères et sœurs, ce qu'il y avait au début, dans le cœur de l'apôtre, dans le cœur de chaque apôtre, qui pouvait leur permettre de suivre aussi radicalement le Christ, c'est ce mot d'humilité. L'humilité, c'est ce qui fait que nous sommes penchés sur la terre. Si nous ne choisissons pas l'humilité les évènements nous forcent, par humiliation, à toucher cette terre. Par contre, l'humilité, si nous la choisissons, nous donnera de vouloir toucher cette terre, non par force, mais par désir. Et c'est ce qu'il y avait comme au plus profond du cœur de chaque apôtre qui disait : "finalement j'ai tout à recevoir pour savoir qui je suis, pour savoir qui sont les hommes, pour comprendre l'édifice auquel j'appartiens, dans lequel je suis comme inséré, serti". Il y avait dans chaque apôtre une disposition du cœur telle qu'ils pouvaient entendre une parole qui leur disait qui ils étaient, cette vérité essentielle après laquelle nous courons en nous essoufflant.

Alors qu'est-ce qu'il y a en nous qui nous empêche d'entendre la vérité sur nous-mêmes ? et donc d'entendre vraiment qui je suis, de répondre à cette dernière question : "M'aimes-tu ?" Nous voulons remplacer Dieu, nous voulons, à la place du soleil du Ressuscité, nous servir de cette lampe de poche intérieure qui ne sert à rien face au soleil. Nous voulons éclairer le soleil avec nos pauvres lumières intérieures, alors qu'il nous faut tout recevoir de cette lumière et par cette lumière : nous voir, nous aimer nous-mêmes et les autres. Et c'est cela qui est à la base de la vocation, c'est d'accepter un jour, les genoux à terre, que finalement je ne pourrai rien faire moi-même,que je fais chaque jour l'expérience cruelle, douloureuse de ma limite, et que cette fameuse limite doit me mettre comme quelqu'un d'humble qui, tendant les mains, reçoit sa vérité d'un autre.

Frères et sœurs, quand vous aimez, dans l'amour n'est-ce pas sa propre vérité qu'on reçoit dans le regard de l'autre ? n'est-ce pas le secret le plus profond de son cœur qui vous est renvoyé quand l'autre vous dit qu'il vous aime ? n'est-ce pas ces choses difficiles que deux regards savent mieux dire que toutes les paroles du monde ? Ainsi en est-il du regard de Jésus qui se pose sur moi. "Il le regarda et lui dit : "tu es Simon, tu es celui que j'aime et tu ne peux te connaître que par moi-même, mais tu as à le recevoir et ta vie est finalement un long chemin où tu auras à apprendre à te défaire de ton orgueil pour me rejoindre par l'humilité, où tu ne pourras me comprendre que parce que moi, ton créateur, je te dis, je sais ce qu'il te faut, je sais comment t'aimer beaucoup mieux que toi".

Frères et sœurs, à la suite des apôtres, à la suite de ce cœur tout ouvert à recevoir la lumière de Dieu par laquelle ils ont compris qu'ils n'étaient qu'une pierre dans un édifice qui les dépassait totalement, qui les dépasse encore, qui nous dépasse totalement, et qu'ils devaient sans arrêt recevoir la vie, la source, l'énergie, la lumière, l'amour afin de vivre, afin d'être vraiment pierres unies les unes aux autres pour former un seul édifice à la suite des apôtres, en nous-mêmes essayons d'accepter de recevoir la vérité de l'Autre, de Dieu. Ainsi de sourds que nous étions, notre cœur s'ouvrira à cette parole de la vie. Elle s'épanouira dans mon cœur qui avait soif de cette rosée si longtemps attendue, et que l'obscurité de ce cœur détourné de Dieu, m'empêchait d'entendre, car je ne voulais pas entendre d'un autre ce que j'étais. Désarmons-nous, frères et sœurs, et alors la Parole de Dieu deviendra vraiment vie.

"M'aimes-tu ?" c'est-à-dire "as-tu cessé, vas-tu cesser d'inventer ton identité, d'inventer ta Rédemption, d'inventer ta vie ? C'est moi qui la tiens dans ma main, c'est moi qui la veux, et c'est moi qui la ferai grandir pour la porter à ma Résurrection".

 

AMEN

 

 

 
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