AU FIL DES HOMELIES

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SAINTETÉ

Is 8, 23 – 9,3 ; 1 Co 1, 10-13+17 . Mt 4, 12-23
4ème dimanche de l'Epiphanie - année A (dimanche 28 janvier 1990)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

Voici des scènes de l'évangile des plus brèves et des plus déroutantes. Un journaliste n'au­rait pas eu le temps de saisir l'évènement sur le fait. La parole de l'homme qui passe et le silence de quatre personnes : tout se joue, tout est joué, définitif, pas le temps de parler, ni de reprendre sa respiration. Jésus ne dit pas comme les chasseurs de tête : "Voilà J'ai un projet, quel est le vôtre ? Asseyons-nous, dis­cutons, votre profil ?" L'évangile est saisissant : "Ve­nez à ma suite". Tout est dit, la suite de l'évangile de la part du Seigneur ne sera que l'explication de cette parole. D'ailleurs dans les chapitres cinq à sept du même texte de saint Matthieu, le discours sur la montagne, le Christ développera pour ses disciples tout le contenu de cet appel premier, unique, décisif.

Lorsque Dieu appelle, Il manifeste la totalité de ce qu'Il veut donner aux hommes. Jésus dit : "Ve­nez à ma suite", Il ne demande aucune explication et Il n en donne pas parce que le Christ étant Dieu ne peut pas argumenter sur la sainteté, décomposer l'ab­solu, diviser l'unicité de son Etre, de son existence, donc de son appel. La sainteté est manifestée totale­ment ou ne l'est pas. La perfection est donnée totale­ment ou elle ne l'est pas. Elles ne peuvent se soumet­tre à la division. Ainsi, l'appel, du côté du Christ est sans nuance, sans retour possible. Jésus, au début de l'évangile, se manifeste dans cet appel comme le Saint, l'absolu, l'unique, le parfait, et Il ne peut pas, parce qu'Il est Dieu, proposer à l'homme autre chose que la perfection, l'absolu, la sainteté. Autrement Il ne serait pas Dieu et Il n'aimerait pas l'homme, car lors­qu'on aime quelqu'un, on veut pour lui non pas la moitié des biens, non pas un moindre bien, mais la totalité du bien. N'est-ce pas ce que vous faites quand vous choisissez une école pour vos enfants ? vous allez choisir la meilleure. Quand vous cherchez une catéchiste, vous allez choisir la meilleure ou celle qui vous semble telle. Lorsque vous recevez des amis, vous leur servirez la meilleure nourriture. Ce que vous faites, Dieu le fait aussi pour vous, Il veut "le meilleur", la sainteté, la perfection. Que serait un Dieu qui proposerait aux hommes des demi-mesures ou des quarts de mesure ? Que chercherait l'homme en un Dieu qui ne lui dirait que des choses en balan­cement : "Eh bien, fais ceci, puis ça ira bien, puis demain tu feras un peu mieux, et puis si ça ne marche pas, on récupérera les choses autrement". Non, Dieu est Saint. Le Christ est Dieu, Il manifeste la totalité de ce qu'Il est, cette totalité, Il la veut pour nous tout de suite. Et n'est-ce pas ce qu'ont fait les apôtres ? "Aus­sitôt, quittant tout, ils le suivirent". La réponse du disciple est claire, nette, sans retour ni détour ni contour, sans argumentation ni discussion. Ils quittent toute la totalité les a saisis pour qu'ils se donnent to­talement à la sainteté, à la perfection qui viennent de Dieu. Ils quittent tout aussitôt : voici l'immédiateté. Dieu manifeste sa Sainteté et Il aime tellement l'homme qu'Il veut que l'homme reçoive sa sainteté immédiatement. "Ils le suivirent". L'appel est exclusif, ils abandonnent tout : barque, filets, poissons, père, mère et ainsi de suite.

Voilà, frères et sœurs, ce à quoi les disciples furent appelés et comment ils ont répondu. Il n'y a pas de raison de mettre en doute l'évangile, je ne pense pas que Matthieu veuille nous donner un portrait hy­pothétiquement parfait de saint Pierre, de saint André ou des deux autres, il n'est pas démagogue, l'évangé­liste. Mais pour nous, ce n'est pas la même chose ? Ne sommes nous pas en face du Christ pour entendre son appel avec les mêmes mots : "Suivez-Moi" ? le Christ n'attend-il pas de nous, comme de ses disciples, la même attitude et la même disposition. "Aussitôt quit­tant tout ils le suivirent". Vous allez me dire : "oui mais alors qu'est-ce qu'on fait ici ?" Je crois qu'il y a deux réflexions à faire et une troisième que sera un conseil.

La première réflexion est très brève : pour nous, c'est impossible. Notre vie le prouve et la vie des apôtres avant la nôtre, car la perfection de leur réponse n'a pas été acquise dans l'immédiateté de leur mise en marche à la suite du Christ. Combien il y a eu de poches de résistance ? Regardez saint Pierre, il avance de deux pas, mais il recule de cinq. Et au Christ il dit : "non, n'avance pas vers la mort". Et puis un jour il dira : "ah non, je ne connais pas cet homme, je n'ai jamais vu ce monsieur, je n'ai jamais eu de contact avec lui". Cela sent un peu les procès à la marseillaise. Les disciples ont eu de la peine à recevoir, à comprendre et à vivre la sainteté de Dieu, ils ont résisté, ils ont connu des réticences, le découragement, la fuite. C'est impossible à nous, frères et sœurs, mais la réponse vient de Dieu Lui-même, autre part dans l'évangile : "ce qui est impossible à l'homme est possible à Dieu".

Alors croyons-nous vraiment que Dieu peut faire en sorte que nous répondions parfaitement à sa sainteté ? Si nous ne le croyons pas, nous ne nous convertirons jamais ou, plus exactement, nous croi­rons nous convertir, mais au fond nous ferons de nous-mêmes une image de notre propre rêve, mais cela n'a rien à voir avec l'évangile. Premier élément : croyons que Dieu dans sa sainteté et sa perfection, peut nous rendre immédiatement saints et parfaits. Deuxième élément, il est plus grave et il gêne davan­tage. Quelle est la part de liberté, de réflexion, de décision laissée par Jésus aux apôtres ? Où donc trouve-t-on la responsabilité ? Apparemment aucune, on se demande même s'ils se sont rendu compte de ce qu'ils ont fait. Aujourd'hui on dit , "il faut réfléchir, il faut argumenter, faire des projets", comme je le di­sais tout à l'heure, "il faut bien savoir si vraiment on est responsable des actes que nous posons, si nous avons aperçu toutes les conséquences, et tout ça". C'est très compliqué alors qu'ici il n'y a pas d'espace entre l'appel et la réponse. Cela colle, c'est immédiat. Et l'on peut vraiment se demander, mais où est la res­ponsabilité ? Où est la liberté de ces apôtres ? Est-ce qu'ils ne sont pas complètement inconscients ? Après tout ils se sont laissé tourner la tête par un type qui les a séduits et ils ont suivi. Puis, comme ils étaient fidè­les ou pensaient avoir quelque intérêt, ils se sont dit : "restons jusqu'à la fin, on verra bien". Je souligne ici un aspect important dans cet évangile, dans ce jeu extrêmement bref, une parole du Christ et comme une réponse, un geste silencieux, car en définitive le si­lence, c'est la perfection de la parole, la sainteté de la parole, ce qui nous est donné dans ce jeu très rapide, c'est l'enjeu de notre vie, présence du Christ qui ap­pelle et qui nous appelle pour que nous devenions saints comme Lui. Jésus sait très bien que nous ne le serons pas tout de suite, mais Il veut que nous n'ou­blions jamais que nous sommes destinés à le devenir le plus tôt possible Et dans ce "plus tôt possible" vient jouer notre liberté, notre acquiescement, notre adhé­sion, notre réflexion. Il a fallu toute la participation des apôtres à la vie de Jésus pour que leur liberté ac­quiesce à l'appel, pour que leur liberté prenne en charge leur première réponse pour confirmer sans cesse et dans toute situation. Comprenons bien, dans ce dialogue tout est joué, mais rien n'est joué, parce que nous avons, nous, toute notre vie pour que ce jeu réussisse. Et cela dépend de nous

Voici ma conclusion : l'appel de Jésus est immédiat, total et les exigences qu'il développera seront sans interprétation possible, elles seront à prendre ou à laisser. Je fais le rapport avec les exigen­ces ou les commandements de l'Église d'aujourd'hui, parce que c'est la même chose, le Christ et l'Église "c'est tout un" dirait Jeanne d'Arc. Quand l'Église rappelle les exigences fondamentales, absolues de la vie et de la foi, elle ne fait rien d'autre que de dire au monde et à chaque homme "vous êtes appelés à la sainteté parce que Dieu est Saint". L'Église ne peut pas dire moins que cela. N'attendez pas de l'Église qu'elle vous dise : "un petit peu comme ci, un petit peu comme ça, puis vous verrez bien". Non, pour être l'Église de Dieu, elle ne peut que prêcher la sainteté et la perfection pour chacun d'entre nous. Autrement, elle n'est pas fidèle à sa mission et en définitive, elle n'aimerait pas vraiment l'homme. Mais nous, nous disons : "c'est impossible, il y a une telle distance entre ce que le Christ nous demande et ce que je suis, entre les exigence de l'Église et ce que je vis, c'est incontournable, on n'y arrivera jamais". Alors que faisons-nous ? nous argumentons, nous raisonnons, nous essayons de rationaliser tout ça, nous discutons avec l'exigence. Cela les apôtres n'ont jamais pu dis­cuter avec l'exigence, ils ont dû suivre. Ici voici mon conseil. Nous n'arriverons jamais à vivre dans chaque étape, situation de notre vie, la sainteté et la perfec­tion du Christ sans être, comme les apôtres, des hommes et des femmes qui suivons le Christ tout au long de notre vie. Je veux dire il n'y a pas d'autre rai­son ni motif aux exigences de l'évangile et de l'Église que le compagnonnage permanent et quotidien avec le Ressuscité. Nous disons "les exigences sont dures et les commandements pesants". J'ose dire aujourd'hui :"non, c'est notre cœur qui est dur, c'est notre cœur qui résiste parce que nous avons un cœur de pierre et que les exigences du Christ et de l'Église viennent du cœur de chair de Dieu". Ce n'est que dans la confrontation de notre cœur de pierre avec le cœur de chair du Christ que petit à petit le nôtre s'adoucira, s'ouvrira, entrera dans la sainteté. L'accomplissement des exigences n'est pas l'accomplissement de lois ou de commandements, mais la vie quotidienne au coude à coude, au cœur à cœur avec la Sainteté du Christ, avec la sainteté et la perfection de Dieu. Sans cela, nous ne nous en sortirons jamais, jamais, nous pa­gayons dans la vie et nous coulons plus souvent que nous avançons.

"Ils le suivirent". Suivez le Christ dans la prière quotidienne, dans la charité, dans l'adoration, dans la méditation de l'évangile et vous verrez petit à petit que les exigences du Christ ne sont pas si terri­fiantes que cela parce que simplement votre cœur se sera mis contre son cœur et comprendra que tout est une question et une réponse d'amour et de sainteté.

Et dernier élément, "faites vos bonnes œuvres pour que les hommes en les voyant rendent gloire à Dieu". Frères et sœurs, la sainteté du Christ et la gloire de Dieu sont ainsi l'origine et la fin de toute exigence spirituelle et morale.

 

AMEN

 

 

 

 
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