AU FIL DES HOMELIES

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LA VOCATION OU L'APPEL DU FIANCÉ

Jon 3, 1-5+10 ; 1 Co 7, 29-31 ; Mc 1, 14-20
4ème dimanche de l'Epiphanie - année B (dimanche 23 janvier 1994)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Frères et sœurs, on raconte qu'un jour un juif, appelons-le Isaac, vint à mourir et s'avança vers l'Eternel en se demandant avec effroi quelle question ce dernier allait lui poser. Il L'avait trouvé bien silencieux dans sa vie. Certes il avait bien reçu la Torah, mais voir Dieu face à face, entendre enfin cette voix divine n'allait pas sans provoquer chez lui quelque effroi. Donc Isaac s'avance vers Dieu, et Dieu lui dit : "Comment tu t'appelles ?" Et il répond en pensant que c'est la première question d'un long questionnaire : "Je m'appelle Isaac". Et Dieu dit simplement : "Est-ce que tu as été Isaac ?"

La question de Dieu à chaque homme c'est donc de savoir si "tu as été vraiment cet homme-là, non pas ces multiples hommes, tous des masques que souvent tu as pris, mais cet unique, celui que j'ai ap­pelé, celui que j'ai aimé, celui que j'ai voulu, celui que tu as souvent oublié toi-même". La question uni­que de la vocation, c'est donc d'avoir été appelé par un nom et d'avoir répondu par ce nom comme Samuel : "me voici", directement. Le problème, c'est qu'on n'entend rien de la part de Dieu. On n'entend pas dans sa nuit quelqu'un qui dit : "Samuel, Samuel", "Isaac, Isaac", ou du moins je pense que ces voix-là ne sont pas celles de Dieu. Et je ne réponds pas "me voici" à ces voix-là. Il est difficile d'être une unique personne quand on n'entend rien de Dieu dans sa vie, quand on n'entend pas son appel.

D'ailleurs on vit avec Dieu comme un peu les vieux couples qui se sont habitués l'un à l'autre, si vous voulez, on va de pièce en pièce, on s'est habitué à ce partenaire immense mais tout à fait silencieux. On est un peu comme ces époux qui sont habitués l'un à l'autre, Dieu est habitué à nos bavardages inutiles ou mesquins et nous, nous sommes habitués à son si­lence. Et nous nous sommes habitués, pire encore, à son indifférence. Comme disait un jour un frère avec humour, avec humour je dis bien : "si la prière fonc­tionnait vraiment, si elle était vraiment efficace, nous le saurions déjà".

Il me semble bien que nous n'osons pas trop nous le dire, mais au fond de nous il y a comme une résignation, nous avons accepté, nous les chrétiens, ceux qui ne sont pas dans la vie chrétienne, ce sont ceux qui refusent de penser, que Dieu n'intervient pas dans la vie. Mais nous qui sommes dans la vie chré­tienne et qui pratiquons et qui nous heurtons et nous frottons à ce silence divin, nous sommes habitués à ce qu'une part de nous-mêmes exposée à Dieu soit une peu immobile, ne bouge pas trop. Alors la part vi­vante que nous pensons, c'est celle de notre vie hu­maine, de notre vie terrestre, puis la part dite spiri­tuelle, ce côté d'Isaac qui n'est pas encore Isbas, puis­qu'il n'est pas touché par Dieu, ce côté ne bouge pas. Nous continuons à l'offrir à Dieu, mais nous sentons bien que c'est par habitude, par fidélité, par ténacité. Et pourtant il est certain que dans notre vie, une fois ou l'autre, que nous l'ayons ou non analysé, examiné, Dieu nous a touchés. Et nous avons non pas fait l'ex­périence de ce qu'est Dieu, mais de ce que Dieu fait dans notre vie. Nous avons davantage l'expérience non pas de ce que Dieu est en Lui-même et de sa ma­jesté, de son essence, mais il est certain que nous avons fait un jour ou l'autre l'expérience de ce qu'Il fait. De façon très concrète et très précise, nous avons expérimenté ce toucher divin qui a transformé une part de nous-mêmes, a brûlé une part de nous-mêmes, a sauvé une part de nous-mêmes.

Et j'ai envie de reprendre cette phrase du mauvais larron, on fait toujours l'apologie du bon larron, mais il y a celui qui est à côté, le mauvais lar­ron qui dit une chose qui me paraît tout à fait essen­tielle. Il dit : "Si Tu es le Christ, sauve-Toi Toi-même et nous avec". Et l'autre dit : "Souviens-Toi de moi en ton Royaume". Deux attitudes différentes, la première étant celle de l'acte de foi : reconnaître dans cet Homme défiguré le Christ et Celui qui me sauve, et dans l'autre je veux un acte de salut, je veux le sentir, je veux l'éprouver, je veux m'y appuyer, je veux pou­voir avancer, je veux pouvoir marcher vers Toi, en­core faut-il que je sache où Tu es. Et souvent nous ne le retrouvons pas facilement. Alors comme nous ne le trouvons pas, nous pensons qu'il faut faire un certain voyage, qu'il faut nous quitter un peu, ne pas être Isaac encore une fois et faire du mysticisme, quitter un peu ce monde de contingences pour rencontrer Dieu là même où Il est. Dieu ne se rencontre qu'ici-bas, dans l'humanité charnelle. Ici, maintenant, et aujourd'hui. Et tous ces voyages dits mystiques ne sont souvent que des fuites. Et non seulement ils ne permettent pas la rencontre de Dieu, mais ils abîment l'homme.

Ce qui est curieux, c'est qu'en fait nous som­mes nous-mêmes aveugles par rapport à ce que Dieu veut de nous et que nous avons l'impression que nous ne pourrons avancer vers Dieu lorsque tel élément de nous sera guéri et enfin amélioré. Dieu sera effecti­vement dans ma vie, dès lors je pourrai prouver qu'Il m'a vraiment guéri de telle misère, de telle infirmité. Et tout se passe comme si nous mettions comme condition sine qua non en haut du contrat : "je Te suivrai le jour où je sentirai le bienfait de Ta miséri­corde et de Ta bienveillance. Alors que Dieu veut peut-être que nous commencions à marcher avec nos béquilles, avec nos misères".

L'autre jour, dans l'assemblée œcuménique avec les pasteurs protestants, le pasteur qui présidait avec moi et qui a donc assuré la prédication durant les Vêpres, a eu du mal à se tourner vers l'autel. Habi­tuellement d'ailleurs quand il parle, prêche et prie, ils se tournent les uns vers les autres puisque "là où deux ou trois sont rassemblés en mon Nom le Christ est présent". Et je lui ai dit : "Non, nous catholiques, nous nous tournons vers là", et il me répondit : "mais il n'y a rien". Il n'y a rien, oui il y a une croix, un au­tel, et il n'y a rien. Vous comprenez que nous sommes habitués à ce rien-là, tous tournés vers l'autel. Finale­ment nous nous sommes habitués à cette absence, à cette invisibilité de Dieu.

J'aimerais donner une solution, non, pas une solution, mais un début de compréhension qui d'ail­leurs se trouve dans la Bible. Je ne me suis jamais consolé dans le Cantique des Cantiques que la bien-aimée ne trouve pas le bien-aimé. De fait ils n'arrêtent pas de courir l'un après l'autre à travers les monta­gnes, les rues de Jérusalem, ils soupirent, languissent et se déchirent, se retrouvent, perdent du temps... le drame de l'amour. Et si c'était ce dialogue infini, ce dialogue terrestre, comme si nous étions nous-mêmes le et la fiancée et qu'en nous, entre le début d'Isaac et le vrai Isaac, entre l'homme de cette terre et l'homme appelé par Dieu, se nouait un dialogue amoureux comme entre le fiancé et la fiancée. Est-ce que entre l'homme de cette terre qui attend d'être appelé par Dieu (sa vocation) et l'homme qui sera vraiment ap­pelé qui est le fiancé, ne se noue-t-il pas entre eux comme un dialogue amoureux."Je l'entends sauter sur les collines. Il vient vers moi, je ne suis pas prête, je me suis déshabillée, je suis dans mon lit, je ne veux pas me relever. Et pourtant j'y vais, je suis en retard, il est déjà parti ".

C'est un poète juif, Claude Vigée qui m'a donné cette idée lorsqu'il dit que le dialogue du Can­tique des Cantiques est un dialogue entre moi, ce moi propre, et la partie fine de l'âme qui est le souffle de Dieu. Vous savez que dans la Bible il est écrit : "Dieu insuffle dans ses narines une haleine de vie", une "neshamah", dit-on en hébreu. Pour Claude Vigée, et je trouve cela admirable, l'homme est le lieu du dialo­gue amoureux incessant entre ce qu'il est et qui n'est pas encore entre ce qu'il est comme homme et ce qu'il sera lorsqu'il sera configuré à la grâce de Dieu, ce qu'il sera lorsqu'il sera reçu par Dieu, cet Isaac total aimé, voulu par Dieu.

Nous pouvons comprendre en nous à ce mo­ment-là tout cet océan de nostalgie, de soupir, de re­trouvailles, de crainte, de nuit longue, de nuit courte, de senteur et d'odeur, tout ce que vivent un homme et une femme lorsqu'ils s'aiment et lorsqu'ils ne se sont pas habitués l'un à l'autre, au silence de l'un et de l'autre. Et nous retrouverons alors en nous la trace de cette parole de Dieu qui a commencé à s'écrire, qui a commencé à se dire, qui a commencé à faire du bruit et qui n'est pas ce grand silence fatal qui pèse sur nous, mais comme un murmure, un murmure profond, amoureux, dialogué. Et il faut retrouver la trace de ce dialogue comme on retrouve la trace d'une source dans une forêt, comme on va en pèlerinage, pour en­tendre comment Dieu travaille, sculpte, modèle, trans­forme l'homme nouveau que je veux devenir, l'Isaac qu'Il nous demande.

Alors, frères et sœurs, en ce dimanche où nous lisons l'appel des disciples, et où nous réfléchis­sons sur la vocation de chacun de nous, n'acceptons pas d'être habitués au silence de Dieu qui ne fait rien en nous, qui ne bouge pas, mais aiguisons notre cœur pour retrouver avec désir Celui qui a commencé déjà à parler et qui ne cesse de dire : "Viens ma bien-ai­mée, ma belle, viens".

 

 

AMEN

 

 
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