AU FIL DES HOMELIES

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L'APPEL À L'HOMME PÉCHEUR

Ne 8, 1-6 + 8-10 ; 1 Co 12, 12-30 ; Lc 1, 1-4 + Lc 4, 14-21
4ème dimanche de l'Epiphanie - année C (dimanche 29 janvier 1995)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

"J'embauche" ! Vous vous souvenez certainement de ce terme utilisé par feu le cardinal Marty pour appeler dans son diocèse à des vocations parti­culières. Aujourd'hui nous avons médité sur la voca­tion de l'apôtre Pierre et l'appel des premiers disciples qui sont ainsi amenés à manifester plus particulière­ment ce que Jésus donne aux hommes de vivre à l'heure actuelle. C'est l'annonce de la bonne nouvelle et du salut. Seulement on peut s'arrêter sur un pro­blème, c'est que depuis que le Seigneur appelle nous avons l'impression que l'appel n'est pas toujours en­tendu ou bien qu'il ne correspond pas du tout à ce que le monde attend. Et pourtant le Seigneur ne cesse d'appeler, oh ! pas seulement des prêtres, des évêques, des religieuses, mais en fait le Seigneur appelle cha­cun de nous, Il inscrit en chacune de nos vies une vocation, un appel précis à le suivre. Mais peut-être pour bien comprendre le message qui s'adresse à nous faut-il relire les récits de vocation. Par chance aujour­d'hui nous avons entendus trois lectures qui sont tou­tes les trois axées sur des vocations. Il y a trois hom­mes, le premier c'est Isaïe.

Isaïe va être choisi comme prophète. Et la manière dont il est choisi est assez explicite puisque Dieu se manifeste et Il se manifeste avec beaucoup de gloire puisque les pans du manteau de Dieu remplis­sent le Temple, que les chérubins sont là, présents, ils chantent la gloire de Dieu : "Saint, saint, saint, le Seigneur Dieu de l'univers". Je pense que vous avez reconnu une partie de la messe. Puis les pivots des portes se mettent à trembler et ensuite le Temple se remplit de fumée.

Avec tous ces signes, on peut être à peu près sûr qu'il y a un événement important qui se déroule et que la personne en question qui est Dieu a du ressort derrière elle. Mais ce qui est intéressant, c'est le dia­logue qui s'ensuit entre Dieu et le prophète Isaïe. Ce que constate le prophète Isaïe, c'est d'abord de se ren­dre compte qu'il est un homme aux lèvres impures, c'est la première chose qu'il dit quand il voit la mani­festation de Dieu : "Malheur à moi car je suis un homme aux lèvres impures et j'habite au milieu d'un peuple aux lèvres impures. Et j'ai pourtant vu Dieu". Alors comme on ne s'y attendait pas vraiment, Dieu répond à cette première parole d'Isaïe, Il prend un charbon brûlant, le pose sur les lèvres d'Isaïe et le péché d'Isaïe est purifié : "Ceci a touché tes lèvres et maintenant ta faute est enlevée, ton péché est par­donné". Ensuite le Seigneur dit : "Mais qui vais-je envoyer ?" Jusqu'à présent on ne savait pas qu'il s'agissait d'un appel. Et Isaïe d'un seul coup répond : "Moi je serai ton messager ".

Deuxième rencontre, je les prends dans l'ordre chronologique et non pas des lectures. Vocation de Pierre : Pierre a pêché toute la nuit, il n'a rien pris. Et voilà qu'un homme dont peut-être il n'avait jamais vu le visage, s'approche, monte dans la barque sans qu'on ne Lui demande rien. Et là Il dit : "Jetez vos filets".  "Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre, mais sur ta parole je vais jeter les filets". Et voilà que les filets se remplissent. Et c'est ce qu'on appelle la pêche miraculeuse. Là encore, signe écla­tant, manifestation d'un homme qui est bien plus puis­sant que tous les autres hommes, qui peut-être sans n'avoir jamais pêché de sa vie, remplit les filets d'un seul coup. Et que dit l'apôtre Pierre, sa première phrase : "Seigneur, éloigne-Toi de moi, car je suis un homme pécheur". Décidément ça les taraude, ceux qui sont ainsi devant la manifestation de Dieu. Le Sei­gneur n'a pas l'air de s'en inquiéter, Il dit simplement à Pierre : "Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras".

Troisième rencontre, troisième homme : l'apôtre Paul. "Frères, je vous rappelle la Bonne Nou­velle que je vous ai annoncé, l'Évangile". Et Paul dit que le Christ est mort et ressuscité, qu'Il est mort pour nos péchés et que c'est cela qu'il a transmis. Et il se met à raconter que "le Seigneur ressuscité est apparu à Pierre, aux apôtres, puis à plus de cinq cents frères à la fois, et ensuite, en tout dernier lieu, Il est apparu à l'avorton que je suis".

Vous vous souvenez de la vocation de Paul, cette grande manifestation qui le fait tomber de son cheval et cette voix du Seigneur qui lui dit : "Paul, Paul, pourquoi Me persécutes-tu ?" Et saint Paul fait cette constatation par rapport à l'appel qu'il a reçu : "Je suis le plus petit des apôtres, je ne suis pas digne d'être appelé apôtre, puisque j'ai persécuté l'Église de Dieu". En voilà un encore qui met son péché en avant. "Mais ce que je suis, continue Paul, je le suis par la grâce de Dieu : et la grâce dont Il m'a comblé n'a pas été stérile".

Frères et sœurs, ce qui nous arrête peut-être quand le Seigneur nous appelle, est-ce le fait que nous avons l'impression de ne pas être dignes du Seigneur ? Et bien, j'ai envie de dire tout simplement : "Soyez sans crainte, Je ferai de vous des pêcheurs d'hom­mes". Et c'est là qu'il y a quelque chose d'extraordi­naire dans la vocation. C'est là qu'il y a quelque chose d'important dans l'appel, c'est que l'appel et la voca­tion ne dépendent pas de nous, ils dépendent tout simplement du Seigneur. Et le Seigneur est capable de manifester ce qu'Il désire pour chacun d'entre nous.

Alors nous avons peut-être l'impression que notre péché nous arrête, mais le péché d'Isaïe, le pé­ché de Pierre, le péché de Paul ne les a pas empêchés d'être le plus grand des prophètes, le prince des apô­tres et l'apôtre par excellence des nations. Ce qui si­gnifie que peut-être il faut qu'il y ait un certain dépha­sage entre ce que je suis et l'appel que je reçois. Et que peut-être c'est ce déphasage même qui est capable de mieux manifester l'action de Dieu en moi. La vo­cation qui est la vocation de chacun des chrétiens, de répondre à l'appel du Christ et de le suivre, en effet ne dépend pas de moi. Si je n'avais simplement à ré­pondre de ce que Jésus, Je pourrais dire tout simple­ment : "Je suis un homme pécheur". Mais d'abord faut-il effectivement reconnaître que nous sommes un homme pécheur.

Dans un monde en fait où nous sommes confrontés à une performance toujours plus grande puisque chaque domaine aussi bien de notre société que de notre vie nous appelle à une sorte de dépasse­ment. Dans une société ou une culture faite plutôt pour des surhommes, tout ce qui n'est pas accessible ou performant est, il est vrai, souvent laissé pour compte. Ainsi le petit, le faible, le pauvre, l'avorton, le vieux. Et pourtant c'est là que le Seigneur veut montrer sa grâce. En effet, comme saint Paul le dit si bien : "La grâce de Dieu en moi n'a pas été vaine".

Frères et sœurs, si nous ne savons plus répon­dre au Seigneur, c'est que quelque part nous n'avons pas compris peut-être que l'action de Dieu en nous dépendait tout simplement de sa grâce, que la vie chrétienne, quelle que soit notre vie, quelle que soit notre façon d'envisager ou de vivre l'Église, c'est toujours 1 action de grâce de Dieu en nous qui va nous permettre de, peu à peu, correspondre à ce que le Seigneur nous demande. Le message nous dépasse, il faut qu'il nous dépasse, ce message vient de Dieu, s'il venait des hommes ça n'aurait aucun intérêt. Il faut que Dieu soit plus grand que nous, il faut qu'Il mani­feste qu'Il est au-dessus de nous, mais Dieu ne nous croit pas incapables de le suivre et de répondre à son appel. La tâche nous paraît ardue, nous avons l'im­pression de n'être pas assez vertueux, de n'avoir pas su assez de choses, mais tout cela ne va être que l'abîme de mon péché, de mon ignorance peut-être, mais qui est censé appeler un autre abîme, comme le dit le psaume, l'abîme de l'amour de Dieu et de sa grâce.

Frères et sœurs, si j'avais à répondre moi-même à l'appel ou à la vocation, puisque le prêtre est censé avoir répondu à un appel précis, la première chose que j'aurais pu répondre, c'est : "Seigneur, je suis un homme pécheur". Alors vous ne me croirez pas bien sûr parce que les prêtres sont toujours par­faits, et puis on a l'impression dans ces cas-là que ça fait partie du discours obligatoire. En toute humilité, j'aurais pu répondre : "je suis un homme pécheur". Et je répondrais encore aujourd'hui "je suis un homme pécheur". Mais si j'avais attendu pour répondre ou pour prêcher d'être un homme vertueux, peut-être que je serais mort avant de pouvoir prêcher ou annoncer la parole de Dieu.

Frères et sœurs, s'il faut attendre pour que nous puissiez donner un bon conseil ou que vous puissiez aider les autres ou dire quelque chose de Dieu, que vous soyez vertueux, je crois qu'on atten­drait longtemps. Nous en sommes tous au même point, mais c'est de ce point-là que le Seigneur nous prend. C'est à partir de ce que nous sommes qu'Il nous appelle. Si nous étions dignes, si nous étions tous vertueux, si nous étions tous capables de dire parfai­tement la vie de Dieu, nous n'aurions plus besoin d'appel, nous aurions réalisé ce que le Seigneur nous demande avant même qu'Il nous l'ait demandé. Ainsi donc ce qui nous est demandé de bien saisir, c'est que aujourd'hui notre monde appelle l'évangile, notre monde de ténèbres a besoin de la lumière de la bonne nouvelle. Et c'est parce que je crois que l'évangile est lumière pour les hommes d'aujourd'hui, c'est parce que je crois que Dieu est nécessaire à l'homme pour qu'il retrouve son humanité, c'est parce que je crois que le désir profond de l'homme est le bonheur et que ce bonheur, Dieu l'a voulu et le lui propose, c'est pour cela que je prêche, c'est pour cela que j'annonce l'évangile, c'est pour cela que je me mets en route et que je suis le Christ, non pas pour mon auto-satisfac­tion ou mon salut, non pas parce que je serais à même de pouvoir le faire car je suis un homme pécheur, mais aussi un homme gracié, et tout ici vous êtes des hommes graciés c'est-à-dire capables de recevoir ce salut de Dieu et de le manifester parce que vous avez été petits, faibles, pécheurs et que Dieu vous sauve. Si Dieu nous sauve, c'est cette espérance-là que nous pourrons donner au monde, car les gens ont l'impres­sion de ne plus avoir besoin de Dieu, de ne plus avoir besoin du Salut, ils ne ressentent peut-être plus aucun appel. Et pourtant, au plus profond d'eux-mêmes, c'est de cela qu'ils ont besoin. Et Dieu ne choisira pas d'autres instruments que vous et moi. Dieu ne choisira pas quelqu'un d'autre que notre Église ici présente qui va être signe et moyen de ce salut, c'est-à-dire sacrement.

Quand nous vivons ainsi cette liturgie et cet appel des disciples, nous ne cessons de nous com­prendre toujours dans ce même mouvement d'appel. Vous avez été appelés, c'est le premier sens du terme "Ecclesia-Eglise " : la convocation, l'appel. Vous avez été appelés de vos situations peut-être les plus humi­liantes, les plus basses, mais ce n'est pas grave, c'est justement ça la grâce de Dieu, c'est de nous sortir pour nous convoquer à son Eglise qu'Il veut sans ta­ches ni rides pour être sacrement du salut.

Aujourd'hui en repartant, ce que vous aurez reçu : la manifestation de Dieu dans toute sa gloire, la gloire de la liturgie avec l'encens, la proclamation de la parole, le chant de la consécration, le Corps du Christ, comme le fut la manifestation de Dieu à Isaïe, comme le signe de la pêche miraculeuse pour Pierre, comme l'apparition glorieuse à Paul, quand vous au­rez reçu cela, on sait, vous répondrez : "je suis pé­cheur", ce n'est pas grave, car vous repartirez : "moi aujourd'hui, Seigneur, je serai ton messager", "moi je suis le plus petit des apôtres, je suis l'avorton", "moi je suis pécheur" mais " je te ferai pécheur d'hommes".

Aujourd'hui si nous ne prenons pas cons­cience que cet appel et cette vocation touchent chacun d'entre nous, là où nous sommes, nous défigurerons vraiment la vocation de l'Église et l'appel du Seigneur. Il nous faut accepter que Dieu nous fasse grâce.

 

AMEN


 

 

 
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