AU FIL DES HOMELIES

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GALILÉE DES NATIONS

Is 8, 23 – 9,3 ; 1 Co 1, 10-13+17 . Mt 4, 12-23
4ème dimanche de l'Epiphanie - année A (dimanche 24 janvier 1999)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Pays de Zabulon, pays de Nephtali, route de la mer, pays au-delà du Jourdain, Galilée, car­refour des païens, le peuple qui habitait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière".

On se dit que c'est normal, après les récits de l'enfance de Jésus, sa naissance, un épisode de son adolescence, lorsqu'il est retrouvé au Temple, c'est normal donc qu'on en vienne au "plat de résistance", le début de sa vie publique, le moment où il appelle des disciples, constituant ce qu'on pourrait appeler "la première cellule idéologique du parti". Jésus se donne alors pour tâche d'endoctriner cette petite équipe, il leur donne tout ce qu'il faut pour répondre à toutes les questions sur le projet encore en gestation du Royaume. Ensuite, pour ce qui est de la diffusion médiatique à l'aide de C.N.N et autres chaînes de té­lévision, on verra plus tard.

Tout cela nous paraît simple et clair : il s'agit d'annoncer l'évangile de proclamer de la foi, de cons­truire l'Église : jusque-là on ne se trompe pas trop. Pourtant, il est bizarre de constater que Matthieu, au moment où il va raconter la vocation des premiers disciples, Pierre, Jacques, Jean et André, insère ce récit de vocations dans un oracle qu'il reprend du pro­phète Isaïe. Oracle très étrange, à vrai dire, parce qu'il s'adresse à la Galilée. Nous-mêmes imaginons volon­tiers que la Galilée est une terre "juive", et pourtant l'oracle la nomme "Galilée des nations". Il faut bien comprendre en rigueur de texte biblique que l'expres­sion Galilée des nations, signifie Galilée des nations païennes et que ce territoire est quasiment traité de terre païenne. Cette impression est soulignée par l'in­troduction dans l'oracle d'Isaïe de l'expression "route de la mer", qui veut désigner un lieu de transit des caravanes et de passage commercial. Et de fait, cela nous renvoie à un fait historique qui devait intriguer les premiers chrétiens : la prédication de Jésus, alors qu'elle aurait très bien pu commencer en Judée, com­mença de fait en Galilée.

Si on se réfère à la socio-géographie de l'épo­que contemporaine de Jésus, la Galilée était une po­pulation extrêmement composite. Il y avait des petits villages juifs dont Nazareth était le prototype, il y avait des petites villes uniquement grecques où la population païenne ne parlait que le grec, parmi les­quelles Sépphoris à huit kilomètres de Nazareth, il y avait des villes mélangées, par exemple Tibériade et Capharnaüm, et si vous voulez comme à l'époque de l'Algérie française il y avait des quartiers arabes et des quartiers européens.

À l'époque, la Galilée était donc vraiment le melting-pot culturel le plus hétéroclite, le plus agité et le plus déconcertant de tout l'empire. Et il n'est pas impossible que l'on ait critiqué le message de Jésus en disant, comme on l'entend d'ailleurs dans l'évangile : "de Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon ?" Ce qui venait de là n'avait pas le label de la pureté judaïque traditionnelle dont jouissait par exemple Jérusalem ou Hébron. Disons que la Galilée n'était pas kascher. Ce n'était pas tout à fait Samarie, mais ce n'en était pas si loin.

Or Matthieu souligne avec insistance que pré­cisément la première annonce de l'évangile venait effectivement de Galilée, souvenir en soi peu honora­ble. Jésus était né à Nazareth, mais il avait enseigné à Capharnaüm, ville mixte par excellence. Et beaucoup de noms de villes ou de villages cités dans les récits évangéliques sont des noms de lieux dans lesquels on sait maintenant par des fouilles archéologiques, qu'il y avait aussi bien des païens que des juifs. C'est d'ail­leurs, soit dit en passant, une des raisons pour laquelle on peut très légitimement se poser la question de sa­voir si Jésus parlait grec ou pas, comme le grec était l'anglais de l'époque, il devait sûrement en connaître quelques mots et des expressions usuelles.

Après avoir évoqué le contexte de la Galilée, Matthieu précise donc que c'est précisément dans ce contexte culturel très métissé que Jésus a appelé ses premiers disciples. Vous avez remarqué que, dans l'évangile, aucun disciple n'est originaire de Jérusalem : tout au plus, il semble que Jean ait eu quelques connaissances dans l'entourage du Grand-Prêtre puis­qu'il fait entrer Pierre dans la cour de son palais au moment du procès de Jésus, mais Jean est le seul dans ce cas. Il est aussi intéressant de noter que les noms des apôtres ne sont pas tous des noms juifs : André est un nom purement grec qui veut dire "le courageux", et Philippe veut dire "l'amateur de chevaux, le turfiste" : quand vous appelez votre enfant Philippe, cela veut dire le turfiste. Quand Jésus appelle Simon d'un nom nouveau Képhas en araméen mais qui lui restera sous la forme grecque de Petros ou Pierre, un nom grec.

Vous sentez à quel point, dès le départ, les choses sont beaucoup plus compliquées qu'on ne pense. Le christianisme n'est pas simplement un ju­daïsme qui a réussi ! Le christianisme a vraiment comme souche le peuple d'Israël, mais dès les premiè­res manifestations, l'appel des premiers disciples, il y a ce que j'appellerai, faute de mieux, une sorte d'ou­verture culturelle tous azimuts tout à fait remarquable. Dès le départ, quand Jésus dit les premiers mots : "le Royaume de Dieu est tout proche", il fait entrer le monde païen dans son orbite. Il fait entrer dans le groupe des disciples des hommes qui ont des noms païens et d'autres des noms juifs, et il choisit comme premier terrain d'annonce une région "multicultu­relle", pour employer le mot consacré américain.

A la fin du verset de la péricope que j'ai lue tout à l'heure, vous avez remarqué cette notation : "de grandes foules se mirent à le suivre, venues de Gali­lée", pays du brassage, "de la Décapole", qui est une fédération de dix villes hellénistiques, "de Jérusa­lem", là c'est évidemment pur sang judéen, "et de la Transjordane", encore des populations non juives. Autrement dit, dès les premiers versets, dès les pre­miers moments de la prédication de Jésus, le contexte même dans lequel il forme ses apôtres et les appelle, sera celui d'une pluralité : des Juifs certes, mais éga­lement beaucoup de gens tout à fait étrangers au monde juif de l'époque.

C'est pourquoi aussi d'ailleurs beaucoup de personnages de l'évangile sont des personnages d'ori­gine païenne. La Syro-phénicienne qui dit à Jésus: "les petits chiens peuvent manger les miettes qui tom­bent de la table", est une païenne, et Jésus dit : "Je n'ai jamais rencontré une telle foi en Israël". Le cen­turion qui demande la guérison de son serviteur n'était pas juif, il était païen, il n'était pas nécessairement romain, mais il était enrôlé dans les troupes romaines. Quand Jésus arrive à Jérusalem, Jean raconte que "des grecs voulurent voir Jésus, ils vont rencontrer Phi­lippe, etc...". Donc nous manquerions une dimension fondamentale du mystère de l'évangile si nous mé­connaissions cette donnée de base. Et c'est très inté­ressant car le phénomène se produit dès le début de la prédication et de la vie publiques de Jésus. Ensuite il meurt et accomplit sa Pâque à Jérusalem. Puis à nou­veau, au moment des apparitions pascales, certaines se situent à Jérusalem et d'autres en Galilée.

Autrement dit, même si, du point de vue de la valorisation du message, le fait de dire que l'évangile provenait de Galilée, n'était pas spécialement positif, avec la Galilée on ne positive pas ! il est pourtant bien évident que les premières communautés chrétiennes ont tenu à garder le souvenir précis que l'évangile et la Parole de Jésus s'étaient adressés d'emblée à tout le monde. Et en conséquence, on a tenu à souligner les moindres détails qui évoquaient cette universalité du message. Jésus, au moment même où Il choisit ses disciples, utilise une formule pour expliquer ce qu'il va leur enjoindre, une formule tellement banalisée qu'on n'en devine même plus la signification pro­fonde. Jésus ne dit pas : "Je vous ferai pêcheurs de Juifs ou pécheurs de catholiques, mais pécheurs d'hommes". Ce n'était pas nécessairement un idéal dans la tête de Pierre et de Jean formés à la bonne tradition et à l'exemple des rabbins : en général le rabbin ne "pêchait pas des hommes", il pêchait des condisciples qui connaissaient bien la Torah. Or là Jésus leur dit : "pêcheurs d'hommes". Même s'Il a choisi les douze disciples probablement en fonction des douze tribus d'Israël, c'est probablement l'origine du nombre voulu par Jésus : correspondance entre les douze tribus et les douze apôtres, mais Il n'a pas voulu refaire à l'identique douze apôtres pour s'occuper cha­cun d'une des tribus, Il a voulu que la structure de collège des apôtres, des douze apôtres soit une struc­ture ouverte à l'humanité tout entière.

Autrement dit, nous touchons l'un des aspects de ce que Jésus a voulu réaliser en constituant un collège d'apôtres, un collège apostolique : pourquoi, dans L'Église avons-nous plusieurs évêques ? pour­quoi avons-nous des églises locales ayant chacune à sa tête un évêque, successeur des apôtres ? C'est pour parvenir petit à petit à ce que le message de l'évangile soit annoncé à toutes les nations. Là où, la plupart du temps, nous avons des réflexes unitaires dangereuse­ment uniformistes, du style : "A partir du moment où on implante un évêché dans les limites de la savane tropicale ou dans un territoire peuplé par des aborigè­nes australiens, la première chose à faire est de veiller à ce que l'évêque porte la calotte violette et la soutane avec sa kyrielle de boutons !", comme si on tenait ainsi la clef de l'identité et de l'universalité de l'Église. En réalité le collège apostolique n'a pas grand-chose à voir avec ces coutumes et ces comportements, il se résume dans l'exigence donnée par Jésus aux premiers apôtres, "pêcheurs d'hommes". L'Église d'emblée, par la structure collégiale des apôtres, puis des évêques, est le lieu d'accueil de toutes les traditions humaines, de toutes les cultures humaines et de toutes les nations humaines.

Nous avons tellement pris l'habitude de traiter le problème de la religion comme une question de convivialité entre les tenants d'idées religieuses iden­tiques que nous ne nous rendons plus compte de l'im­portance que devait avoir dans le projet primitif de Jésus lui-même et de l'appel de ses disciples de fonder l'Église comme ce lieu de la rencontre des peuples et de toutes les nations, et donc de tous les païens. Au­jourd'hui, nous cédons à la tentation de dissoudre cette conviction de foi dans un universalisme vague fondé sur les techniques de communication médiati­que par satellite, mais ce n'est pas la vérité du pro­blème. Le vrai problème, c'est de savoir comment l'Église aujourd'hui est catholique. Est-ce en affirmant son identité contre le monde, contre les orthodoxes, contre les protestants, contre les animistes ou contre les musulmans ? Ou bien l'Église catholique n'a-t-elle pas pour mission première et fondamentale de dire ce qu'elle est par l'attitude d'accueil de tous les peuples et de toutes les nations et de toute la variété de l'huma­nité dans le monde entier : l'Église est galiléenne au sens où nous le dit Matthieu dans sa péricope, elle doit être par grâce le lieu de la rencontre de tous les hommes ! Il y va du projet même de Jésus Christ sur le monde, ce qui devrait avoir des conséquences bien précises dans notre tête, dans nos comportements et dans notre manière de mettre en œuvre la charité que Dieu a répandue dans nos cœurs.

Petit exemple : qu'est-ce que signifie pour nous chrétiens, en France ou à Aix, l'entrée dans l'Eu­rope ? Simplement un changement de monnaie ou le désir de défendre notre singularité culturelle avec le béret basque, la baguette, le litre de rouge et le saucis­son ? Ou bien est-ce que nous entrons vraiment dans le concert de tous ces peuples qui ont envie de trouver au plan que nous trouvons peut-être trop modeste, mais néanmoins réel, économique social et politique, une véritable symphonie, une véritable harmonie en­tre les nations ? Est-ce que nous considérons la créa­tion de l'Europe comme une sorte de guerre économi­que larvée que nous laissons à d'autres le soin de me­ner ? Mais si nous-mêmes, comme chrétiens ne som­mes pas là pour construire cette nouvelle convivialité politique et culturelle, n'allons pas nous plaindre de ce qu'elle n'est pas chrétienne ! Ou bien sommes-nous prêts, nous-mêmes, à accueillir ces frères qui sont d'autres nations, d'autres cultures et qui ont sûrement envie de partager quelque chose avec nous ?

Autre exemple : nous vivons à Aix, est-ce que cette ville d'Aix, à certains moments, n'est pas terri­blement repliée sur elle-même ? Est-ce que "babillage et commérage ne sont pas les deux mamelles de la vie aixoise" ? Comment vivons-nous le mystère de l'Église comme lieu de la pêche des hommes ? Com­ment vivons-nous cette nouvelle dimension de l'his­toire de notre Europe ? Comment accueillons-nous les autres ? Aix est, paraît-il, citée dans plusieurs guides en langue étrangère parce qu'elle exercerait de façon impitoyable pour les gens de passage la réglementa­tion du stationnement, avec PV et mise en fourrière : on ne peut pas dire que ce soit particulièrement déli­cat pour ceux qui viennent nous rendre visite ni une marque de convivialité de notre part : on pourrait peut-être trouver d'autres manières de manifester no­tre accueil et notre souci de ceux qui viennent nous rendre visite. Ce sont des petits détails, vous me direz, mais révélateurs d'une mentalité.

La question la plus profonde reste quand même le problème de la conversion du cœur. Qu'est-ce que signifie pour nous aujourd'hui le fait d'entrer dans un concert de nations et de sociétés qui sont dif­férentes de la nôtre ? Cela se fera-t-il sous le signe de la peur, sous le signe du refus de l'autre ?

De ce point de vue-là, nous sommes aidés et guidés par quelqu'un qui, depuis vingt ans nous har­cèle avec ces soucis-là, je veux parler du pape Jean-Paul II. Depuis vingt ans, dès les premiers discours qu'il a faits, il n'a cessé de dire, alors qu'à ce moment-là, le monde était divisé en deux blocs : cela nous paraît déjà de l'histoire ancienne, dès cette époque donc, il commençait à dire qu'il fallait à tout prix que les peuples et les cultures se rencontrent véritable­ment. Et s'il se retrouve aujourd'hui encore au Mexi­que, comme l'an dernier à Cuba, ce n'est pas simple­ment par désir de faire de la propagande, mais parce qu'il est conscient, en tant que successeur de Pierre qui préside à la tête du collège épiscopal, d'avoir cette charge spécifique de servir la rencontre des peuples et des nations, à travers la rencontre des Églises particu­lières.

Que la relecture de ce texte sur la vocation des disciples en terre de Galilée et près du "chemin de la mer", terre de rencontre des nations éclairées par la lumière du Christ nous ramène, au plus intime de notre cœur, à la question essentielle de la conversion de notre cœur. Nous voulons aimer Dieu, c'est très bien, mais si ce désir ne se concrétise pas dans la ré­alité de l'amour et de l'accueil du prochain, même s'il est différent et s'il ne pense pas exactement comme nous, si nous n'acceptons pas l'horizon d'une possible communion avec lui dans le mystère du salut du Christ, nous risquons de rater quelque chose non seu­lement de notre vie chrétienne personnelle, mais aussi, je crois, de l'histoire de l'Église à la fin du vingtième siècle.

 

 

AMEN

 

 
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