AU FIL DES HOMELIES

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SUIVRE … OU ÊTRE AVEC …

Jon 3, 1-5+10 ; 1 Co 7, 29-31 ; Mc 1, 14-20
4ème dimanche de l'Epiphanie - année B (dimanche 26 janvier 2003)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Evidemment, avec un évangile pareil, peut-être que vous vous attendiez à ce que je vous parle de l'appel. Et bien, je ne vais pas parler de l'appel ! Je vais parler de quelque chose qui est lié à l'appel, et qui me paraît très important, qui est lié à cette petite phrase que nous retrouvons très souvent dans l'évangile, et qui est : "se mettre à la suite de", Jésus les appela et "ils se mirent à sa suite".

Quand on entend ce genre de phrase, on pense tout de suite une relation entre un maître et des disci­ples. Généralement, dans notre imaginaire, notam­ment, quand nous essayons d'imaginer comment Jésus pouvait marcher en Galilée avec ses disciples, ren­contrant les gens, nous imaginons assez facilement Jésus, sur les petites routes poussiéreuses de Galilée, comme en procession, Lui, marchant devant et ses disciples le suivant. L'image est simple, elle paraît honnête puisqu'il est question du Fils de Dieu et il est question d'hommes très ordinaires, comme si on de­vait compartimenter, d'un côté la divinité dont nous ne sommes pas dignes, et de l'autre côté, les pauvres disciples qui essaient de suivre le maître, de com­prendre ce qu'il dit, et d'arriver au niveau de ce que Jésus annonce et de ce qu'il vit. Un peu comme si le disciple avait toujours un temps de retard de compré­hension par rapport à l'annonce de l'évangile.

Mais cette petite phrase "ils le suivirent", a des conséquences un peu pernicieuses. Pour se mettre à la suite, il faut un maître, et des disciples qui sui­vent. Généralement, dans ce cas-là, les disciples doi­vent tout au maître, autant la nourriture matérielle que la nourriture spirituelle. C'est une sorte de dépendance totale des disciples envers le maître. Là aussi, la si­tuation nous semble tout à fait normale puisque nous savons très bien que nous dépendons entièrement de Dieu. Mais l'affaire se corse au niveau des relations complexes qui vont d'établir entre le maître et les disciples. La relation de maître à disciple dans cette phrase : "se mettre à la suite de", a souvent comme conséquence soit une démission de la part des disci­ples, de ce qu'ils sont par rapport au maître, soit une révolte de leur part envers le maître. On aboutit alors à une relation de force, de conflit entre les deux partis. Parfois même des disciples restent en deçà de leur maître, et cette attitude peut ressembler à une sorte de complicité dans notre faiblesse, nos péchés, parce qu'après tout, nous ne sommes pas dignes de Dieu et que par conséquent, nous devons toujours rester en retrait de ce qu'il est ou de ce qu'Il veut nous faire vivre. Ce peut être aussi une sorte de complaisance relayée par d'autres disciples qui nous encouragent dans cette conviction, et cela aboutit à une vision de Dieu qui n'a rien à voir avec ce que Dieu est vérita­blement. Les disciples sont alors comme les gardiens d'une relation qui en fait n'est pas du tout celle que le maître souhaite entretenir avec ses disciples. Il ne faut pas s'étonner alors que l'on voie dans les magazines après le onze septembre des titres un peu accrocheurs du style : Dieu à l'origine des guerres ! etc … Et il ne faut pas s'étonner non plus de voir des hommes qui à ce moment-là ont l'impression d'être diminués par cette relation, relation dans laquelle ils ne peuvent pas s'épanouir, de voir des gens s'élever dans la révolte contre le maître, contre ce qu'ils pensent de ce qu'est le maître.

En conclusion de ce style de rapport entre maître et disciples, on peut se demander s'il y a le choix entre notre propre destruction au profit du maî­tre, comme une sorte de fusion dans laquelle nous serions perdants, ou entre le révolte qui nous permet­trait un espace de vie ?

La question qui doit être posée vient des ori­gines, elle affleure déjà dans le dialogue que le "ser­pent" entame avec Eve. Le serpent est celui qui su­surre à notre oreille : "Vous serez comme des dieux". Souvent, en fait, lorsque nous cherchons une relation avec un maître, la question qui est sous-jacente c'est de rechercher une autre identité, de rechercher qui nous sommes. Enfin, trouver quelqu'un qui va me dire qui je suis. Chercher le regard d'une personne, écouter sa voix, et dans son approbation ou son refus, trouver le chemin à suivre. Que ce soit dans le conflit (on le voit souvent dans la relation enfant-parents), ou que ce soit aussi dans l'approbation, comme si l'idée de chercher un maître, de se mettre à la suite de quel­qu'un était de trouver enfin quelqu'un qui nous révèle notre vraie personnalité. C'est vrai que cette question peut nous faire un peu peur, et nous aimerions parfois que quelqu'un d'autre nous éclaire sur ce sujet.

La frontière est très fine entre quelqu'un qui va nous dire qui nous sommes, et quelqu'un qui va nous dire ce qu'il voudrait que nous soyons. Ou en­core, que nous nous mettions à vouloir être "comme" le maître. Cette histoire d'être "comme" date des ori­gines, non seulement dans le dialogue entre le serpent et Eve, mais aussi dans l'épisode de Babel, c'est le même objectif :"être comme les dieux".

Et ainsi, cette phrase, "être à la suite", cette petite phrase qui nous semblait si simple, si claire, si précise, avec une frontière bien définie entre le maître et le disciples débouche dans une confusion d'identité entre le maître et le disciple. Et une confusion qui aboutit à la destruction de l'un ou de l'autre. Mais, Dieu est celui qui va résister à cette tentation d'être assimilé à "être comme". Déjà, avec Moïse devant le buisson qui brûle sans se consumer, Dieu a cette ré­ponse extraordinaire à la question posée par Moïse : "Quel est ton nom ?" Il dit : "Je suis celui qui suis", ce qui peut aussi être traduit : "Je suis avec". Même dans l'Incarnation, lorsque Jésus prend chair d'homme, pour être totalement homme, c'est aussi pour "être avec" les hommes. Nous découvrons alors que nous, notre désir étant d'être comme Dieu, ou d'être à la suite, Dieu est celui qui nous glisse entre les doigts et dont le désir est à l'opposé. Le désir de Dieu c'est d'être "avec" l'homme. Le désir de Dieu n'est pas tellement que nous nous mettions à sa suite, dans une relation d'esclave qui nous étoufferait, mais son désir est de l'ordre de l'accompagnement, du compagnon, d'être "avec", de marcher avec l'homme, sur la route.

La conséquence de cette relation que Dieu nous propose n'est pas cette question angoissante de savoir enfin qui nous sommes, une bonne fois pour toutes, et c'est réglé, mais au contraire, de fonder no­tre relation sur autre chose, sur une relation plus diffi­cile à vivre, qui est la question de la présence. Dieu est celui qui est présent, tout simplement. Mais c'est vrai que cela nous dérange, parce que nous aimerions que cette présence se fasse plus insistante, davantage de l'ordre de l'injonction dans ce que nous avons à faire ou à dire, ou à vivre.

Je prendrais volontiers l'exemple de l'accom­pagnement des malades. Parfois, on se rend compte que ce qui réconforte le plus un malade, ce n'est pas nécessairement un flot de paroles, ou d'assurances, mais c'est simplement une présence à côté de lui, sans parole, une pression sur une main, cela peut nous paraître ridicule, faible, sans avenir, et qui pourtant, fait tout dans la relation avec celui qui souffre. Dieu est celui qui est avec nous, Dieu est celui qui semble se taire parfois, Dieu est celui qui est à côté de nous, alors que nous voudrions souvent qu'Il soit "en avant" de nous. Et s'Il agit de cette manière-là, je crois que c'est pour reprendre cette question des origines, de ce désir qui nous habite, d'être "comme Lui". Dieu vient nous apporter sa réponse : vous voulez devenir comme moi ? Vous voulez être divinisés ? Vous voulez être Dieu ? Ne cherchez pas à mettre les autres à votre suite et à les enfermer, mais soyez avec eux.

Je pense que c'est cela que Dieu nous propose quand Il appelle des hommes à sa suite. Se mettre à la suite de Dieu et en définitive, accepter dans notre condition humaine, d'être "avec" les autres, d'être avec nos frères et nos sœurs. C'est cela la divinisation, cette relation que Dieu nous propose de vivre. C'est une relation difficile qui demande beaucoup d'atten­tion de notre part, dans chaque moment de notre vie, pour être auprès de l'autre, essayant de le découvrir, de l'ouvrir à sa vie, à son futur.

 

 

AMEN

 

 
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