AU FIL DES HOMELIES

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UNE LUMIÈRE S'EST LEVÉE

Is 8, 23 – 9,3 ; 1 Co 1, 10-13+17 . Mt 4, 12-23
4ème dimanche de l'Epiphanie - année A (dimanche 23 janvier 2005)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

"Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière. Tous ceux qui gisaient à l'ombre de la mort ont vu se lever la lumière du Seigneur.

Jésus se manifeste. Il s'agit dans ce passage que nous venons de lire des premières actions et de la première parole de Jésus annonçant le Royaume, choisissant les quatre premiers disciples et guérissant des hommes atteints de toutes maladies. Pour nous, la manifestation de Jésus semble désormais s'inscrire dans l'ordre des choses normales et ordinaires. Jésus pour nous est bien le Christ, Il est bien le sauveur, le Fils de Dieu. Mais lorsque Jésus commence son ministère en Galilée cela ne va pas de soi. Certes, le Messie est attendu. Mais Il n'est pas attendu comme Jésus va manifester qu'Il est réellement le Messie. En effet, Israël attend celui qui sera capable de restaurer la gloire de la nation. Ce peuple élu, choisi, ce peuple appelé à marcher dans la présence de Dieu, a connu bien des événements et vicissitudes dans son histoire. Une histoire d'abord marquée par l'élection et par la gloire dont David et Salomon sont les figures emblématiques, mais une histoire également marquée par les détresses et l'angoisse d'une nation qui perd tout son pouvoir, d'un peuple emmené en exil, loin de la terre donnée par Dieu, d'un peuple qui connaît désormais la domination et la soumission à un autre pays, à une autre nation. Tout l'espoir, toute l'espérance d'Israël, comme toute sa foi, résident dans l'attente de celui qui va sauver, c'est-à-dire rétablir, restaurer la puissance d'Israël, de celui qui récapitule les deux figures tant attendues de ce salut, figure d'un Messie roi capable de gouverner et de diriger la nation, de restaurer la gloire d'Israël, Messie prêtre étant capable d'être le lieutenant, le tenant-lieu à la place de Dieu du service de l'élection, de l'appel qu'a reçu Israël, d'être reconnu parmi toutes les nations comme le peuple choisi. Mais voilà, Jésus ne se manifeste pas du tout comme Il était attendu.

Ce qui est le plus extraordinaire, c'est qu'il semble même prendre le contre-pied de l'espérance messianique ; Le Messie aurait du commencer son ministère à Jérusalem. Il aurait du s'adresser à ceux qui ont le pouvoir spirituel pour la nation des hébreux, Il aurait du d'abord s'intéresser à ce qui est le centre même, le cœur même de la vie d'Israël : Jérusalem et son temple. Et voilà que Jésus venant d'être baptisé, manifesté par le Père comme étant son Fils Bien-Aimé dans la puissance de l'Esprit, Jésus qui, après son baptême comme nous le lisions dans l'évangile de Matthieu s'est retiré au désert pour être tenté par le diable, franchit le Jourdain et entre dans la Galilée des nations. Galilée des nation, pays de Transjordane, Décapole, Zabulon et Nephtali : peut-être que pour nous, cela n'a aucune résonance ? Pourtant, si l'évangile prend le soin de noter ces villes et ces pays, c'est parce qu'ils ont une signification particulière pour le peuple d'Israël. La Galilée des nations ! Plaine commerçante où tout va et vient. Un port sur la mer de Galilée, Capharnaüm, où la population grouille. Zabulon et Nephtali, deux tribus d'Israël, assiégées et prise par l'Assyrie en 734, ce pays tout à fait romanisé, puisqu'il a été d'abord hellénisé, pays ayant subi déjà de multiples cultures, de multiples manières et modes de vie différents, auxquels il s'est parfaitement adapté. Décapole, ce qui veut dire "dix villes", où tout se mélange, où tout se ressemble, où tout paraît uniforme. Une ville, dix villes qui ont perdu toute identité religieuse. Galilée des nations ! "Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière". Il faut imaginer, cela parlera peut-être au cœur des Aixois, que Capharnaüm est une sorte de petit Marseille. Tous s'y mélange, toutes races, toutes cultures, pire, toutes religions. Capharnaüm, ce mot que nous avons repris dans notre langage courant, puisqu'il signifie l'embrouille, tout ce qui est mélangé, tout ce qu'on laisse de côté parce que c'est le désordre. Pourtant il est dit : "Jésus quitte Nazareth et s'établit à Capharnaüm".

"Une lumière s'est levée sur ceux qui gisent à l'ombre de la mort". Ce sont des villes, des gens, des populations tellement mélangées qu'elles n'ont plus le sens de Dieu ni même de l'existence religieuse. C'est l'embrouillamini total. Jésus s'établit à Capharnaüm et s'adresse non pas aux prêtres, ni aux scribes, ni aux pharisiens, Il s'adresse à ces gens-là, et Il leur dit une chose que nous pouvons entendre aujourd'hui comme la première parole que Jésus annonce au peuple : "Convertissez-vous, croyez à la Bonne Nouvelle. Le Royaume des cieux est près de vous". Et il ne s'agit pas d'un royaume d'Israël avec toute sa gloire, politique, administrative, religieuse, mais il s'agit de la présence de Jésus, de la venue du Messie. Ainsi la manifestation de Jésus à ces nations change et bouleverse entièrement la teneur de l'annonce. En effet, Jésus ne s'adresse pas au "pur Israël". Il ne s'adresse pas d'abord à ceux qui ont tout fait et tout accompli selon la Loi de Moïse. Il ne parle pas d'abord à ceux qui connaissent parfaitement les Écritures et qui seraient capables d'ailleurs de lui en remontrer. Jésus ne s'adresse pas au cœur et au centre religieux, aux espérances politiques d'Israël, aux gens bardés de la connaissance divine pour dire le Royaume de Dieu, Jésus parle et agit au cœur même d'un pays, d'une nation et de villes qui étaient regardées avec mépris, avec dédain par tous ceux qui se voulaient profondément religieux ; Jésus s'adresse et parle à des villes qui étaient considérées comme remplies de populations les plus viles du territoire d'Israël, avec qui on ne fricote pas, avec qui on ne parle même pas. Jésus parle et s'adresse à toute cette population. Il va même très loin puisque quand on y réfléchit, les quatre premiers disciples et pas les moindres, notamment Pierre et Jean, sont choisis parmi de pauvres gens, des pêcheurs de Galilée, des gens compromis avec des populations rejetées, et Il va en faire les quatre premiers disciples, Il va même en faire les fondements de son Église. Jésus annonce un Royaume et paradoxalement reconnu comme Messie, ce n’est plus de l'or de l'encens ou de la myrrhe que les mages-païens apportent, car Les nations n'apportent plus des richesses humaines, mais ces néo-païens n'apportent que leur pauvreté et leur fragilité comme richesse à leur roi. De la Galilée, de la Transjordane, des dix villes, il lui est amené des gens atteints de toutes sortes de maladies, des paralytiques, des lunatiques, des démoniaques et Il les guérit tous, et sa gloire se révèle et se manifeste. Les nations n'ont plus d'or ou d'argent à lui apporter, mais le cadeau qui est fait au Seigneur, c'est la pauvreté, la fragilité, la souffrance, et la mort de toute une humanité. Pays de Galilée, Transjordane, pays des nations, Décapole, toi qui gisais à l'ombre de la mort, une lumière s'est levée.

Cette parole d'évangile devrait résonner aujourd'hui au cœur même de notre monde, de nos cités comme de nos villes. Marseille, Aix-en-Provence, Vitrolles, Trets, Istres, Puyricard, peuples qui gisez à l'ombre de la mort, une lumière s'est levée pour vous aujourd'hui. L'annonce de l'évangile est une annonce pour les hommes de notre temps. Ce n'est pas un message ancien, vieux, c'est un message qui nous dit aujourd'hui à la fois qui nous sommes, d'où nous venons, et quel est le salut qui se réalise au cœur même de nos vies. Effectivement, nos vies sont aussi des Capharnaüm. Nos vies, nos histoires sont aussi des Galilée des nations. Tout ce que nous sommes et ce que nous vivons, pourrait être comparable aux désordres des décapoles, et pourtant, il ne faut justement pas désespérer, car ce n'est pas aux parfaits ni aux bien-portant, mais aux malades et aux étrangers que nous sommes que le Seigneur s'adresse et révèle ce qu'Il est : "Je suis proche, le Royaume est au milieu de vous, il n'est pas loin". Aussi le Seigneur nous appelle à entendre cette parole du Salut et à laisser dans ce que nous sommes, émerger la puissance de la lumière qui se révèle comme salvatrice parce qu'elle jaillit au cœur même de nos ténèbres. Ainsi nos vies doivent comme se craqueler pour laisser apparaître cet acte de conversion, où effectivement le Salut s'opère et un retournement est possible pour nous. C'est cela aussi la conversion, c'est l'expérience de quitter peu à peu la ténèbre pour entrer dans la lumière, même si cela ne se fait pas en un seul jour.

Galilée des nations, pays de Transjordane, Décapole. Cela aussi appelle une conversion profonde de la communauté des chrétiens, une communauté qui n'est pas faite seulement de gens parfaits, mais une communauté capable de rassembler tous les hommes, même ceux à qui nous n'avions pas pensé, mais qui n'échappent pourtant pas au Salut et à l'annonce de Jésus. Des êtres, des hommes et des femmes de toutes races, peuples et nations, qui n'ont peut-être pas beaucoup de richesses à apporter à notre Église ou à la communauté des chrétiens, et qui pourtant, forment le peuple des sauvés. C'est à ce prix-là, à cette condition-là que l'Église est réellement catholique. Parce que Jésus ne s'adresse pas simplement à une catégorie de personnes, mais il s'adresse à toutes les nations, et de préférence à tous ceux qui ne connaissent pas le Christ et nous en sommes les premiers bénéficiaires. Ainsi, l'Église n'est pas une communauté de gens qui seraient "bien sous tout rapport", mais de gens qui font profondément cette expérience du Salut. Nous ne sommes pas une Église rêvée, nous sommes une Église missionnaire, dans laquelle le Salut s'expérimente à travers notre simple condition humaine et notre fragilité. En ce sens, Jésus est vraiment le Messie. Il réalise les promesses eschatologiques et Il dépasse certainement toutes les attentes et tous les schémas qu'on lui avait fabriqués. Jésus au milieu de nous, Jésus faisant lever sa lumière sur la ville d'Aix-en-Provence, Jésus faisant jaillir la vie dans le pays de l'ombre de la mort, à Marseille ou à Arles. Jésus opérant le Salut dans n'importe laquelle de nos décapole, de n'importe quelles provinces où il n'y avait qu'une seule chose à expérimenter, c'est que l'homme, les nations, ce que nous sommes, sont fait pour la gloire, la manifestation, pour l'amour, et pour la présence de Dieu.

Si nous avons, malgré tout ce que nous vivons, même notre péché, le sentiment profond de la présence de Dieu et de la communion au Christ sauveur, alors, cette Parole : "Galilée des nations, pays qui gisez dans l'ombre de la mort, une lumière s'est levée", cette Parole n'est pas et ne sera pas vaine. Alors nos Galilée seront la nouvelle terre promise.

 

 

AMEN

 

 
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