AU FIL DES HOMELIES

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APPEL EN URGENCE

Jon 3, 1-5+10 ; 1 Co 7, 29-31 ; Mc 1, 14-20
4ème dimanche de l'Epiphanie - année B (dimanche 29 janvier 2006)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Nous voici donc invités aujourd’hui à méditer sur l’appel et la vocation des disciples, c’est-à-dire en réalité, sur notre propre condition d’appelés, parce qu’au fond il n’y a pas meilleure appellation pour les chrétiens, ce sont des appelés. C’est ce qu’on a voulu dire d’ailleurs par le mot "élu", élu ne signifiant pas d’abord un choix comme tri, mais un choix comme appel, comme convocation. C’est aussi pour cette raison que l’Église s’appelle précisément Église, elle ne s’appelle pas le peuple de l’élection, elle s’appelle le peuple de l’ecclesia, c’est la convocation L’Église, c’est le phénomène, tel qu’on le pensait dans l’Antiquité, du coup de trompette qui résonne au milieu de la caserne pour rassembler les troupes. C’est l’ecclésia ! Au moment même où sonne la trompe, le peuple se rassemble. C’est ainsi que Moïse faisait avec les hébreux dans le désert, et c’est pour cela aussi qu’on a encore aujourd’hui les cloches (quand elles fonctionnent), on continue le mystère de l’ecclesia. C’est assez intéressant de comprendre que ce qu’il y a de plus stable dans le mystère de l’ecclesia, ce sont les cloches !

Quelle est la condition de l’appel ? Comment sommes-nous appelés ? Et pour peu qu’on y réfléchisse, qu’on s’interroge, surtout à la lumière des textes d’aujourd’hui, on peut comprendre très vite que c’est un véritable paradoxe. C’est un vrai paradoxe d’être appelé, et c’est pourquoi je crains toujours les gens qui ont une conscience évidente de leur appel. Je ne veux pas décourager les bonnes volontés, mais il faut bien reconnaître que ces mots de l’appel et de la vocation, ont pu donner prise plus d’une fois, à une sorte d’illuminisme chrétien : à partir du moment où je suis appelé, je peux tout faire, je peux arranger les choses comme je veux, je n’ai besoin d’aucun principe régulateur, ni d’aucune autorité, je suis appelé. Vous avez tous rencontré une fois ou l’autre dans votre vie, ce genre de personnes qui sont tellement convaincus de leur appel, qu’on ne peut plus rien leur dire, comme si l’appel avait résonné tellement fort, qu’ils en sont devenus sourds.

En réalité, l’appel est une chose beaucoup plus étonnante que cela, et les trois lectures que je vais évoquer brièvement l’une après l’autre, nous donnent les points de repère pour saisir l’enjeu de l’appel.

Le premier texte concerne l’appel de Jonas. Je dirais que c’est l’appel de quelqu’un appelé par ceux qui ne sont pas appelés. Vous connaissez l’histoire de Jonas, c’est un homme qui est appelé à aller convertir les gens de Ninive. Or, il ne croit pas que les gens de Ninive sont appelables ou convertissables. C’est le paradoxe. Quand on luit dit : va à Ninive, il répond : ce n’est pas la peine. Ninive est à l’est, donc je pars à l’ouest. Il faut donc une baleine pour le ramener dans sa vocation et dans son appel. Non seulement une baleine, mais il faut une ville entière qui écoute sa parole pour ramener difficilement Jonas dans sa vocation. Je trouve ce texte extraordinaire pour le monde d’aujourd’hui, car nous sommes tous, d’une manière ou d’une autre des Jonas par rapport à cette Ninive qui est le monde contemporain. Nous avons tous, il faut nous l’avouer franchement, la tendance à penser que ce n’est plus la peine d’aller à Ninive. Et nous avons tous envie de prendre le bateau pour fuir vers l’Occident. Il faut que Dieu déchaîne des armées de baleines pour nous ramener dans la direction de Ninive. Il nous faut des choses extraordinaires pour nous ramener au cœur de notre vocation et de notre appel, et parfois même, lorsqu’on voit qu’il y a quelque chose qui bouge, cela ne nous fait ni chaud ni froid. Nous avons tendance, et je crois que Jonas est pour cela une figure très intéressante de l’appel, c’est qu’il y a une dose de puissance dans l’appel qui est capable de vaincre le scepticisme de Jonas, mais de la vaincre de façon paradoxale, précisément par la conversion de ceux qui, pense Jonas, ne sont pas appelés. Par conséquent, je dirais que le premier facteur de l’appel, c’est ce que nous aurions tendance à appeler l’incroyance, ou la non-réponse de ce monde à l’appel de Dieu. Or, il n’y a pas de motif plus urgent, plus décisif que celui-là.

Le deuxième texte c’est celui de saint Paul. C’est un peu plus compliqué, parce que saint Paul nous dit des choses qui sont à la limite du supportable et de l’audible. Il dit : vous êtes appelés, Corinthiens, il n’y a pas de problème, je suis allé chez vous, je vous ai annoncé l’évangile, vous croyez, c’est clair. Mais, je vais vous expliquer le mode d’emploi. Si vous êtes mariés, c’est comme si vous n’étiez pas mariés, si vous avez de l’argent, c’est comme si vous n’en aviez pas, etc … Ce qui peut être le meilleur et le pire, parce que se comporter comme n’étant pas mariés quand on est mariés, cela peut tout dire. Je pense que saint Paul a des idées très précises en ce domaine. De fait, il fait reconnaître que la formulation est pour le moins audacieuse et déroutante. Que veut-il dire ? (c’est le deuxième aspect de l’appel). C’est que devant l’appel, comme il le dit au début : le temps se fait bref. Il y a appel parce qu’il y a urgence, et quand il y a urgence, cela « relativise » tout. Je pense que c’est cela que veut dire cette formule grecque « comme si ». Cela veut dire qu’à partir du moment où nous sommes appelés, à partir du moment où le Royaume vient, où l’urgence de cet accueil du Royaume se fait par la réponse à l’appel que nous recevons, à partir de ce moment-là, tout est soumis à cela. Par conséquent, tout prend une valeur relative, non pas qu’il faille négliger le mariage ou le fait d’avoir des richesses, ce n’est pas négligeable, saint Paul ne dit pas : "que celui qui a des richesses ne les ait plus", il dit : "qu’il fasse comme s’il n’en avait pas". C’est tout différent. C’est-à-dire que tout doit être estimé et mesuré dans notre vie à cette norme absolue que constitue la venue du Royaume. Autrement dit, à partir du moment où l’appel nous est donné, l’appel, lui, est inconditionnel, et tout le reste est conditionné. C’est cela le sens des paroles de Paul. Il veut dire : quand vous recevez l’appel, cela suppose une sorte de retournement de réappropriation de votre attitude devant Dieu, qui va faire que toutes choses sont mesurées, et donc apparaîtront nécessairement comme relatives par rapport à cet appel du Royaume. Donc vivre en étant mariés comme ne l’étant pas, vivre en riches, comme si on ne l’était pas, cela veut dire : soumettre toutes ces données qui constituent ma personnalité, mon histoire, à cette réalité inconditionnelle de la venue du Royaume de Dieu. C’est le deuxième aspect. C’est peut-être le plus difficile, le plus laborieux. C’est généralement ce qu’on appelle la conversion. La conversion, ce n’est pas simplement de changer de style de vie, parce que vous remarquerez que la formule "comme si" ne dit pas nécessairement qu’on change de style de vie, on ne dit pas que l’homme ou la femme mariés ne doivent plus être mariés, on dit "comme si" ils n’étaient pas mariés, et ils le restent. On ne dit pas que l’homme riche ne doit plus avoir de richesses mais "comme si" il n’avait plus de richesse. La conversion ce n’est pas ce bouleversement fracassant qui fait que je renonce à tout et que je m’en vais, c’est le fait de prendre la vie sous un autre regard, celui de cette réalité du Royaume qui est là, qui est urgente, qui est la seule et qui change tout.

Le troisième texte c’est un peu un paradoxe. Le paradoxe consiste dans le fait qu’il n’y en a qu’un qui appelle, c’est Jésus. Il se promène sur le bord de la mer de Tibériade et il rencontre des gens qui nettoient leurs filets et Il les appelle. C’est la troisième dimension de l’appel, plus profonde, c’est qu’il n’y a que le Christ qui peut appeler. Cela paraît banal de dire cela, surtout dans une assemblée chrétienne, mais c’est peut-être aussi un moyen d’exercer une sorte de regard critique. Par quoi sommes-nous appelés. A certains moments, ce n’est pas toujours sûr que nous soyons appelés par le Christ, vraiment lui, mais peut-être par des figures ou des caricatures, ou des fantasmes que nous nous formons de lui. Donc il y a là la question : qui est le Christ pour qu’il m’appelle. Quel est le Christ qui m’appelle ? Donc, on ne peut pas ici se raconter trop d’histoire, c’est le fait d’être remis en présence du Seigneur qui vient et qui appelle. Il n’y a que lui qui a le droit d’appeler, il n’y a que lui qui a le droit de nous constituer comme disciples. Tout le reste, nous ne pouvons pas asservir notre esprit, notre cœur, notre vie à d’autres réalités que celle-là. La seule personne réelle qui appelle, c’est le Christ. Donc, à cause de ce caractère absolu de l’appel qui est concret dans la rencontre sur les bords du lac de Tibériade, Jésus dit : viens. C’est pour cela qu’on l’a toujours remarqué dans les évangiles, le Christ n’a pas besoin de justifier son appel. Je ne sais pas si vous l’avez déjà remarqué, et nous, comme chrétiens, cela devrait être comme cela tout le temps, quand le Christ demande, Il demande ! Il n’a pas besoin de donner des explications en disant que cela irait mieux plus tard, Il dit simplement : "viens, suis-moi". Il n’y a personne au monde qui a le droit d’agir de la sorte. Seul le Christ peut le faire. Mais, et c’est là peut-être le plus étonnant, c’est que les disciples le suivent, ils vont à Capharnaüm, et là, Jésus guérit un possédé, il chasse les démons, et (je crois que c’est voulu par Marc), ce sont les démons qui les premiers reconnaissent le Christ. C’est tout à fait étonnant. Dans l’appel des disciples, pour que ceux-ci reconnaissent Jésus, le confessent, et le proclament auprès des foules, Il arrive à la synagogue, Il guérit un possédé, et les démons qui sortent du possédé sont les premiers à crier qui est le Christ. Cela veut dire que l’appel précède la reconnaissance, et que la seule reconnaissance est insuffisante. Les démons reconnaissent et évidemment, ils ne sont pas appelés, tandis que les disciples ne reconnaissent pas encore. C’est la foule qui dit : "Quel est cet homme qui parle avec une telle autorité ?" Ce ne sont pas Pierre, Jacques et Jean qui sont derrière lui, Donc, l’appel précède la reconnaissance. C’est la foi. C’est pour cette raison que nous, les chrétiens, nous recevons un appel tout à fait particulier. On peut effectivement vivre des appels à différentes réalités, à différentes vocations professionnelles, vocations au mariage, dans lesquelles on identifie au fur et à mesure des événements la personne ou les enjeux qui sont l’objet de notre appel. A mesure que je fais une formation professionnelle pour être maçon je reconnais le bien fondé du métier de maçon dans ma propre vie.

Avec le Christ, ce n’est pas l’évidence. Il peut y avoir appel, et il n’y a pas nécessairement la reconnaissance appropriée. Il n’y a pas nécessairement la reconnaissance de l’identité appropriée, nous ne pouvons pas nécessairement être sûrs que notre compréhension et notre interprétation sur notre vie chrétienne et sur le mystère du Christ qui nous appelle soit exactement à la hauteur de l’appel que nous avons reçu. Souvent, nous sommes obligés comme les apôtres de suivre en traînant les pieds. On ne sait pas trop où cela va, mais on y va. C’est peut-être ce dernier aspect des choses qui est d’autant plus irritant, qu’on peut avoir autour de soi de multiples démons qui semblent mieux comprendre, mieux réaliser quelle est la puissance du Christ qui sauve. C’est un paradoxe. C’est pourtant cela la suite du Christ telle que nous la propose saint Marc. C’est-à-dire que nous sommes appelés, c’est une chose, mais la masse de mystère et d’inconnu est telle que nous ne pouvons pas, et c’est ce qui est le plus irritant pour notre conscience moderne, nous ne pouvons pas être sûrs que notre manière d’identifier, de contrôler, de maîtriser notre suite du Christ soit proportionnelle à l’appel que nous avons reçu. Souvent, c’est plutôt l’inverse, parce que de fait, lorsqu’on suit le Christ, on le suit jusqu’à la mort, et plus on s’avance vers la mort, plus le chemin devient obscur. Plus on s’avance vers la mort plus l’appel nous paraît de plus en plus paradoxal et de plus en plus dangereux. Qu’est-ce que veut dire suivre celui qui se donne comme le ressuscité, et cependant être affronté à sa propre mort ? C’est pourtant cela l’appel, il n’y en a pas d’autre. Au fond, au moment même où nous serons définitivement appelés, c’est le moment où nous serons mis devant notre propre mort, c’est-à-dire devant une masse d’obscurité absolument épouvantable, il y en a qui ont peur, d’autres qui ne sentent rien, certains baissent les bras, peu importe, ce ne sont pas les attitudes concrètes qu’on a à ce moment-là qui sont nécessairement révélatrices, le curé d’Ars tremblait de peur au moment de mourir, cela veut quand même signifier quelque chose, et sainte Thérèse avait envie de mourir se disant qu’elle avait assez souffert, donc, ce ne sont pas nécessairement des attitudes édifiantes qui sont la garantie, mais c’est le fait que, confrontés au mystère de la mort, c’est à ce moment-là que nous voyons la disproportion entre l’immensité de l’appel et les moyens dérisoires que nous pouvons mettre en œuvre pour y répondre.

Frères et sœurs, que ce dimanche de l’appel des disciples nous ramène au cœur même de notre propre vocation, de notre propre appel, pour essayer de découvrir effectivement la manière dont chacun d’entre nous est appelé sur ce chemin unique que Dieu nous donne, et la manière dont nous devons, avec nos pauvres moyens, essayer d’y répondre.

 

 

AMEN

 

 

 
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