AU FIL DES HOMELIES

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PAROLE ET PRÉDICATION

Ne 8, 1-6 + 8-10 ; 1 Co 12, 12-30 ; Lc 1, 1-4 + Lc 4, 14-21
4ème dimanche de l'Epiphanie - année C (dimanche 28 janvier 2007)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Frères et sœurs, j'ai eu l'occasion mercredi dernier d'assister à un cours au Collège de France, cela n'a rien d'extraordinaire, n'importe qui peut assister à un cours au Collège de France, on ne demande pas votre carte d'identité, on ne vous demande pas quel et votre âge ni si vous êtes inscrit à l'Université, il ne faut pas être effrayé par cela, et j'ai donc entendu Carlo Ossola qui est titulaire de la chaire des littératures modernes et néo-latines et qui donne un cours cette année dont un des sujets est le rapport qui s'instaure entre le créateur et son œuvre. Que se passe-t-il entre un créateur et son œuvre? Il va réfléchir à ce sujet en partant d'un romancier que j'aime beaucoup qui s'appelle Balzac, il part de deux romans de Balzac qui se trouvent dans les Etudes philosophiques, Gambara et le Chef-d'œuvre inconnu. Comme c'est un professeur de littérature comparée, il va faire dialoguer donc Balzac avec deux autres auteurs, notamment Yves Bonnefois qui est un poète contemporain, et Gustave Flaubert. Il va montrer à travers ces œuvres que l'œuvre justement créée prend une autonomie vis-à-vis de son créateur.

Quel est le rapport entre le créateur et son œuvre en amont au moment où le créateur essaie justement de créer, de faire sortir quelque chose ? Il montre en contre exemple du Chef-d'œuvre inconnu, puisque le Chef-d'œuvre inconnu, c'est Louis Lambert qui essaie à tout prix de faire le chef-d'œuvre parfait, et Carlo Ossola va montrer à travers une citation de Gustave Flaubert que le meilleur moyen de créer une œuvre, c'est (je cite), "de se faire un peu plus bête que les personnages que le romancier crée pour les laisser vivre et pour que ces personnages puissent venir hanter le cœur et l'esprit du créateur".

Donc, première chose, c'est que l'œuvre parfaite se définit par son autonomie vis-à-vis de son propre créateur. Cela peut sembler un peu bizarre parce que justement quand on réfléchit sur la création, on a envie de dire que l'œuvre parfaite c'est celle qui a été faite par un artiste qui a pensé à tout, que tout a été bien organisé, tout a été pensé au millimètre près. Eh bien non ! L'œuvre déjà échappe à la pensée de son créateur. Et en aval, Carlo Ossola réfléchit sur le rapport qui existe entre l'œuvre et celui qui va regarder l'œuvre, qui va la contempler si c'est un tableau, qui va l'écouter, puisque dans Gambarra qui est un musicien, rêve de créer une musique tellement parfaite que vous puissiez réussir à l'entendre à l'intérieur de votre cerveau, donc il n'y a pas d'interprétation possible, nous avons très bien qu'en musique, quand un œuvre est écrite, ensuite il y a une multitude d'interprétations possibles, et c'est ce que Gambarra refuse. Il voudrait qu'il n'y ait qu'une seule interprétation qui est la sienne. Et là, donc après avoir cité Gustave Flaubert, Carlo Ossola cite Yves Bonnefois : pour réfléchir au rapport qui existe entre l'œuvre, quelle que soit cette œuvre, musicale, ou roman, un tableau ou que sais-je, pour réfléchir au rapport qui existe entre cette œuvre et celui qui l'écoute, celui qui la regarde, il faut accepter de la part du créateur un deuil. C'est-à-dire que quand quelqu'un crée, il crée généralement à partir d'une expérience vécue, de quelque chose qui l'habite et tout créateur se rend compte de l'abîme qui existe entre d'une part ses propres sentiments, ce qu'il veut faire passer, et puis, la faiblesse du mot, la faiblesse de la note. C'est cela le deuil. Comment en un mot, en une note, pouvoir dire toute la profondeur de l'expérience vécue ? Et le créateur se heurte à chaque instant à ce deuil. Carlo Ossola utilise un passage d'Yves Bonnefois qui dit : en définitive, ce deuil, c'est certainement la chose la plus importante, il ne faut surtout pas essayer de supprimer comme voudrait le faire Gambarra, il faut au contraire saisir l'occasion et découvrir que c'est exactement à cet endroit que l'activité créatrice peut se révéler. Et Yves Bonnefois a cette très belle phrase, il dit : c'est l'occasion d'entrevoir le pays de l'horizon et découvrir que plus on avance, plus l'horizon s'éloigne. Le professeur continue en parlant de Dieu, en tant que créateur vis-à-vis de sa création. Il dit : en fait, Dieu est exactement comme n'importe quel autre créateur, un peintre, un musicien, il s'est laissé prendre par l'autonomie de sa création, de sa créature, et en quelque sorte, cette phrase que nous avons pu voir fleurir sur les murs : Dieu est mort, est justement la preuve même de l'autonomie de la création vis-à-vis de son créateur.

Je passerai sur le reste du cours, le but n'est pas de tout vous résumer. Mais pourquoi est-ce que je vous raconte cela ce matin ? Ce n'est pas parce que je n'avais rien à vous raconter, c'est parce que justement, quand je suis parti à Paris, peut-être que je suis parti dans les mêmes conditions que la plupart des prédicateurs quand ils savent qu'ils vont prêcher bientôt, je me suis dit : qu'est-ce que je vais raconter à ma communauté paroissiale ? Et je suis parti préoccupé, habité, hanté justement par ce dimanche, par cette parole de Dieu. En quelque sorte, j'avais effectivement envie de vous parler de la prédication, parce qu'il arrive très souvent, je ne sais pas pour mes frères, mais pour moi en tout cas, quand je suis invité à droite, à gauche, parfois des paroissiens en définitive me demandent comment faites-vous pour prêcher ? Est-ce que vous avez des cours au séminaire, est-ce qu'il y a des techniques, comment faites-vous, etc … ? Et c'est vrai que ce matin, j'avais envie de parler de la prédication mais c'est vrai aussi que je ne savais exactement comment ficeler mon sujet si vous me permettez l'expression. Et mercredi soir en entendant ce professeur, il y a des choses qui se sont éclairées. En fait, ce que Carlo Ossola a dit du rapport qui existe entre le créateur et son œuvre, on pourrait le dire de la même manière pour un prédicateur vis-à-vis de son homélie. C'est cette autonomie qui existe de l'homélie de la Parole de Dieu vis-à-vis du prédicateur. Comment en amont, nous avons à nous laisser faire un peu plus bêtes (ce n'est pas difficile), par rapport à la parole de Dieu pour se laisser hanter par elle pour découvrir que nous ne la maîtrisons pas et que cette Parole ce n'est pas moi qui la rend parfaite mais que c'est elle qui en quelque sorte me hante et me sculpte. Et en aval, pour vous, frères et sœurs, en tant qu'auditoire, si je peux utiliser ce mot pour la communauté paroissiale, et aussi par rapport à moi, c'est cette dépossession de mon œuvre, exactement comme tout créateur à un moment donné se laisse déposséder par son roman, se laisse déposséder par son tableau, par son œuvre musicale, qui est comme relue, retravaillée et vécue par l'auditoire, par celui qui regarde l'œuvre, par celui qui lit le roman.

Alors, frères et sœurs, qu'est-ce que c'est qu'une bonne homélie ? Je n'ai pas la prétention de répondre. J'aurais pu pour répondre à cette question, rechercher dans des documents pontificaux et vous dire que l'homélie doit partir de la Parole de Dieu, pour l'expliquer, bien sûr. Mais j'ai envie de dire qu'une bonne homélie c'est peut-être aussi comme un bon film, ou un bon roman. Qu'est-ce que c'est qu'un bon film? On le sait, quand on sort d'un film, on peut dire : voilà, le film était bien ficelé, le jeu des acteurs était excellent, la musique était bonne, l'histoire était surprenante, et de fil en aiguille, ou bout d'un jour, deux jours trois jours, nous avons oublié ce film. Qu'est-ce que c'est qu'un bon film ? Qu'est-ce que c'est qu'un bon roman et en tout cas qu'est-ce que c'est aussi une bonne homélie ? C'est peut-être une homélie qui va vous hanter, et je crois comme le disait Carlo Ossola, une bonne œuvre n'est pas enfermée sur elle-même, elle n'est pas là comme pour s'imposer à vous-même, pour vous assommer et que vous ressortiez en disant : ah ! voilà, c'était bien ficelé, très logique. Non, une bonne homélie elle vous ouvre, exactement comme le disait Yves Bonnefois, elle vous ouvre à un horizon qui va vous nourrir, j'espère pendant des jours et des jours, peut-être pendant des semaines, et vous allez oublier, et puis vous allez y revenir. Je crois frères et sœurs, pour ma part, une bonne homélie c'est cela : se laisser hanter par la Parole de Dieu et découvrir exactement comme le disait Yves Bonnefois que nous avons à entrevoir à travers la Parole de Dieu, le pays de l'horizon et découvrir que plus on avance, plus l'horizon s'éloigne.

 

AMEN

 

 

 

 
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