AU FIL DES HOMELIES

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LA RÉVOLUTION ABSOLUE

Jon 3, 1-5+10 ; Ac 9, 1-22 ; Mc 1, 14-20
4ème dimanche de l'Epiphanie - année B (dimanche 25 janvier 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et sœurs, nous ne nous en sommes peut-être pas rendu compte, mais en écoutant la deuxième lecture, la conversion de Paul, nous avons entendu le récit qui a bouleversé tout l'ordre social du monde romain et du monde occidental et qui commence aujourd'hui seulement à bouleverser aussi l'ordre mondial. En effet, la conversion de Paul (puisque nous sommes dans l'année saint Paul, vous me permettrez de parler de saint Paul d'une façon un peu globale), la conversion de Paul et la mission de Paul concernent une compréhension de l'homme à la fois individuelle et sociale, mais qui est radicalement nouvelle par rapport à tout ce qu'on avait pu imaginer auparavant.

Quelle est la conception de l'homme dans le monde antique ? et de ce point de vue-là, je dirais aussi bien païen que juif. L'homme, quand il vient au monde, naît toujours dans une société qui a pour but, à la fois de façonner les hommes pour les rendre identiques au modèle social dont ils sont les héritiers, et en même temps cette société a pour but de maintenir ses particularités et son identité par rapport aux autres. Même s'il y avait une globalité que l'on peut appeler l'empire romain dans lequel chacun était l'héritier d'un certain nombre de caractéristiques, de qualités. Les Athéniens restaient les Athéniens, les Éphésiens restaient les Éphésiens, et les Corinthiens, les Corinthiens. Les juifs ne faisaient pas exception. Ils avaient demandé d'avoir un statut exceptionnel pour maintenir de façon officielle leur judaïté. Même à l'intérieur de tous ces groupes, et de façon croisée, les hommes libres maintenaient leurs prérogatives d'hommes libres, les citoyens romains, de citoyens romains, les femmes leurs particularités de femmes, les hommes (n'en parlons pas) leurs particularités d'hommes, et les esclaves étaient les esclaves. Autrement dit, dans ce monde-là, pour définir le statut, contrairement à ce qu'on pense, l'individu l'était pas d'abord un "moi", c'était d'abord un agencement extrêmement subtil de qualités : je suis homme libre, citoyen romain, de la cité de Tarse, et juif en même temps. Par conséquent, le sens de ma vie c'est de préserver, de cultiver et de porter à son maximum toutes ces qualités. Le but de l'homme, l'éducation humaine dans l'Antiquité c'est de promouvoir l'homme avec qualités, non pas l'homme sans qualités mais l'homme avec qualités. Ces qualités sont si précieuses, indispensables, qu'elles font que vous acquerrez l'identité par rapport à tel autre groupe. Si vous êtes de Tarse, vous n'êtes pas d'Éphèse, si vous êtes Romain, vous n'êtes pas barbare ! Si vous êtes Grec, vous parlez grec. C'est la culture de l'identité de chacune de nos qualités.

Paul n'a pas échappé à cette vision des choses. Quand on dit que Paul était persécuteur des chrétiens, que veut-on dire essentiellement ? C'est qu'il s'était aperçu avec tout le flair et la perspicacité qui étaient dans son intelligence que des petits groupuscules de juifs se réclamant d'un certain Christos, commençaient à vouloir répandre des données de la religiosité juive plus ou moins mâtinées d'une espérance messianique autour de cette personne de Jésus, de vouloir la répandre en-dehors du monde juif. C'était contester la radicale originalité et la radicale qualification par rapport à tous les autres, de ce monde-là. Lorsque ces groupuscules chrétiens commençaient à émigrer à Damas, à Antioche, et peut-être encore ailleurs dans les villes du Proche-Orient, il était urgent d'éradiquer cette culture qui risquait définitivement de compromettre la singularité et l'identité juive.

Par conséquent, le programme était clair. Quand Paul va à Damas, c'est pour préserver l'identité et l'unicité de son peuple et de chacun des membres du peuple juif. Or, il se passe l'événement que Luc nous raconte de la conversion de Paul, et Paul en ressort complètement transformé. Cela ne veut pas dire que sur le moment même Paul ait compris tout ce qui allait arriver, toutes les conséquences de sa foi et de son adhésion au Christ, mais cela allait changer radicalement tout. Pourquoi ? parce qu'au moment où Paul découvre qu'il est en face de Jésus-Christ de Nazareth, ressuscité, il comprend subitement (allez savoir comment), que désormais, l'identité de chaque être, de chaque homme ne peut plus se définir uniquement par les qualités qu'il a, par la distinction qui se niche à l'intérieur de la société, dans la condition, le pouvoir, la richesse, le sexe, etc … Il comprend subitement que l'homme désormais, ne pourra plus se définir, non pas par rapport à tout cet ensemble de données, mais il se définit essentiellement par rapport à celui qui est en face de lui, c'est-à-dire le "Je suis Jésus". C'est pour cela que dans l'itinéraire de Paul s'il fallait retenir une phrase, ce serait d'une part, celle du chemin de Damas : "Je suis Jésus que tu persécutes", Jésus s'identifiant à ces fidèles chrétiens que Paul est en train de persécuter, et cette autre phrase qu'il écrit dans ses épîtres : "Pour moi, ma vie, c'est le Christ". Toute la transformation de Paul dans sa vision du monde, c'est que avant d'être juif, avant d'être citoyen romain, avant d'être Tarsiote, il est d'abord quelqu'un dont le "moi" lui échappe parce que ce "moi" ne peut être défini que dans le vis-à-vis avec le Christ ressuscité.

Evidemment, aujourd'hui, c'est devenu ou une chose complètement oubliée, ou une chose dont on ne perçoit plus l'importance. Paul, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, à la suite de la première expérience de l'Église, découvre que désormais, quand je rencontre un homme, il n'y a plus ni juif, ni grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme. Toutes ces données ne suffiront plus désormais à définir l'identité de quelqu'un. C'est la première fois que l'on pose de façon aussi radicale la question du "moi", du "qui suis-je" ? On ne se pose plus la question du "moi" par rapport au jeu social des différences entre les qualités et les appartenances, on définit le "moi" dans le vis-à-vis radical et absolu de Jésus-Christ mort et ressuscité.

Il se produit alors quelque chose d'assez extraordinaire. Chez Paul qui n'a pas comme il le dit, "connu le Christ selon la chair", il sait que le Christ est mort et ressuscité. Qu'est-ce que cela veut dire pour lui ? Cela veut dire que lorsque le Christ est mort, il est mort condamné par son peuple, donc on lui dénie sa judaïté de la part de son peuple ; condamné par les pouvoirs romains, le pouvoir officiel ; condamné par la Loi, c'est pour cela que Paul cite si souvent cette phrase : "Maudit soit celui qui est pendu au bois", c'était sans doute une citation apologétique des juifs pour discréditer le Messie des chrétiens. Un homme qui n'a plus rien, plus d'identité, et pire encore, le Christ mourant sur la croix, c'est vraiment l'homme sans qualités : il n'a plus rien pour être défini. C'était d'ailleurs entre autre chose, le but du supplice de la croix, c'était d'exposer quelqu'un de telle sorte que son identité soit dépouillée de toute intimité et de toute personnalité. Le supplice de la croix était d'abord un supplice d'exhibition avant d'être un supplice de mort. Quand le Christ meurt, il meurt sans identité et quand il est ressuscité, Dieu le Père lui donne la capacité de restituer à tout homme sa véritable identité.

Pour Paul, l'antinomie entre celui qui est mort et qu'il considérait comme nul, n'existant plus au milieu du peuple, chassé, rejeté et qui lui dit : "Je suis Jésus", qui lui dit : maintenant je suis quelqu'un qui tient dans sa main la destinée de l'humanité, pour Paul, c'est la révolution absolue. Désormais, le "moi" de chacun d'entre nous se définira, se saisira dans l'expérience vivante de la foi, face à Jésus ressuscité qui dit : moi qui suis passé par le rien, dépouillé de toutes les qualités de ce que j'étais aux yeux des hommes, en réalité, j'étais celui-là seul qui pouvait leur redonner leur identité. Pour Paul, annoncer le Christ mort et ressuscité, c'est dire : voilà le point, le moment où l'humanité peut retrouver en chacun de ses membres, son identité.

Il y a une deuxième conséquence. Dans la conception grecque antique si l'identité de l'homme se définit par son appartenance familiale, sociale, politique, culturelle, ce qui est permanent, c'est la société. Les hommes, la plupart du temps acceptent leur condition d'hommes mortels. Il faut que la société dure, il faut qu'elle soit immortelle, mais les hommes, ils n'ont qu'un but, c'est d'essayer de contribuer à cette durée, à cette survie permanente de la cité. C'est cela l'idéal profond du modèle antique. A partir du moment où Paul comprend que chaque homme est appelé à ressusciter il inverse complètement la tendance. Jusque-là c'était la société qui était immortelle et l'homme était mortel et on en prenait son parti, et Paul dit : désormais, c'est l'homme qui est appelé à l'immortalité de la résurrection et finalement, peu importe, c'est secondaire, l'identité de la cité. La société comme telle ne peut plus cultiver pour elle son immortalité, elle ne peut pas la conférer aux individus, mais c'est l'homme lui-même qui est appelé à être immortel.

A partir de ce moment-là, tout est transformé. Effectivement, Paul peut annoncer la résurrection aux nations puisque la résurrection c'est l'identité personnelle, ce n'est plus lié uniquement au code de la Loi juive. C'est pour cela que saint Paul bataillera contre la Loi non pas comme un principe mauvais, mais comme un principe donnant sans cesse la tentation de se définir par ses qualités d'homme juste selon la Loi qui empêche de voir la possibilité d'éternité qui est dans le frère en face de soi. Au fond, Paul révolutionne la société pour aboutir à ce qui, je crois aujourd'hui est le fondement même de ce qu'il y a de mieux dans les intuitions politiques de la modernité, ce qui fonde la société c'est la personne et ce n'est pas la société qui donne à la personne d'être ce qu'elle est. On a appelé cela aujourd'hui dans un langage sécularisé, les Droits de l'Homme, on a coupé son enracinement métaphysique et transcendant, mais cela vient de saint Paul.

Frères et sœurs, je crois qu'aujourd'hui et cette année nous pouvons être extrêmement fiers d'être les disciples de saint Paul, pas seulement parce que nous les chrétiens issus du paganisme, pour nous, ces païens, ces nations ont franchi la barrière, le mur de honte qui séparait les juifs des païens, mais aussi parce qu'il nous a donné à chacun aussi bien les juifs (lui-même), que les païens (nous-mêmes), la possibilité de retrouver les racines d'une communion, d'une identité qui n'est plus simplement les qualifications, les avantages et les particularités que nous pourrions accumuler, mais par le seul fait de nous trouver tous ensemble dans la destinée de la résurrection, face à celui-là seul qui peut nous donner la plénitude de notre identité, le Christ, pour lequel Paul a donné son témoignage qui dure encore aujourd'hui.

 

AMEN

 

 

 

 
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