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TOUT EST ACCOMPLI

Jn 19, 25-35

Vigiles du troisième dimanche du temps de l'Épiphanie – A

(22 janvier 1984)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Ostie : Réserve de vin !

Q

 

uand Il eut pris le vinaigre, Jésus dit : "Tout est achevé, tout est accompli !" Cela veut dire que tout est porté à son plein développement. L'achèvement, c'est le moment où un être, ayant parcouru toute sa route, à travers les divers évènements et épisodes de cette vie qui sont comme des signes ou des jalons qui marquent le chemin, arrive à ce moment où il n'est plus question de chemin car, alors, tout trouve à la fois sa fin, il n'y a pas d'au-delà, et son accomplissement car tout est condensé, tout est ramassé en cet instant suprême.

C'est pour cela qu'au moment même où meurt Jésus, c'est l'accomplissement total et définitif du dessein de Dieu qui s'exprime à nos yeux, et quand on a vu Jésus mourir pour nous, et rendre son Esprit au Père, il n'y a plus rien d'autre à contempler, à voir et à comprendre. Il n'y a qu'à se laisser saisir par la mort même, pour entrer dans la vie.

Parmi les signes qui avaient inauguré cette marche vers l'accomplissement définitif, il y avait le signe des Noces de Cana. Je pense que, chez saint Jean, la symétrie dans l'accomplissement est voulue. Il y a un triple accomplissement dans le mystère de la mort du Christ : l'accomplissement de l'Église, l'accomplissement du pardon et, ultimement l'accomplissement de la manifestation.

L'accomplissement de l'Église, c'est le fait que Jésus, au moment même de sa mort, confie Marie sa Mère, dont il a reçu sa chair humaine, au disciple Jean et, réciproquement, confie Jean à la tendre maternité de Marie que Jésus Lui-même avait éprouvée tout au cours de sa vie. Lorsqu'Il était à Cana, les noces étaient encore de l'ordre de la Promesse. Les deux époux qui se mariaient ce jour-là, sans doute des amis de la famille de Jésus, allaient se donner l'un à l'autre. Et de la même façon, le Christ venait aux noces car Il venait se donner à l'humanité. Il était déjà là, en personne, mais rien n'était encore fait. Ici, sur la croix, les Noces ont trouvé leur accomplissement. Le Christ a engendré l'Église. Il fait que, désormais, l'Église n'est plus un peuple de la Promesse, mais elle est le peuple de la maternité et de la fécondité. Quand Jean reçoit Marie chez lui, parce qu'elle est Celle qui a donné sa chair au Christ, il reçoit le principe même de la cohésion du corps. La chair que le Christ a reçue de Marie, le corps du Christ qui va ressusciter, c'est le principe de rassemblement de tout ce qui est et de tout ce qui existe dans le monde et dans l'humanité. A travers la présence de sa Mère, manifestant dans la maternité humaine et divine de Marie, le plan même du Sauveur : "rassembler tout dans sa propre chair", cette chair de sa Mère qui reste là, sur terre, au pied de la croix, Jésus manifeste définitivement ce qu'est l'Église, l'accomplissement de l'unité du corps qu'Il a scellée, qu'Il a unifié, qu'il a fondé dans sa mort et le don de sa vie.

Accomplissement du pardon, car il s'agit de vinaigre lorsqu'Il crie : "J'ai soif !" A Cana, c'était simplement un manque : "Ils n'ont plus de vin !" Ici, c'est l'amertume de la faute et du péché du monde, de la violence et de la haine, symbolisées par l'amertume du vinaigre. A Cana, Jésus venait avec le signe qu'il allait poser au milieu de ce peuple. Ici, il n'y a plus de signe, il n'y a plus de puissance. Il n'y a que le cri éternel de l'amour bafoué de Dieu : "J'ai soif !" adressé à l'humanité tout entière. Et c'est un miracle encore plus grand que Cana, de changer l'amertume du vinaigre en un amour qui ne désespère jamais. A Cana, tout s'était passé dans l'inconscience des convives qui étaient tout à la fête et à leur insouciance. Ici, tout s'accomplit dans le drame de Celui qui meurt sous les yeux de sa Mère, exposé au péché des hommes. Et cet accomplissement, c'est précisément que, désormais, à travers la mort du Christ, nous savons que toute amertume, quelle qu'elle soit, peut être changée dans le vin généreux de la Résurrection.

Enfin, accomplissement de la manifestation. Nous fêtons en ces jours, la manifestation aux mages, la manifestation à Israël et aujourd'hui la manifestation à l'Église. Les Noces de Cana, c'est le moment où le Christ pose le premier jalon, le premier signe de sa mission au milieu des hommes. Il change l'eau en vin. Il est venu pour sceller par le vin de l'amour de Dieu la communion entre les hommes symbolisée par le vin qu'on boit ensemble à table et qui scelle un destin commun. Quand Il crée ce vin à partir de l'eau, quand Il change l'eau en vin, Il manifeste que, désormais, le porteur de toute communion entre les hommes, et entre Dieu et les hommes, c'est Lui, manifesté dans la chair. Ainsi Il manifeste vraiment ce qu'Il est. Il est l'un de la Trinité, un du cœur de Dieu qui vient être un au cœur de l'humanité pour porter, pour tisser, pour rassembler dans une unique communion la multitude humaine dispersée et brisée par son péché. C'est le premier signe de sa manifestation.

Au moment où Il meurt, Il est manifesté en vérité comme ce qu'Il est, non plus par un signe qui est le vin, mais par le plus intime de Lui-même lorsque, de sa lance, le soldat lui ouvre le côté. Ouvrir par la lance le côté du Christ, c'est pénétrer dans les profondeurs de Dieu, comme dira saint Paul. Et quand, de ce qui est apparemment un cadavre sans vie, dont on ne brise même plus les jambes, une lance de soldat va percer le flanc, il en sort encore de la vie, "du sang et de l'eau." La véritable manifestation, la véritable Épiphanie dans son accomplissement, c'est le moment où nous avons pu voir l'intime du cœur de Dieu d'où, apparemment mort, Il faisait encore jaillir la plénitude de sa vie. Comme à Cana, plus qu'à Cana, ce n'était pas de l'eau extérieure à Lui-même qui venait irriguer l'Église, car cette eau extérieure n'était qu'un signe, mais c'était vraiment cette Eau Vive qu'Il est Lui-même qui venait, à ce moment-là, se répandre sur toute la terre. Ce n'était plus simplement la générosité du vin qui fait la communion des convives, mais c'était la générosité du sang donné, car il n'y a que dans le don de soi que l'on peut sceller une quelconque communion.

Ainsi, depuis ce moment-là, plus rien ne peut nous être manifesté du mystère du Christ. La seule chose qui manque, c'est que nos yeux s'ouvrent, c'est que le vin, le vin nouveau du sang du Christ, c'est que l'eau, l'eau jaillie de son côté, prenne suffisamment possession de notre propre cœur, de notre regard et de tout ce que nous vivons et ressentons, pour que nous voyions en plénitude ce qu'actuellement nous n'apercevons que faiblement dans l'obscurité de la foi car nos yeux sont encore aveuglés. Alors, ce sera vraiment les Noces de Cana, les Noces de l'Agneau. L'Agneau égorgé siégera sur le trône, au milieu de la Jérusalem céleste. Il n'y aura plus de Temple parce qu'alors nous serons nous-mêmes sa demeure. Il n'y aura plus de pleurs, car il n'y aura plus de vinaigre et toute l'amertume des hommes sera changée en communion d'amour. Et il n'y aura plus exactement de manifestation car "Dieu sera tout en tous."

 

AMEN