AU FIL DES HOMELIES

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LE BONHEUR DE L'HOMME

Jn 19, 25-35

Vigiles du troisième dimanche de l'Épiphanie – B

(17 janvier 1988)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

E

n marge de la littérature biblique, il existe un livre apocryphe de la tradition juive non re­connu dans le canon des Écritures, qui s'ap­pelle le Quatrième livre d'Esdras et qui est tout entier une discussion pour savoir ce qui apporte le plus de bonheur aux hommes, si c'est le vin, l'amour d'une femme ou bien la vérité. Cette question est tellement profonde que saint Thomas d'Aquin lui-même a cru de son devoir de la traiter aussi dans ses œuvres, bien qu'il n'ait pas précisément un humour fantastique. Pourquoi se posait-on cette question ? Dans la tradi­tion du "banquet de Platon", il était de bon ton qu'à un moment ou l'autre du repas on se pose ce genre de question. C'étaient des festins uniquement entre hommes, et quand on était un peu lancé, on devait traiter le sujet avec un petit ton égrillard et plein d'humour, et c'était à celui des convives qui apportait le plus de finesse ou de subtilité dans les argumenta­tions pour résoudre la question.

Si je vous mentionne cela c'est simplement pour montrer que le mystère des noces de Cana peut nous ramener à cette question mais sous un autre biais, évidemment revu et corrigé par saint Jean. En effet, cette question en apparence naïve pose en ré­alité un très grand problème. Le vin, l'amour d'une femme ou la vérité, ce sont les trois grands registres de la communion humaine. Le vin, c'est ce registre tout simple de la sociabilité. On trinque. Quand on rencontre un ami, le premier geste parce qu'on est heureux de l'avoir retrouvé et d'être ensemble, c'est de "boire un verre". C'est une tradition typiquement mé­diterranéenne qui s'est conservée jusqu'à nos jours et que nous pratiquons avec beaucoup de bonheur, la preuve c'est que la qualité d'une table dépend aussi, aujourd'hui, de la qualité du vin. Par conséquent le fait de boire du vin ensemble, et pas seulement du sirop mais du vin, c'est le fait de pouvoir être ensem­ble dans un état d'une certaine gaîté qui est de bon aloi et qui est la traduction très consistante et très signifiante de la communion qui est entre les convi­ves. Il est sûr que les sujets de conversation viennent beaucoup plus facilement au cours du repas que tout au début où l'on se creuse la tête pour trouver une question à poser à son voisin ou sa voisine. Cela c'est la communion par le vin. Le vin est alors le signe de ce partage, de cette joie, de ce bonheur d'être ensem­ble, et finalement de partager le même destin.

Ensuite, l'amour d'une femme, c'est évidem­ment une communion infiniment plus profond car c'est à ce moment-là le mystère même qui est à la source de toute l'histoire de l'humanité. On retrouve là les origines mêmes du monde, c'est pourquoi "l'homme quitte son père et sa mère pour s'attacher à sa femme". C'est le mystère de la communion au sens où il s'agit du moyen de constituer cet immense, ce merveilleux corps entier qui est l'humanité. Et l'amour humain qui est planté dans le cœur d'un homme et d'une femme est précisément cette réalité qui donne un type nouveau de communion qui, par rapport à celle du vin, beaucoup plus expansive et exubérante, est plus intime et personnelle. C'est donc un second niveau de communion, dans lequel il s'agit de cons­truire tous les liens de la vie humaine, car chacun de nous a un père et une mère, et c'est dans cet enraci­nement de l'amour de notre père et de notre mère que nous existons. C'est donc le fondement même de toute communion humaine. Chaque fois que l'on veut re­monter à la racine de son être, on en vient là.

Quant à la vérité, c'est un troisième aspect de la communion. Peut-être, aujourd'hui a-t-il hélas moins d'importance dans nos relations ou dans notre manière de comprendre la vie et nos relations les uns avec les autres. Mais le mystère de la vérité c'est pré­cisément que les hommes peuvent s'entendre et peu­vent communier les uns avec les autres dans une ré­alité qui les dépasse. Le mystère de toute communion dans la vérité ce n'est pas seulement de s'entendre sur des formules mathématiques ou des sciences humai­nes, mais l'acte même par lequel deux individus peu­vent dire "ceci est vrai" et le reconnaître ensemble comme vrai, signifie que l'un et l'autre tournent leur regard, ensemble, vers une même direction qui le dépasse. Et précisément, s'ils disent "c'est vrai !", c'est que ce n'est pas eux qui ont fabriqué les choses, mais ils reconnaissent cette vérité de ce qu'ils disent ou de ce qu'ils pensent ou de ce qu'ils cherchent ou de ce qu'ils aiment, parce que cela les dépasse et que d'une certaine manière, cela s'impose à eux. C'est donc la communion par la transcendance. C'est la communion par laquelle nous sommes ouverts au mystère même de toute réalité, tout réalité de la terre, de notre vie familière que nous observons, à laquelle nous adhé­rons, et ultimement cette réalité transcendante qui est le mystère de Dieu sur lequel nous n'avons pas de prise pour le manipuler, mais auquel nous sommes fondamentalement attachés et relié pour reconnaître sa vérité.

Ainsi, lorsque nous entrons avec saint Jean dans le mystère de la communion à Cana, il faut nous rappeler la question du quatrième livre d'Esdras. Il y a pour chacun de nous un triple niveau de communion. Traduit en langage de saint Jean, il y a la communion du vin qui est le signe sacramentel. Ce sont les signes que Jésus a instaurés. Et là, précisément, pour donner un signe valable et signifiant au cœur de l'homme, c'est le signe de l'eau changée en vin. Le niveau de la communion "par le vin", c'est la communion des "si­gnes", le vin étant précisément le signe de ce que bu­vant ensemble, nous nous retrouvons ensemble dans la joie et le bonheur de partager ce moment. C'est donc le vin qui signifie la communion sacramentelle.

Mais s'il n'y avait que cela, s'il n'y avait que la réalité brutale du miracle, on se demanderait pourquoi il a eu lieu. Ce serait simplement un prodige de thau­maturge ou de prestidigitateur. Mais précisément la communion des signes et des sacrements a un but, a une finalité. C'est là qu'intervient la figure de la femme, la figure de Marie et la figure de l'Église. La communion réalisée par les sacrements a pour but d'établir la communion d'un peuple. Et c'est pour cela que cela se passe à des noces, c'est-à-dire à ce mo­ment où est célébré l'amour d'un homme et d'une femme qui va prolonger la vie humaine dans leur propre chair et qui va sceller ce lien de communion fondamental qui est symbolique de toute communion entre les hommes, car nous sommes tous pétris de la même chair, nous sommes tous issus de cette même chair.

Et précisément, c'est cela qui renvoie aussi au mystère du Christ mourant sur la croix et qui dit à Marie : "Voici ton fils !" et à Jean le disciple : "Voici ta mère !" A ce moment-là, ce n'est plus simplement la communion charnelle des individus dans la même chair, mais c'est cette nouvelle communion, mais elle aussi faite de chair et de sang, et qui nous constitue en un seul corps qui est le Corps du Christ, l'Église. Et pourquoi y a-t-il eu le signe sacramentel. C'est pour faire l'Église, c'est pour bâtir le corps, c'est en vue de l'Église.

Mais si l'Église était seulement pour elle-même, elle ne serait pas pour Dieu. Et c'est le troi­sième aspect : "Les disciples virent sa Gloire !" Eux qui commencent à être constitués en corps autour du Christ, eux qui commencent à devenir l'Église, ils voient sa gloire. Pourquoi fait-on partie de l'Église ? C'est pour entrer dans la communion de la vérité. L'Église n'est pas simplement cette communion fer­mée sur elle-même des hommes qui tisseraient des liens pour se débrouiller tout seuls. Mais c'est au-delà de cela. Chaque homme entre dans l'Église pour en­trer dans cette communion à la Vérité transcendante.

Communion par le signe sacramentel du vin, communion par la réalité du corps du Christ, Église épouse du Christ, Épouse féconde du Christ, commu­nion au mystère du Christ Lui-même qui est la vérité et qui, dans le mystère de sa mort et de sa Résurrec­tion, se livre à nous pour être, comme Il l'a dit Lui-même, "la vérité". Et alors, simplement par ce signe de Cana que la liturgie nous invite à faire entrer dans notre vie, nous sommes appelés, chacun, à vivre ce triple aspect de la communion, la communion sacra­mentelle de tous les signes qui jalonnent notre vie dans notre recherche de Dieu, la communion de l'amour et de la participation à la maternité de l'Église, constituer un seul corps, et la communion de la vérité, reconnaître que le Fils de Dieu s'est fait chair pour nous sortir de notre péché, pour faire de nous le peuple qui puisse dire à Jésus, ce que disait le prophète: "Tu es mon Dieu!".

 

AMEN

 

 

 
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