AU FIL DES HOMELIES

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JOIE DE L’AMOUR ET JOIE DU VIN 

Is 62, 1-5 ; 1 Co 12, 4-11 ; Jn 2, 1-11
Noces de Cana - année C (dimanche 17 janvier 2016)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Remplissez d’eau ces jarres ! »

Je me suis laissé dire, mais je n’y suis jamais allé, que dans certains villages alsaciens où le sens de la foi est très profondément enraciné, que ce soit du côté protestant ou du côté catholique, je me suis laissé dire que lors de la fête des vendanges une belle fontaine au milieu de la ville était débranchée du réseau d’eau potable et que l’on branchait la canalisation sur des tonneaux de vin (d’Alsace !), si bien que le vin coulait à flots dans la fontaine. J’y vois la meilleure illustration culturelle, folklorique et contemporaine, de ce que signifie le miracle de Jésus lors des Noces de Cana. (Je ne sais pas si la fontaine de vin existe encore car je crains que maintenant la loi Evin sur la consommation d’alcool exerce son pouvoir répressif sur ce genre de manifestation).

 

Vous avez remarqué qu’aux noces de Cana, Jésus est invité de façon presque accidentelle. C’est parce que sa mère y allait qu’il a jugé, en bon fils, qu’il fallait peut-être l’accompagner. Il avait déjà quelques disciples et c’est donc normal qu’ils l’accompagnent. On ne nous dit pas qu’il est allé à la messe à la synagogue ! Je ne sais pas si vous l’avez remarqué mais son souci concernant cette fête n’a pas été de prendre à part les deux fiancés et de leur dire : « Je vais vous expliquer les quatre piliers du mariage tels que je les conçois maintenant, dans ma nouvelle façon de voir le sacrement de mariage ». On ne peut pas vraiment dire que Jésus allant aux noces ait posé la barre très haut au point de vue spirituel. Certes, plus tard, la Tradition et les théologiens ne se sont pas gênés  pour en tirer quelques normes ou quelques exigences supplé­mentaires. Mais Jésus, pour sa part, est allé à des noces comme on le faisait d’habitude. À cette époque là d’ailleurs, les juifs avaient encore le droit d’être polygames, selon les prescriptions de la loi de Moïse. Donc, il est inutile de chercher dans cet épisode une mise au point de la théologie du sacrement de mariage.

 

En réalité les deux thèmes fondamentaux de ce récit, ce sont l’amour et le vin : il est bon de relire cette histoire à ras de texte : il s’agit de fêter l’amour de deux jeunes gens avec un grand nombre d’invités : c’était un moment de joie, de bonheur, pour les fiancés et pour tout le village.

 

C’était l’amour qui était un motif de joie, de bonheur, et pas d’abord parce qu’on allait avoir des enfants : tout simplement pour le bonheur des jeunes mariés. Et le vin était tellement important qu’il a fait l’objet d’un miracle, d’un signe tout à fait remarquable voulu par Jésus lui-même. Les gens de la noce sont tellement heureux qu’ils ont épuisé la réserve de vin. Vous imaginez ce qui arriverait dans un grand mariage aujourd’hui …

 

Donc Jésus est là et accomplit ce premier signe : que veut-il dire exactement ? Le sens est plus clair qu’il n’y paraît : le fait qu’ils n’aient plus de vin risque tout à coup de casser la fête risque. Ça va être la honte pour la famille et le désastre pour la joie des convives. Marie détecte tout de suite la fragilité qui menace cette joie naïve et presque enfantine. Cette joie est fragile, elle peut disparaître d’un instant à l’autre à partir du moment où il n’y a plus de vin. La réaction de Marie : « Ils n’ont plus de vin», nous paraît mystérieuse mais elle va s’éclairer par la suite. Jésus réagit par une sorte de fin de non-recevoir et pourtant Marie insiste et dit aux serviteurs : « Faites tout ce qu’il vous dira ». Marie ne peut pas croire que la joie des noces va s’arrêter là. Elle est le prototype même de la foi dans la puissance de ce que Jésus peut faire. Elle a déjà compris que Jésus ne peut pas devenir e complice de cet échec collectif, la perte du bonheur et de la joie des noces.

 

C’est précisément à ce moment-là que se produit l’événement qui, vous l’avez noté, n’est pas raconté : le miracle comme tel est comme un blanc dans le récit. On sait très peu de choses : Jésus ordonne de remplir toutes les jarres. Pour votre curiosité personnelle les six jarres représentent cent vingt litres chacune (set ou huit hectolitres en tout !). ces jarres sont vides, elles ne servent plus à rien, car elles ne contiennent même plus l’eau qui servirait aux rites d’accueil des invités ... C’est dans cette opération de remplissage que se produit le signe posé par Jésus, mais on ne voit rien, on ne sait rien. Son action du Christ est absolument cachée. Ensuite seulement, le sommelier, comprend qu’il s’est passé quelque chose, mais c’est tout. Les seuls qui savent la provenance du vin, ce sont les serviteurs. Ils sont bien placés pour le savoir, eux qui ont rempli les jarres. Et la fête peut reprendre.

 

Alors, quelle est “la pointe” de ce miracle ? C’est littéralement un miracle de folie. Jésus voit que les gens veulent vivre joyeux, qu’ils veulent fêter l’amour et le vin. Et ça va s’arrêter brusquement et donc il se fait un devoir de ranimer cette joie autrement, par un moyen un peu fou qu’on peut appeler la surabondance. D’où la quantité un peu délirante de vin. Mais Jésus se doit de montrer que s’il intervient, il agit dans la ligne même de la joie des noces, dans un débordement et une surabondance qui dépasse toutes les attentes : en effet les convives se seraient contentés d’un vin de moindre qualité à la fin de la fête et on leur sert le meilleur qu’ils aient jamais bu.

 

Ce miracle de Cana veut donc dire une chose très simple. Jésus signale à sa mère que « son heure n’est pas encore venue ». D’ailleurs le moment absolu où tout va changer dans l’éclatement et l’embrasement  de joie du salut ce n’est pas maintenant, c’est le moment de sa Pâque, lorsqu’il mourra sur la croix et ressuscitera le troisième jour : en fait c’est cela le vrai miracle de Cana : au moment où Jésus n’aura plus de vie, il transformera sa mort, la jarre vide de son corps supplicié en vin nouveau de l’Esprit, celui qui enivrera les Apôtres à la Pentecôte. Mais dès maintenant, Jésus pose un acte, un geste qui montre prophétiquement ce que sera sa vie et son passage dans notre humanité : il est venu pour que le salut donné aux hommes soit vraiment un débordement de joie, une surabondance, quelque chose qui dépasse toutes les prévisions et toutes les attentes, en un mot : une ivresse.

 

Tel est le sens des Noces de Cana ; Dieu se rend compte à travers la joie des convives de cette aspiration fondamentale de l’humanité au bonheur et il lui déclare que son aspiration à la plénitude surabondante de la fête est tout à fait légitime. Si Jésus va aux noces, c’est donc qu’il considère que la fête, l’amour et le vin ce n’est pas si mal que ça pour exprimer ce qu’il veut accorder aux hommes. Tout cela fait partie du registre de cette bonne vie des hommes et de la création. Même après le péché originel, il est juste et bon de fêter l’amour et le vin. Et Jésus pourrait répéter au milieu de cette fête ce qu’il a dit à l’aube de la création : « et Dieu vit que cela était bon ».

 

Ce n’est déjà pas mal. Mais il sait aussi que cette fête est fragile et qu’avec les moyens humains, cette joie n’arrive pas à sa plénitude. Non seulement ça ne marche pas parce qu’il n’y a plus de vin mais même les jarres sont vides ! On a coutume de dire que les jarres sont comparables au système de l’ancienne Alliance, censée apporter un bonheur limité et régulé par la loi : cela voudrait donc dire que l’ancienne Alliance est en phase finale, puisque les jarres sont vides.

 

Le héros des noces de Cana c’est vraiment le Christ qui semble dire aux convives : « Tout ce que vous attendiez, je viens vous l’apporter mais je viens vous l’offrir sur le mode de la surabondance, selon une façon d’agir que vous ne  pouvez pas comprendre : le miracle « échappe au récit » : c’est le moment inexpliqué et inexplicable. C’est le problème de la foi et de l’existence chrétienne. Qui sommes nous, sinon des témoins émerveillés, mais aveuglés et presque muets du fait que la création n’est pas arrivée au bout de ses ressources et de ses possibilités ? Tel est notre premier témoignage : être chrétien c’est dire avant tout : « Tant  qu’il y a de l’amour et tant qu’il y a du vin dans le monde, on peut vivre !!! ». Le Christ légitime le désir de vivre que l’homme éprouve et cette aspiration folle à « vivre au-dessus de ses moyens » : Jésus n’est pas malthusien ! Et nous sommes les témoins de cette folie et de cette joie de vivre.

 

Vous comprenez, frères, pourquoi il a choisi une noce et non pas un enterrement pour poser ce signe. Quand Jésus vient à cette fête, il veut légitimer cette joie et il se réjouit « parmi les enfants des hommes ». La joie des noces, la joie du vin est légitime et nous n’avons pas à détruire la vie, à la rendre insupportable pour valoriser et préférer le Royaume de Dieu. L’Homme-Dieu vient au milieu des noces, on ne sait pas comment il surgit au cœur de notre monde et de notre humanité mais il y surgit dans une espèce de surabondance d’amour et de joie qui nous dépassent. Voilà ce qui va donner cette couleur si particulière à l’Évangile de Jean : ce témoignage décrit le surgissement imprévu du salut dans chaque occasion : pour un aveugle né, c’est recouvrer la vue : pour des foules qui meurent de faim dans un endroit désert, Jésus multiplie les pains ; pour le paralytique de Bethesda qui attend depuis trente huit ans d’être plongé dans la piscine, c’est la parole « Lève-toi et marche ! ». Tous ces signes sont accomplis de la même manière. Ce que les gens attendaient, parfois dans la souffrance, parfois dans la joie, le Christ vient transformer ce désir et cette attente dans la joie du Royaume qui vient.

 

C’est un aspect fondamental de notre vie dont il  nous faut prendre conscience aujourd’hui. Combien de fois on présente la religion comme un système “rabat-joie” ! Que de prescriptions, “fais ceci”, “ne fais pas cela” … De grâce, essayons de retrouver l’essence profonde de notre foi, cette rencontre avec un Dieu en veine de surabondance et en excès de joie ! Cela ne veut pas dire qu’il faudrait nier le malheur ou la souffrance. Mais qu’on ne fasse pas de la foi chrétienne un système de pensée qui n’attend du Christ que le seul souci d’essuyer nos larmes. Il y a quand même encore de la joie dans le monde et nous, chrétiens, nous avons à témoigner que cette joie là aussi peut et doit être sauvée. Nous avons à dire que toute la joie du monde a besoin d’être transfigurée par la venue du Christ au milieu de son peuple.

 

C’est le sens du geste que nous allons poser ensemble maintenant : chaque fois que nous célébrons l’Eucharistie, c’est le Seigneur qui vient aux noces et qui nous dit : «  Je vous donne le vin nouveau, vous ne savez peut-être pas comment je le fais mais je ne vous dirai pas le secret tout de suite, vous saurez plus tard. Je vous donne le pain qui donne la Vie et je commence à transfigurer la joie du monde pour que ce soit la surabondance de la joie du Royaume pour tous ceux qui aiment à partager le pain ». C’est le vrai, le seul programme de notre vie et je pense que si les hommes qui ne le connaissent pas savaient vraiment que c’est bien là notre programme, le fait de le découvrir à travers nous, changerait quelque chose dans leur vie et sans doute aussi dans la nôtre et cela finirait par changer la face du monde. Amen.

 

 
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