AU FIL DES HOMELIES

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LE VIN DES NOCES, CELEBRER LE DESIR DE DIEU

Is 62, 1-5 ; 1 Co 12, 4-11 ; Jn 2, 1-11
Deuxième dimanche du Temps Ordinaire, Noces de Cana – année C – (20 janvier 2019)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant ».

Et vous, frères et sœurs, avez-vous gardé le bon vin jusqu’à maintenant ? La question nous concerne tous. En effet, qu’est-ce que des noces ? On n’y pense pas parce qu’on est complètement submergé par les détails pratiques, l’organisation des tables, le salon du mariage et les dernières retouches à la robe de mariée. Mais en réalité, qu’est-ce que des noces ? Je vais vous proposer une petite définition et vous réfléchirez chacun, ceux qui s’y préparent et ceux qui y sont déjà, si cela correspond vraiment à votre expérience. Les noces, c’est la célébration du désir.

En effet, pourquoi célèbre-t-on des noces ? Ce n’est pas simplement, comme on le croit aujourd'hui, parce qu’il faut officialiser – certains disent régulariser – la situation. Cela véritablement ne suffit pas et cela n’en vaut pas la chandelle. D’ailleurs quand Jésus est allé à Cana, ce n’était pas pour régulariser la situation, parce qu’à cette époque-là, les parents réglaient tout et Jésus n’a pas dit : « Je vais maintenant prononcer la bénédiction sur les époux et vous allez chanter tel cantique »… En réalité, Il s’est comporté comme l’un des invités, Il n’a pas dit des choses extraordinaires, Il n’a pas fait d’intervention. La principale qu’Il fit fut de s’occuper de la cave, et de s’en occuper tellement discrètement que personne ne s’en aperçut. Les noces ne sont donc pas d’abord une affaire d’intendance, de réglementation sociale, ni le fait de pouvoir acquérir une sorte de statut réglé, net et précis.

En fait, que fait-on au moment des noces ? On reconnaît dans le cœur des époux un véritable désir de l’un pour l’autre, les époux entre eux et tous les invités qui sont là, et ils sont là simplement pour dire : « Nous sommes admiratifs devant le désir que vous avez de vivre ensemble ». Mais on n’est qu’au stade du désir, on n’est pas dans l’explosion du désir, on est au moment même où les fiancés disent : « Il y a un secret dans notre cœur, nous ne pouvons pas tout vous expliquer mais ce secret, c’est le désir que nous avons l’un pour l’autre de faire quelque chose de grand ». Si vous voulez bien préparer non seulement votre propre cœur mais aussi celui de vos invités, expliquez-leur que ce n’est pas simplement faire la fête, mais plutôt célébrer la beauté et la grandeur du désir qui peuvent être dans le cœur d’un homme et d’une femme pour qu’ils aient envie de s’aimer.

Or, le "désir" est le même mot que "sidéral" ou "sidéré". Le désir n’est pas seulement la sidération mais aussi le fait de vouloir décrocher les étoiles. Sidéral, c’est les astres, c’est les étoiles, et le désir, c’est aspirer aux étoiles. La véritable fonction du désir est de déployer ce désir qui nous habite au plus profond de nous-mêmes. Pourquoi est-ce si important ? C’est parce que le désir, dans l’être humain, a une manière de fonctionner tout à fait étrange. A la différence par exemple de l’appétit : dans l’appétit, on a faim, on mange et c’est fini. Dans le désir, on aime et cela continue, cela se poursuit et s’approfondit. Désirer, c’est comme vouloir les étoiles. On veut d’une certaine manière l’impossible, et c’est parce que ce désir est pour ainsi dire tellement profond, moteur dans notre existence, qu’on ne peut pas en rester là. Le jour où on dit « je t’aime », on s’aperçoit que, dans la bonne logique du désir, on devrait dire « je t’aime et je t’aime encore plus », et c’est cela le fond même de la question.

Le désir est donc la manière dont on est progressivement saisi par la présence de l’autre, et on peut y répondre ; mais chaque fois qu’on y répond, on sent qu’on n’y a pas encore vraiment répondu, qu’il y a encore un possible, quelque chose à partager, de plus secret, de plus profond dans le cœur de celui ou de celle que j’aime et que j’ai envie d’aller plus loin. Le désir est la chose la plus étonnante dans le cœur de l’homme : parce que tout le reste, quand on a compris quelque chose, le dossier est bouclé, quand on a mesuré quelque chose, on sait. Le désir, à la fois on sait et on sait que ce n’est jamais fini, jamais achevé.

Quand Jésus est allé aux noces de Cana, Il a voulu dire très simplement : « Un des premiers lieux où je vais me manifester au monde, c’est le désir qui est au cœur de ce jeune couple qu’on est en train de célébrer et d’entourer de notre amitié, de notre prière ». C’est cela le sacrement du mariage. Il faut qu’il y ait ce désir profond dans le cœur de chacun pour comprendre que ce qui nous unit maintenant, ce qui nous attache, ce qui nous pousse l’un vers l’autre, c’est quelque chose avec lequel nous n’aurons jamais fini de mesurer à quoi cela nous engage. Le désir suscite un engagement qui, normalement, ne doit pas finir. Certes, il y a des accidents de parcours, des moments où c’est plus dur, et même où cela casse, mais si Dieu a voulu créer l’homme et la femme tels qu’Il les a créés, c’est parce qu’Il a mis en eux ce secret, le désir de l’un pour l’autre.

Or, ce qu’il y a encore de plus étonnant dans le désir, c’est que ce que l’on désire, on croit que c’est cela, et au moment où c’est arrivé, c’est encore plus profond. D’une certaine manière, l’économie du désir – c’est pour cela qu’on y tient en général et quand on ne désire plus rien, c’est très grave – consiste à se rendre compte que, chaque fois que nous faisons un pas, il y a quelque chose de plus grand et de plus beau qui nous attend, et c’est quand même extraordinaire. Le désir en l’homme n’est pas simplement d’assouvir le désir, c’est de rester sans cesse ouvert à la présence qui est face à moi, la personne avec laquelle je me suis engagé, et dont je me rends compte qu’elle représente pour moi un espace d’échange et de liberté ; si j’y suis attentif, si je sais l’accueillir, si je sais le déchiffrer, c’est normalement quelque chose de profond qui durera toujours.

Vous comprenez alors pourquoi Jésus a versé le meilleur vin à la fin des noces. Il n’a pas fait dans la production industrielle, Il a fait un geste pour dire : « Ce que je vous offre maintenant – c’était évidemment d’abord à l’intention des mariés, puis de toute l’assemblée –, c’est le vin meilleur encore que tout ce que vous pouviez supposer, meilleur encore que le premier vin que vous aviez reçu, et ce vin, c’est mon amour, c’est Moi qui ouvre votre désir, qui le guide, qui l’attise, et c’est Moi qui le fait vivre ». Et c’est cela le vin meilleur, plus que tout. Au fond, si l’Église a fait un sacrement de mariage, ce n’est pas simplement pour copier les institutions humaines, c’est qu’à partir du moment où on est dans cette quête du désir, du mystère et du secret de l’autre, jusqu’où pourra-t-on le découvrir ? Et la promesse de Dieu est de dire : « Au fin fond du cœur de votre désir et de votre amour l’un pour l’autre, qui est là ? C’est Moi ».

Alors frères et sœurs, il est sûr que ce n’est pas toujours un chemin ni très lisse, ni très facile – ceux qui ont déjà pas mal d’années au compteur pourraient vous le raconter – mais cela n’empêche que telle est la vérité : Dieu est le vin meilleur, c’est Celui qui vient couronner ce que vous cherchiez et attendiez ; non pas pour vous faire partir dans une sorte de contemplation purement mystique. Non, au fond la contemplation que Dieu vous donne, c’est Lui à travers celle ou celui que vous aimez. Voilà le mystère du mariage, voilà le vin nouveau ! Alors, je n’ai plus qu’un mot à dire, « à votre santé » !

 
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