AU FIL DES HOMELIES

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D'AMOUR ET DE VIN

Is 62, 1-5 ; Ap 19, 5-9a ; Jn 2, 1-11
Deuxième dimanche du Temps Ordinaire – année A (19 janvier 2020)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Je pose plus spécialement la question aux fiancés aujourd’hui, mais elle s’adresse à tout le monde : à votre avis, qu’y a-t-il de plus important dans cet Évangile ? Que veut-il nous montrer ? Quel est le thème fondamental de ce petit récit ? Est-ce l’amour ou le vin ? Vous n’avez peut-être jamais pensé à cela… Et pourtant c’est bien la question. Qu’est-ce qui est le plus important à ce moment-là du repas de noce : l’amour ou le vin ?

A première vue, l’amour n’a pas grande importance, sinon pour être l’origine des faire-part. Or vous savez ce que c’est, vous les fiancés, ce terrible travail des faire-part, de n’oublier personne pour ne pas vexer, mais après, les deux jeunes mariés disparaissent dans le paysage. Il semble donc que même si on appelle cela les Noces de Cana pour montrer que c’est un événement, en réalité on n’a pas tellement l’impression que Jésus s’occupe de l’amour des tourtereaux.

A l’inverse, le problème du vin fait la préoccupation et de Jésus et de sa mère Marie. Sa mère d’abord, une sorte de pure mère juive pied-noir, qui s’est aperçue de tout ce qui se passait et elle a vu qu’il y avait du flottement dans le service. Elle va voir son fils et lui dit : « Enfin mon fils, tu ne te rends pas compte, tu n’as pas vu ce que les serviteurs nous ont servi à la fin de ce repas, ils n’ont mis que deux doigts dans le verre, il n’y a presque rien à boire, et deuxièmement il semble sentir la lie au fond des verres… » C’est elle qui devine le problème la première. Les maîtres d’hôtel n’ont rien compris, ils sont très embarrassés, et elle se dit qu’il faut faire quelque chose. Et puis Jésus après, est une sorte d’impresario extraordinaire, un peu informaticien pour faire de la pub, comme s’Il disait : « Si vous avez un problème dans un mariage, appelez-moi, je règlerai cela tout de suite ». Il est très curieux que toute l’attention porte sur le vin.

Alors, qu’a voulu faire Jésus? A-t-Il voulu magnifier les noces, l’amour humain, comme on pourrait s’y attendre, ou bien a-t-Il simplement choisi l’occasion pour montrer comme dit l’évangéliste, un premier signe et susciter la foi ? Je répondrais, comme à la devinette, Jésus a-t-Il voulu magnifier le vin ou l’amour ? Eh bien, tous les deux mon général.

En effet, on ne peut pas séparer l’amour et le vin. Je ne suis pas en train de détruire la renommée du Coca-Cola et de la Badoit, il en faut aussi. Mais, ce qui est étonnant dans cette affaire – et c’est ce qui fait que ce texte nous fascine –, c’est qu’il y a l’amour et le vin. Et pour qu’une fête, un mariage, soient réussis, vous pouvez tourner le problème dans tous les sens, il faut les deux. Et Jésus – c’est ce qui est intéressant dans ce récit –, s’occupe de l’amour d’une certaine façon, de l’amour des jeunes gens, et Il s’occupe du vin pour tout le monde d’une autre façon. Et d’une certaine manière, à travers ce petit récit des Noces de Cana, c’est tout le programme de la vie des gens mariés qui est évoqué.

En effet, commençons par l’amour. Jésus répond à l’invitation. C’est ce que vous allez faire dans quelques mois quand vous demanderez le sacrement de mariage. Vous voulez vous marier, et le premier invité – je suis sûr que vous n’y avez pas pensé dans la liste des faire-part –, c’est le Christ. Car s’Il n’était pas là, vous seriez "chocolat", il n’y aurait pas de bénédiction nuptiale. Ce n’est pas moi qui vous donnerai la bénédiction nuptiale, c’est le Christ. Mais, et c’est cela qui est intéressant, Il est là présent dans votre mariage, Il sera là présent, je vous le promets au nom de l’Église, de tous ceux qui sont ici mariés et ont reçu cette grâce du mariage, vous serez accueillis et le Christ répondra à votre invitation.

C’est la première chose, ne l’oubliez pas, Il ne mange pas beaucoup, ce n’est pas la peine de Lui préparer une assiette, mais Il sera là, pour vous. Il est le seul qui peut être le garant de votre intimité car le cœur du mariage, c’est que deux êtres veulent fonder, réaliser entre eux une intimité d’une telle profondeur qu’il faut qu’elle reste, d’une certaine manière, secrète. C’est cela qui est extraordinaire, j’imagine que le Christ a eu simplement un regard pour les mariés et c’est tout, mais un regard qui disait tout. Tout ce qui se passe en vous, tout ce qui vous est donné aujourd’hui, tout ce que vous allez partager ensemble, c’est Lui qui en est la source et c’est Lui qui vous le donne. Mais cela, c’est votre affaire, c’est votre secret, à la fois dans la profondeur de l’amour que vous avez l’un pour l’autre et dans la joie du bonheur d’être l’un pour l’autre, de donner des enfants ensemble.

C’est cela que l’on fête ce jour-là, et quand Jésus répond à la noce et qu’Il vient à votre rencontre, c’est cela qu’Il veut dire : Il y vient en respectant absolument la réalité et la profondeur de l’intimité qui vous unit désormais l’un à l’autre. C’est même mieux que cela, Il se dit non seulement qu’Il respecte votre intimité mais encore qu’Il va la rendre plus profonde et d’une certaine manière qu’Il y participera, mais avec une telle discrétion, une telle délicatesse que peut-être vous ne vous rendrez compte de rien. Peu importe. Jésus n’est pas là pour dire : « Ôtez-vous de là que Je m’y mette », Il y est, Il est là pour vous. C’est cela l’intimité, c’est cela votre bonheur.

Même pendant le temps des fiançailles – ce moment où on pense à des tas de choses –, Il est là simplement pour être auprès de vous et dire : « Je vous prépare le cœur à ce merveilleux événement dans lequel Je viendrai, Je veillerai comme un ami sur votre intimité et Je la respecterai infiniment ». C’est pour cela qu’au moment de la noce, Il ne se manifeste pas plus que cela du côté de l’amour.

Alors, que reste-t-il ? Il reste le vin. Et là, c’est très important aussi. On voit le lien entre les deux, car pourquoi fête-t-on la noce ? Au fond vous le sentez bien vous-mêmes, votre amour, ce que vous commencez à fonder, à réaliser, à concrétiser, d’une certaine manière, il n’y a pas besoin d’autre chose, vous êtes là tous les deux l’un pour l’autre, et si le Christ veut y venir, Il y vient. A la limite, si vous vouliez vous marier tous seuls dans l’Eglise et demander au frère Daniel de dire les formules rituelles, cela suffirait, n’est-ce pas ? Je pense que vous n’envisagez pas les choses comme cela. Pourquoi ? Parce que cette intimité, ce bonheur que vous avez, sont un trésor si profond, si merveilleux, si grand – et chacun d’entre vous a un trésor particulier dans son cœur –, c’est si grand et si décisif qu’il faut bien trouver quelque chose pour dire à ses amis : « Ce bonheur est vrai et nous voulons vous y faire participer ».

A ce moment-là, les moyens sont généralement plus limités. A Cana, petit village juif en Galilée qui existe encore aujourd’hui et qui usurpe la qualité de son vin au nom des Noces de Cana dans l’Evangile, Jésus veut dire : « Moi le Christ, au cœur de votre amour, l’amour des deux qui sont là devant la table, Je voudrais partager avec vous si profondément que votre bonheur puisse aussi rejaillir sur vos amis ». Et comment dans le monde méditerranéen peut-on exprimer le bonheur d’être ensemble ? C’est vieux d’au moins six millénaires, on n’a jamais cessé le métier, c’est de boire ensemble à la santé les uns des autres. Il n’y a rien de plus grand, de plus beau, c’est tout simple mais quand on a bu un bon vin et qu’on a trinqué à la santé les uns des autres, à ce moment-là on a posé un geste de convivialité. Cela veut dire : « On vient là chez vous, les jeunes mariés qui nous avez invités, et on boit, non pas pour s’enivrer, – d’ailleurs on ne dit pas qu’ils se sont enivrés même avec six cents litres, c’est beaucoup, il a dû y avoir le lendemain un petit brunch assez copieux et assez arrosé, six cents litres, il fallait les écouler –, mais pour partager. Cet événement est si profond, si heureux, que le Christ vous aide à faire qu’il soit le plus authentiquement partagé avec vos proches, vos amis, vos parents et tous ceux qui d’une certaine manière ont envie de se réjouir avec vous dans cette rencontre que vous avez réalisée et que vous allez accomplir par vos noces.

Frères et sœurs, c’est très important pour la théologie du mariage et pour la manière de concevoir le mariage. Trop souvent, on pense que le mariage est d’abord le fait de constituer le couple. C’est vrai, d’ailleurs, c’est indispensable et il vaut mieux prendre toutes les précautions voulues. Mais après, un couple, et surtout encore aujourd’hui, vit dans la vie sociale, vit avec des amis, avec des tas de personnes, collègues de travail etc. Comment faire rayonner le bonheur que l’on a de vivre ensemble et de vivre en famille, avec le fait de vivre en société ? C’est un peu cela le mystère de Cana. C’est pour cela que cela nous fascine. On voit comment Jésus dit à ces deux jeunes qui se marient : « Je vous garantis l’intimité de votre bonheur, J’en garde le secret pour vous et avec vous, et en même temps Je veux que vous le partagiez ».

Aujourd’hui peut-être certains d’entre vous savent que l’un des leitmotive du pape François, c’est la mission. C’est très bien, mais je pense que peu d’entre vous iront sur le cours Mirabeau à la fin de la messe pour dire : « On a eu une messe extraordinaire, on a découvert les Noces de Cana ». Je ne pense pas que cela va être votre premier réflexe. En réalité, le premier réflexe est de savoir d’où vient le bonheur, c’est cela qui compte. Et si les chrétiens étaient déjà d’abord les témoins du bonheur que Dieu leur a donné par le mariage, par la famille et par la manière dont Il les accompagne jour après jour, si Dieu faisait cela d’abord en nous, alors on aurait envie tout simplement de le partager, pas nécessairement par des grands discours, des grands programmes de révolution, de transformation du monde, simplement le partager, accueillir des amis, se retrouver ensemble, partager des bons moments avec les enfants, être au service les uns des autres, tout cela c’est aussi quelque chose qui jaillit du bonheur intime et conjugal. Si on sait s’aimer en famille, on saura aimer dans la société avec exactement la mesure et les exigences qu’il faut.

C’est pour cela qu’aujourd’hui ce temps de préparation, c’est le moment pour vous de vous dire ensemble : « Qu’allons-nous pouvoir vivre ensemble dans le secret même de notre amour ? Qu’allons-nous pouvoir partager de cette joie que nous nous donnons l’un à l’autre et que nous recevons de Dieu ? » S’il y a cela, c’est bien parti.

Alors, fêtez aujourd’hui vous aussi vos Noces de Cana, et découvrez cette double dimension de votre couple, essayez de la mettre en œuvre de la façon la plus simple possible et le plus tôt possible.

 
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