AU FIL DES HOMELIES

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C'EST PAS SÉRIEUX 

Is 62, 1-5 ; Ap 19, 5-9a ; Jn 2, 1-11
Noces de Cana - année A (dimanche 18 janvier 1981)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Arles : Les noces de Cana

 

Entre nous frères et sœurs, mais strictement entre nous, ce miracle n'est pas très"sérieux". En effet quand on est le Messie et qu'on vient d'être investi solennellement par la parole prophétique de Jean le Baptiste : "Voici l'Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde", quand on sent qu'on a déjà passé trente ans et qu'il ne nous en restera pas beaucoup pour annoncer le royaume de Dieu parmi les hommes, quand il y a à peine une semaine qu'on a choisi quelques disciples, qu'ils vous ont fait confiance de manière absolue, décider tout à coup et aller passer la dernière journée de cette semaine à la noce, avouez que c'est étonnant ! S'il y avait eu à cette époque, quelque informateur religieux ou quelque chroniqueur du "Monde" intéressé par cette nouvelle personnalité religieuse qui se levait en Israël et que, l'ayant suivi, il se soit glissé dans la foule des convives pour rédiger ensuite une petite annonce d'agence, il n'aurait pas manqué de remarquer, avec cet esprit moderne toujours un peu soupçonneux, qu'un tel miracle pareil était un peu démagogique. Quand on sait ce que sont les noces au Proche-Orient, pour lesquelles on a rassemblé de quoi se nourrir et boire pour réunir tout un village dans une assemblée de fête, le fait d'avoir déjà épuisé les réserves de vin aurait dû éveiller dans l'attitude du Christ quelque circonspection. Il n'aurait pas dû prendre sur Lui de leur fournir plus de cinq cents litres de vin (ce qui était une concurrence déloyale pour les vignerons du village).

Notre informateur aurait trouvé sans doute de bons arguments pour critiquer un Messie si indifférent à notr e mauvaise conscience moderne qui voit le mal absolu dans la "civilisation de consommation", qui est comme on ne cesse de le dire l'origine de tous nos malheurs. Bref, ce miracle a quelque chose de provocant ! Si encore c'était un bon miracle classique : guérir un lépreux, voler au secours d'une veuve qui a perdu son fils, tout cela, ça rentre bien dans nos cadres de pensée humanitaire et moralisante et par là, le Messie devient quelqu'un de tout à fait rangé selon nos propres idées, mais là, tout de même, ce miracle un peu gratuit insolite et provocant, pourquoi donc ?

Ce n'est pas très sérieux et pourtant, c'est extrêmement grave, parce que le Christ a délibérément choisi cette circonstance pour manifester qui Il était et comment Il voulait se manifester. Déjà nous savons qui Il est par l'évangile. Celui que les mages ont cherché, celui qui a été manifesté à Israël comme l'Agneau qui porte le péché. Mais dans ces épiphanies c'est le Christ qui est manifesté. Or, dans ce premier signe, c'est Lui qui se manifeste, qui prend l'initiative de dévoiler le mystère de sa personne et de sa mission. Et lors de cette première fois, le Christ a voulu manifester son amour et sa tendresse dans un évènement banal, sans intérêt historique, sans valeur extraordinaire. Il aurait pu commencer par une prédication virulente sur la situation politique et sociale lamentable qui pesait sur la Galilée à cette époque-là. Il aurait été fort apprécié. Il aurait pu commencer par un geste de "bienfaisance spectaculaire".

Or à Cana, c'est Lui qui accepte les données et le contexte qu'on Lui impose. Il va aux noces de Cana parce que sa mère y est invitée et Il y va dans un geste amical et simple, un geste de reconnaissance et d'appartenance familiale, un geste qui, en soi, n'a pas d'importance. Et c'est là précisément qu'Il choisit de manifester sa gloire. Ceci est riche d'enseignements. Le Christ s'est manifesté ainsi à Cana parce qu'Il a voulu se manifester dans la société de son temps, telle qu'elle était. Et Il a voulu montrer que dans ce rassemblement des petites gens de ce petit village, dans cette société toute simple qui ne se posait pas de très grandes questions et qui avait passé sûrement plusieurs semaines à préparer cette noce, dans cette société qui ne portait pas le poids du monde et de ses problèmes, mais qui essayait de vivre au jour le jour, c'est là qu'il Lui fallait manifester sa gloire, non pas en leur disant qu'ils avaient autre chose à faire qu'à faire la fête, mais au contraire en leur faisant comprendre qu'Il était heureux d'être parmi eux : c'est le propre de la Sagesse de Dieu telle qu'elle nous est décrite dans l'Ancien Testament : "La Sagesse trouve sa joie à vivre parmi les enfants des hommes". Voilà l'Épiphanie, la manifestation du Christ à Cana : dans la sobriété et le dénuement d'une vie toute simple, la vie des gens de ce village. Voici qu'ils n'ont plus de vin, et Jésus veut manifester sa tendresse et son amour des hommes à travers ce geste qui les comblera de sa richesse de Dieu pour les faire parvenir à une joie plus grande encore.

Je ne sais pas pour quelle raison, c'est le mystère de notre histoire d'hommes modernes nous avons toujours tendance à nous trouver mal dans ce monde, nous éprouvons un désir permanent de dire que "ça ne va pas", que ce monde va de plus en plus mal, qu'il n'y a plus rien à espérer, que c'est le règne de la violence, de l'injustice, de l'astuce pour tromper et se tromper, que notre monde est dévoyé au plan moral, social et économique, et nous ne trouvons pas d'autre méthode pour guérir ce mal que de l'aggraver par le soupçon sur nous-mêmes, sur les autres et sur notre société, ou encore de développer une mauvaise conscience qui nous replie sur nous-mêmes et crée en nous le désespoir.

Il ne s'agit pas, pour guérir cette maladie de la mauvaise conscience, de se faire les prophètes d'un optimisme béat et naïf, mais je me souviens d'un mot de Jean-Paul Ier, comme il en avait souvent au cours de ses audiences, une petite phrase improvisée et apparemment sans grande portée. Il parlait de la société italienne et évoquait un attentat qui avait eu lieu peu avant, il disait que c'était triste de voir des choses comme cela dans notre société et l'on aurait pu s'attendre à ce qu'il enchaîne sur le lamento actuel, composé d'airs connus, ce qui n'aurait pas manqué d'être répercuté immédiatement. En réalité, il ajouta ceci : "On se plaint beaucoup de notre société aujourd'hui, et pourtant il y a tant de bonnes personnes, il y a tant de braves gens aujourd'hui". Était-ce simplement pour se consoler ? Politique de l'autruche ? ou plutôt n'était-ce pas une manière de renouveler le miracle de Cana ? C'est vrai que dans la société où vivait Jésus, il y avait beaucoup d'injustices, c'est vrai que la Galilée était un territoire occupé, c'est vrai qu'il y avait des attentats et des terroristes à cette époque, c'est vrai que "ça allait mal", et le Sauveur lui-même devait bien saisir tout cela, et pourtant Il vient nous apprendre dans cette première manifestation que ce n'est pas à coups de soupçon ou de mauvaise conscience, pas plus que d'indifférence ou d'optimisme naïf que l'amour sera vainqueur. Mais c'est à cause de cette confiance fondamentale, de cette générosité du cœur et de ce désir de partager la joie profonde et infinie qu'Il voulait faire goûter à ces "bonnes personnes" avec qui Il vivait en ce jour-là.

Et nous, frères et sœurs nous qui sommes l'Église aujourd'hui et qui avons tant de difficulté à vivre selon le mystère de Cana, comment s'accomplira-t-il en nous ce mystère de la manifestation du Christ ? Comment sommes-nous l'Église ? L'Église est figurée à travers deux types de personnages dans ce miracle, d'une part la vierge Marie et d'autre part les disciples. Curieusement, la Vierge Marie est celle qui connaît son Fils depuis longtemps car elle l'a porté dans son sein et elle croit vraiment au mystère de sa personne. Or, la vierge Marie est celle qui s'aperçoit qu'il n'y a plus de vin. L'Église doit vivre ainsi, car elle est le mystère d'un peuple qui connaît son Dieu depuis vingt siècles, et elle doit avoir ce regard de la vierge Marie sur la détresse humaine : "ils n'ont plus de vin". Nous sommes les yeux du Christ et il nous faut voir tous les endroits du monde où nos frères n'ont plus le vin de la joie, le vin de l'amour, le vin de la tendresse, le vin du bonheur et de la paix. Et comme Marie, il nous faut nous tourner vers le Christ en disant : "Seigneur, prends pitié, ils n'ont plus de vin". Et en même temps que de prier, il faut mettre nous aussi, la main à l'ouvrage pour apporter ce vin de joie, ou la plupart du temps, nous n'avons pas une foi chrétienne très effervescente ni spécialement en état d'ébriété.

Et d'autre part, il y a les disciples qui eux connaissent Jésus depuis quelques jours et ne sont pas encore familiarisés avec le mystère de la personne du Sauveur. Or, l'évangile nous dit simplement ceci : "Il manifesta sa gloire, et les disciples crurent en Lui". Nous aussi, nous sommes l'Église des disciples nous avons à tourner les yeux sans cesse vers le Seigneur et à contempler d'abord les merveilles qui a faites pour nos frères, c'est la première condition de notre action de grâces, si nous ne savons pas voir, plus profondément que ce regard mauvais, soupçonneux et alourdi par la mauvaise conscience, si nous ne savons pas contempler avec tendresse la manifestation de la gloire de Dieu, non pas à travers les événements qui font du bruit, mais à travers des "bonnes gens" dont parlait Jean-Paul Ier, comment pourrons-nous rendre grâce ? Nous nous condamnons nous-mêmes à un christianisme tragique qui trop souvent, ne sera là que pour apaiser nos angoisses par de fausses consolations ou de nous fabriquer des idoles. Le plus important pour nous, chrétiens de ce vingtième siècle finissant, c'est d'ouvrir les yeux de notre cœur comme les disciples à Cana pour contempler l'œuvre de salut de Dieu qui s'accomplit dans le monde, tel qu'il va, même si cela n'apparaît pas toujours.

Et alors seulement nous pourrons nous tenir en vérité auprès du Sauveur, dans sa présence mystérieuse qui est toujours là, non seulement aux noces de Cana et dans les évènements les plus heureux de sa vie, mais aussi à "l'Heure" même de sa mort, lorsque Il était sur une croix et que Jérusalem se tenait à côté de Lui, indifférente. C'était un nouveau miracle de Cana. Ce jour-là les convives ne faisaient attention à rien, encore plus inattentifs que d'habitude. Et le Christ a versé son sang. Ce n'était plus du vin pour réjouir le cœur, mais c'était l'amour à l'état pur. Il était à l'agonie sur sa croix, c'était la fin de sa mission sur la terre, mais mystérieusement, c'était encore Cana et il y avait les mêmes personnages : Jean, celui qui avait été tellement frappé par le mystère de l'eau changée en vin qu'il l'a rapporté, et il est le seul, au début de son évangile. Et Marie, celle qui avait remarqué qu'ils n'avaient plus de vin et que le constatait encore au moment de la mort de son Fils, car ce jour-là, la coupe était une coupe d'amertume.

Et ce nouveau Cana était plus grand encore, car cette société qui était autour de Jésus et qui déchaînait sa haine, sa violence et son pouvoir de mettre à mort, ne savait pas qu'elle était portée, enlevée, soulevée comme malgré elle vers le Père par la tendresse de Celui qui l'avait tant aimée, qui l'avait réjouie du vin de son amour et qui la comblait pour l'éternité du don de sa vie.

 

AMEN

 

 
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