AU FIL DES HOMELIES

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DE LA CONDITION FÉMININE 

Is 62, 1-5 ; Ap 19, 5-9a ; Jn 2, 1-11
Noces de Cana - année B (dimanche 17 janvier 1982)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Mystra : Les noces de Cana

 

"Femme, que me veux-tu" ? Frères et sœurs, c'est peut-être l'occasion ou jamais de parler de la condition féminine. En effet, le miracle de Cana éveille en nous des résonances plutôt masculines, parce que nous pensons que toute la question était de boire du vin, et éventuellement, s'il n'y en avait plus, d'en fournir à nouveau. Et comme généralement nous n'avons pas le pouvoir du Christ, ce miracle nous rend d'autant plus admiratifs. Je veux bien que la réalité du banquet, le fait de boire ensemble et de se réjouir ensemble, constituent un élément central de cet évangile, mais je plaide pour une autre réalité beaucoup plus importante et profonde qui est la présence de la femme. Et c'est un profond mystère surtout si l'on regarde de près la manière même dont nous est rapporté cet épisode. En effet, la femme y est présente par trois allusions fondamentales : deux sont claires, une qui reste implicite.

La première, c'est le fait que Marie, la vierge mère, est la première à s'apercevoir du malheur qui va arriver. On dirait même qu'elle s'en aperçoit avant Jésus Lui-même : "Ils n'ont plus de vin". C'est bien connu, elles ont l'œil à tout, elles ont l'œil de la maîtresse de maison, elles voient tout ce qui se passe, on dit même parfois qu'elles le racontent et le commentent aussitôt. En attendant, Marie avait eu l'œil sur ce qui se passait, voilà qui a bien rendu service à tous. C'est la première allusion au rôle de la femme. La deuxième, tout aussi importante, est qu'elle arrive à deviner le cœur de son Fils, et ce n'est pas si simple. Apparemment, la réponse est désarmante : "Mon heure n'est pas encore venue". Or, avec un entêtement et une ténacité bien féminine, elle s'en va voir les serviteurs et disant simplement : "Faites tout ce qu'il vous dira". C'est extraordinaire. Enfin, la troisième allusion à la femme dans cet évangile, ce n'est plus la vierge Marie qui en est l'objet, c'est la jeune épousée, celle qui est là et dont on ne parle pas, mais qui est au moins à cinquante pour cent, la raison pour laquelle le Christ s'est rendu à Cana ce jour-là puisqu'il s'agit des noces de cette jeune femme.

Il est intéressant de voir que la vierge Marie est là uniquement pour mettre en relation des êtres comme son Fils, les convives et les mariés, et même le maître du banquet qui devait à ce moment-là être bien embarrassé. La vierge Marie est là, dans une présence qui ne s'impose absolument pas, qui ne fait pas de bruit, hormis quelque réflexion finement placée, avec beaucoup de justesse et de délicatesse, d'à-propos et aussi d'efficacité. C'est essentiellement là son rôle, un rôle de mise en relation des êtres les uns avec les autres. Vous vous demandez sans doute où je veux en venir ? Nous y sommes.

Nous vivons de nos jours sous l'emblème du "culte de la personnalité". Ce culte concerne d'abord ne nous y trompons pas, notre propre personnalité. C'est une certaine manière de vivre, tout à fait légitime dans notre existence, je m'empresse de le dire, à condition qu'elle ne devienne pas une idolâtrie de nous-mêmes, mais qu'elle manifeste d'abord un authentique respect de soi-même et des autres. Seulement, ce culte de la personnalité même ainsi compris, implique un petit défaut professionnel : à force de vouloir toujours envisager la personnalité dans son autonomie absolue, on en vient petit à petit à ne considérer l'existence de l'homme et de la femme que sous le biais de son seul épanouissement, conçu comme le fait que la personnalité se développe en elle-même et pour elle-même, de façon absolue et autonome. C'est ainsi que de nos jours, une des principales revendications féministes est que la femme soit considérée comme l'homme, parce que évidemment, si on regarde l'existence de l'homme, on s'aperçoit que son but généralement est de s'épanouir dans son métier, à travers des responsabilités professionnelles, pour la recherche d'un certain perfectionnement de sa personnalité, essentiellement recentré sur soi. Et le moins qu'on puisse dire, est que généralement la dimension de service n'apparaît pas de façon éclatante.

Dans cette perspective, on voit clairement l'origine de certaines revendications féministes qui visent simplement à vouloir que la femme retrouve ce statut d'autonomie dans son épanouissement. Les points les plus sensibles sont, bien entendu, le travail, l'insertion socio-professionnelle qui manifeste assez clairement cette autonomie. Une telle revendication, d'ailleurs n'est pas tout à fait fausse, dans la mesure où elle traduit une réaction à un certain héritage culturel qui ne relève pas de la sensibilité judéo-chrétienne, mais plutôt de nos vieilles racines indo-européennes dans lesquelles on avait coutume de penser le rapport de l'homme et de la femme de la façon suivante : l'homme était celui qui s'impose dans le milieu familial et à l'extérieur, dans la vie sociale et politique tandis que la femme est confinée au gynécée, elle est là pour être au service de son mari et de ses enfants.

En réalité, à ne voir le problème que sous cet angle-là, on néglige une seconde dimension de la nature humaine qui nous est révélée principalement par l'existence et la vie de la femme : la personnalité humaine n'a pas uniquement pour but de rechercher la plénitude de son propre développement, mais elle a d'abord et fondamentalement une fonction de relation, "d'être à", de vivre pour quelqu'un. C'est en cela que le mystère de la femme manifeste une réalité de toute créature humaine, qu'elle soit homme ou femme, cette dimension qui ne va pas d'abord chercher l'épanouissement de soi pour soi, mais plutôt de vivre et d'insérer dans la richesse et la plénitude d'un tissu de relations humaines, plénitude vis-à-vis de laquelle notre première responsabilité est d'abord de la transmettre et de la donner.

C'est cela le sens profond de la maternité. C'est le fait que dans notre condition humaine, la femme, l'épouse est toujours là pour nous manifester que nous devons d'abord vivre au service de la vie, de l'accepter, de l'accueillir comme un don. Et quand on l'a reçu, de laisser ce don germer, le faire s'épanouir et lui donner sa plénitude de richesse, de beauté dans un autre, dans la personne de son enfant. C'est le mystère profond de la maternité en se sens qu'elle est à la fois accueil de la vie et transmission de tout ce que Dieu donne à cet enfant, ce qui est accompli principalement par la mère. Gertrude Von Lefort, dans un livre merveilleux qui s'intitule "La femme éternelle", et dont je vous recommande vivement la lecture, expliquait par une boutade ce mystère extraordinaire. Elle disait que la femme a un rôle irremplaçable et extraordinaire dans la transmission de la vie, à la fois dans la transmission de la vie physique, charnelle, ce qui est déjà très grand, et dans la transmission de tout l'héritage humain. Elle ajoutait qu'il est curieux de voir comment les hommes qui sont des génies ont généralement des enfants médiocres, tandis que les enfants qui ont une personnalité merveilleuse le doivent généralement, principalement à leur mère.

Je crois que là, nous avons un aspect du mystère de la féminité : la femme est là pour accueillir et transmettre tout ce qui fait la richesse de l'humanité dans ses désirs, dans ses appels, dans ses angoisses et aussi son bonheur. Voilà pourquoi dans ce miracle des noces de Cana, Marie joue un rôle si important. Elle est le reflet de l'Église, elle est la femme par excellence parce qu'elle est la mère par excellence, celle qui découvre le besoin et l'angoisse qui pèsent sur cette assemblée de fête, et elle sait s'en faire l'interprète auprès de Jésus. Et puis, elle est celle qui sait orienter les serviteurs, ceux qui deviendront tous plus tard, par la mort de Jésus sur la croix, les fils de Marie, parce qu'ils deviendront définitivement les frères de son enfant, elle les oriente vers le visage et la Parole du Christ, elle dit aux serviteurs : "Tournez votre regard vers mon Fils, faites tout ce qu'Il vous dira".

Le sens profond de la condition féminine au cœur de notre existence, c'est cela d'abord : la manifestation par excellence de la condition de la création, car toute chair créée, qu'elle soit homme ou femme, est d'abord au plus profond une réalité qui se tourne vers son Dieu en clamant sa détresse et son désarroi en disant : "Nous n'avons plus la joie, par le péché nous avons perdu ce qui faisait notre bonheur d'être avec Dieu". Et ensuite, vient ce sursaut prodigieux : "Faites tout ce qu'Il vous dira", qui peut se traduire : toute créature appelle les autres à tourner son regard vers le Seigneur, non seulement pour Lui demander de nous sauver de notre misère ou de notre angoisse, mais aussi pour écouter la Parole de Dieu.

Les noces de Cana doivent être dans notre cœur à tous, que nous soyons hommes ou femmes, une célébration du mystère de cette extraordinaire beauté de la féminité, qui fait la splendeur de toute créature : le fait de savoir que nous sommes aimés, que nous sommes destinés à être épousés, que dans le cœur de chacun de nous murmure ce profond désir. Et malgré la détresse et la misère qui pèsent sur nous, il y a cette voix qui s'élève et s'adresse à son Seigneur, il y a ce regard en nous qui regarde son visage avec le sourire et la confiance de la vierge Mère qui se tourne vers son Fils et qui au nom de toute la création, au nom de toute l'Église, lui demande simplement : "Fais briller sur nous ta face, fais resplendir ton amour", car elle n'a pas peur de dire que tous, nous en avons besoin et que nous en avons soif. Alors seulement, le Seigneur accomplira ce geste merveilleux qui consiste simplement à donner la joie au cœur de tous les convives, en leur donnant le vin le plus capiteux, le plus enivrant, le plus généreux qui soit, le vin de l'amour et le vin de la fête.

 

AMEN

 

 
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