AU FIL DES HOMELIES

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D'ABRAHAM À CANA, VERS LA CROIX : LA MÊME ALLIANCE

Is 62, 1-5 ; Ap 19, 5-9a ; Jn 2, 1-11
Noces de Cana - année C (dimanche 18 janvier 2004)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Dinant : collégiale Notre-Dame
Retable néo-gothique : Les Noces de Cana
Frères et sœurs, je voudrais vous proposer aujourd'hui une lecture de ce texte, un peu différente de celle dont on a l'habitude. D'ordinaire, on dit ceci : voilà, Jésus a choisi un site, un mariage, Il vient, et Il montre qu'Il vient épouser l'humanité, et cette humanité, c'est l'Église. Or, je vais vous proposer une manière de lire ce texte dans lequel Jésus n'est pas l'époux. D'ailleurs, dans ce récit, nulle part Jésus n'est dit être l'époux. Ce n'est pas très sympa, entre nous soit dit d'être invité à une noce, et au beau milieu de la noce, sous prétexte qu'on a des dons spéciaux pour faire du bon vin, de se prendre la mariée. Je ne crois pas que cela soit tout à fait cela !

La deuxième chose, vous le savez déjà, je crois que chez Jean, l'attention au détail et en l'occurrence ici, je dirais l'attention à la batterie de cuisine, aux gamelles, aux casseroles, aux jarres est une chose familière chez Jean. J'ai déjà expliqué une fois comment il était très important que la samaritaine ait oublié sa cruche à la fontaine, et bien ici, nous voyons un récit dans lequel on ne nous parle pas beaucoup de la noce comme noce, mais tout se passe dans les cuisines, ou dans les lieux en-dehors de la salle de fête, précisément là où il y a les jarres de pierre. Donc, manifestement, l'évangéliste n'a pas tellement voulu insister d'abord sur le problème de la nuptialité de Jésus par rapport à l'humanité, c'est un thème qu'on peut tout à fait développer par ailleurs et saint Paul s'en est chargé, mais dans le texte ici, ce n'est pas le cas.

Et enfin, il y a une autre chose intéressante dès le départ, c'est qu'on nous dit que c'est "le premier des signes" que Jésus a fait. On peut comprendre le mot "premier" en deux sens : ou bien, c'est le premier dans la liste, le premier inscrit, le premier arrivé, le premier dans l'ordre, mais souvent dans l'Écriture, "premier" est pris au sens de prototype. Ici, il s'agit plutôt du signe prototype. Et par conséquent s'il s'agit d'un signe prototype, cela veut dire qu'il doit expliquer puisqu'il est en tête de l'évangile, il doit expliquer pratiquement tout l'évangile. Dans l'évangile, on nous explique que Jésus est venu épouser l'humanité. C'est vrai, mais encore faut-il comprendre comment.

La première chose qu'il faut bien remarquer, c'est que l'évangéliste prend soin de nous dire : "Le troisième jour, il y eut des noces à Cana de Galilée, et la mère de Jésus était là (point !). Jésus fut aussi invité à la noce, ainsi que ses disciples". Curieux pour une invitation de noces, qu'on invite séparément, normalement, on envoie le faire-part à toute la famille. Eh bien, non ! Précisément dès le début, l'évangéliste veut nous montrer qu'il y a Marie qui est invitée, et elle va être tout le temps du côté des invités, et de l'autre côté, il y a Jésus. Il y a même à certains moments, des sortes de jeux d'oppositions dans le récit qui font que l'on voit bien qu'ils ne fonctionnent pas tout à fait sur le même modèle. Marie fonctionne comme une invitée, mais Jésus ne fonctionne pas tout à fait comme un invité. Il est plutôt un intervenant (je n'ose pas dire, du spectacle). Donc, à un moment donné le vin vient à manquer et c'est Marie qui le remarque : "Ils n'ont plus de vin". Ici, je crois qu'il faut comprendre que Marie est celle qui représente tous les invités. Elle est celle qui au nom de tous, et cela va mal se passer, commence à constater que la joie va s'arrêter, que la fête des noces va s'arrêter. C'est curieux parce que ce n'est pas Jésus qui le remarque. C'eût été bien mieux si Jésus avait eu en plus le don de voyance extralucide pour savoir qu'effectivement il n'y avait plus de vin.

On commence à voir que Marie représente l'assemblée elle-même. En réalité, qui est-elle ? Elle est effectivement la "Fille de Sion", elle est la personnification d'Israël. Tous ces invités sont Israël, et Marie à leur tête, représente exactement ce thème de Marie, celle qui porte en elle toute l'attente, les inquiétudes et les difficultés d'Israël. Marie à ce moment-là va se retourner vers Jésus, et il y a là ce dialogue, qui la plupart du temps est traduit de la façon suivante : "Femme, qu'y a-t-il entre toi et moi. Mon heure n'est pas encore venue". C'est une traduction, mais en fait, dans le texte, ce n'est pas nécessairement une affirmation. J'y ai lu une interrogation : "Femme est-ce que mon heure ne serait pas encore venue ?" D'ailleurs, comprenez-le bien, si Jésus avait dit simplement à sa mère : "écoute, de quoi te mêles-tu ? Ce n'est pas le moment". Elle ne se serait pas retournée vers les serviteurs pour leur dire : "Faites tout ce qu'Il vous dira, moi je vais me faire rembarrer, mais vous verrez bien s'il se passe quelque chose !" En fait, dans le dialogue, ce n'est pas comme on le croit trop souvent, une fermeture. Jésus dit à Marie : ah ! tu as remarqué le problème ? Comment le vois-tu ? Qu'y a-t-il entre toi et moi ? Es-tu certaine qu'on aborde cette question de la même façon ? Et c'est à ce moment-là qu'Il dit à Marie : "Mon heure se serait-elle pas encore venue ?" C'est le même texte en grec, cela veut dire la même chose simplement au lieu de fermer le dialogue, Il l'ouvre. Alors, on comprend que Marie se retourne vers les serviteurs et leur dit : "Faites ce qu'Il va vous dira."

C'est Marie, la Fille de Sion qui dit aux serviteurs qui sont le peuple juif, ceux qui sont en train d'accomplir le service dans l'assemblée, c'est Marie qui leur dit : vous, dans votre fonction de serviteurs, remettez-vous à Jésus et commencez à agir avec confiance comme moi je viens de me tourner avec confiance vers Lui. Marie, aussi bien que les serviteurs, représente non pas les païens, il n'y en a pas, mais Israël qui se retourne vers Jésus et qui dit : "On n'a plus de vin". C'est effectivement la situation d'Israël. C'est de cette manière qu'on devait éprouver à cette époque-là : où sont les splendeurs du temps passé ? Avant tout allait bien, nous avions les Pères, nous avions la royauté, nous avions toutes les institutions, nous avions un territoire, nous avions tout. Maintenant, nous n'avons plus rien, nous n'avons plus de vin. On comprend alors que dans ce miracle, dans ce geste, ce signe de Cana de Galilée, c'est véritablement le résumé de toute l'histoire d'Israël : ils viennent devant Jésus et ils lui disent : nous Israël, nous sommes en bout de course, on est à bout de souffle : on n'a plus de vin. Mais ils sont là en tant qu'Israël, pas en tant que païens.

Commence alors le processus de la cuisine du miracle qui va prendre une bonne place dans le déroulement de l'affaire. On ne va pas rapporter les réactions des convives qui vont trouver que ce vin est très bon, il n'y a rien de tout cela. Mais on dit comment Jésus va faire. Et vous remarquerez que Jésus ne dit pas : allez chercher les récipients qui étaient vides, mais Il dit : "Allez chercher les jarres de la purification". Petit détail, les jarres sont en pierre. Ce ne sont ni les outres en cuir dans lesquelles habituellement on conserve le vin en Palestine, et ce ne sont pas non plus les jarres en terre cuite qui sont d'usage courant. Ce sont les jarres en pierre pour la purification, c'est-à-dire que c'est le condensé de l'histoire cultuelle d'Israël. C'est à ce moment-là seulement qu'intervient la création, car Jésus dit : "Remplissez d'eau ces jarres". Remplissez avec les éléments des la création : l'eau, les jarres qui sont le symbole de votre vie à vous, Israël. Vous, Israël, faites avec les moyens de la création ce que je vais vous dire. Et c'est seulement là qu'intervient la création et l'humanité tout entière, pas avant. Et Jésus leur dit à ce moment-là : "Puisez" et ils vont en porter au maître de maison, ils vont porter le vin nouveau au chef. Là encore le chef c'est celui qui a la responsabilité de la vie et de la communion à l'intérieur de la noce, donc à l'intérieur du peuple juif. C'est à ce moment-là que, tout surpris par ce qui vient d'arriver, il va voir le marié et lui demande : "Qu'as-tu fait ? D'ordinaire, on sert le bon vin au début, et le moins bon à la fin". Je crois qu'il y a là matière à réflexion : qui est le marié ? Eh bien, c'est Dieu ! C'est le Père qui a promis d'épouser Israël, c'est le Père qui a dit qu'Il prendrait Israël comme une fiancée. Donc, c'est Israël qui dit au Père : comment se fait-il que tu ne nous aies pas servi le meilleur vin à l'époque d'Abraham, de David et de Salomon ? Comment se fait-il que le vin que tu nous sers par cet homme, Jésus, est meilleur que celui que nous buvions avant ? C'est là que se découvre le sens du récit. D'une certaine manière, ce récit des noces de Cana, ce sont les noces d'Israël avec Dieu, qui sont réalisées par le Fils qui prend tous les moyens de la vie d'Israël, de sa vie cultuelle, de sa vie de fête, de sa vie humaine, de ses institutions, de tout ce qu'il fait et de tout ce qu'il vit, pour en faire le lieu de l'Alliance nouvelle.

Nous ne devons pas nous tromper sur le sens de ce texte, ce n'est pas le fait que le Christ dise : d'Israël, je ne peux rien faire, donc je vais aller vers les païens. Ce n'est pas exactement le sens de l'évangile de Saint Jean, avouez-le ? Mais au contraire, le signe inaugural, c'est Jésus qui vient en Israël pour, avec Israël, sceller l'Alliance nouvelle, pas en-dehors ou à côté de lui, mais "en" Israël, avec lui, avec ses jarres de pierre, et non pas d'aller ailleurs simplement prendre de l'eau à la source.

Je crois que c'est un grand enseignement sur le mystère d'Israël. Dans ces noces de Cana, ce n'est pas l'exclusion comme on aurait tendance à le croire. Mais c'est au contraire les noces, le marié qui représente le mystère de Dieu, du Père qui veut épouser son peuple, et c'était cela la Promesse depuis toujours. Quand Jésus vient, Il vient pour que les noces de Dieu et de l'homme se réalisent. C'est cela le sens de son intervention. Alors, on comprend mieux le rôle de Marie, elle est la représentante de la plénitude d'Israël qui dit : "Faites tout ce qu'Il vous dira". C'est elle la Jérusalem à chacun dit "Mère". Nous sommes là à l'articulation des alliances. L'ancienne Alliance n'a pas besoin d'être détruite comme nous le croyons trop spontanément, trop facilement, pour qu'il y ait une nouvelle Alliance. Jésus ne détruit ni l'eau, ni les jarres, ni le travail des serveurs, mais Il reprend tout. Et la nouvelle Alliance n'est pas simplement une sorte de supplément à part, une histoire à part de la première Alliance avec Israël, mais c'est l'accomplissement. Jésus est venu dans le peuple d'Israël non pas pour travailler par du travail de sape pour essayer de gagner les païens indirectement, mais il est venu pour se lier à Israël, dans l'Alliance qui avait déjà été fondée et pour lui donner la plénitude de son dynamisme dans le vin nouveau.

Nous, si nous essayons de comprendre qui nous sommes, nous ne sommes même pas une sorte de nouvel Israël, comme on le dit parfois, comme s'il y en avait deux ! Mais nous sommes l'accomplissement de ce processus, nous sommes le fruit et de l'eau, et des jarres. Nous sommes le fruit des deux ensemble. On ne peut pas exclure les jarres sous prétexte que Jésus aurait puisé l'eau de la source. On comprend alors que les noces de Cana soient le premier signe. On comprend à travers ce signe qu'il est le signe "programmatique" de Jésus qui vient faire durer la joie des noces, c'est pour cela que les jarres sont de pierre. Ce ne sont pas des cruches de terre cuite qui se cassent, ou des outres de cuir qui se crèvent. Jésus prend exprès les jarres de pierre pour que cela dure.

Le mystère de Cana, c'est la continuation de l'Alliance. Pour Jean, ce sera tout le programme de son évangile. Et l'on comprend mieux la question : "Est-ce que mon heure n'est pas encore venue ?" Alors, je commence l'heure de l'accomplissement.? L'heure, ce n'est pas le moment où Jésus meurt, mais c'est "de Cana à la mort". C'est cela "l'heure". C'est le moment où Jésus accomplit définitivement les noces éternelles du peuple d'Israël, de l'humanité en Lui et avec Lui pour tous les siècles.

Frères et sœurs, que ce texte de l'évangile de Cana rafraîchisse un tout petit peu notre manière de voir et de penser, et que nous comprenions que la situation, même quand on lit saint Paul (ce qui mériterait aussi examen), quand saint Paul parle de la jalousie entre Israël et l'Église. Jalousie ne veut pas dire deux choses séparées, pour être jaloux, il faut s'intéresser les uns aux autres, les gens indifférents ne sont jamais jaloux. Et c'est cela le mystère d'Israël, aujourd'hui encore, nous sommes nés dans les jarres de pierre.

Que le Seigneur éclaire notre intelligence de son mystère, qu'il nous aide aussi à découvrir qu'il y a encore un mystère de Dieu qui reste sur Israël, quelle que soit son histoire, et les avatars dans lesquels il s'engage, mais que toujours le même plan de Dieu est en cause.

 

AMEN

 

 

 

 
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