AU FIL DES HOMELIES

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UN VIN D'ABONDANCE POUR LES CŒURS QUI S'ÉPUISENT

Is 62, 1-5 ; Ap 19, 5-9a ; Jn 2, 1-11
Noces de Cana - année A (dimanche 22 janvier 1984)
Homélie du Frère Michel MORIN


Remplissez les jarres …

Le Christ s'est révélé aux mages païens venus d'Orient par l'apparition d'un astre nouveau Ces prémices annonçaient la foi de tous les païens. Le Christ fut manifesté à Israël, non plus seulement sur le témoignage de Jean-Baptiste, mais sur ces deux témoins que furent le Père et l'Esprit lorsqu'Il était remonté de l'eau, sanctifiant ainsi notre baptême. Le Christ s'est révélé à ses disciples, lorsqu'il a changé l'eau en vin, il a annoncé la transformation de la substance du vin en son sang lors de sa Pâque célébration des noces éternelles.

Ainsi, en ces trois dimanches de l'Epiphanie, nous venons de célébrer la foi, le baptême et l'eucharistie Ces trois épiphanies de Jésus-Christ ne sont pas un spectacle en trois actes. Ils sont bien, plutôt, une triple immersion dans le mystère de la présence de Jésus au milieu de nous, mystère auquel nous devons adhérer, mystère dans lequel nous sommes purifiés, mystère que nous partageons à la table du Seigneur. Nous célébrons la manifestation de Jésus, mais plus encore son immersion, le fait qu'il ait épousé cette chair humaine, cette humanité tout entière. Cela veut dire qu'il y a désormais, dans notre monde, dans notre humanité, dans notre chair, du nouveau, une vie nouvelle qui ne se réduit pas à ce que nous connaissons du monde à ses réalités visibles ou à ce que nous vivons les uns avec les autres L'intérieur de notre humanité en est une manifestation encore secrète et cependant qui irradie déjà dans notre cœur, il y a une vie nouvelle, une fécondité inattendue, une dilatation qui ne monte pas du cœur, ni de l'intelligence, ni de la volonté de l'homme.

Dans les noces de Cana, nous célébrons de façon plus particulière ces noces du Christ et de son Église qui seront scellés dans l'Alliance de son sang au jour de sa mort. Nous célébrons aussi de façon plus profonde, peut-être plus mystérieuse encore parce que moins visible que l'Église, cette présence de Dieu dans l'humanité tout entière, même dans cette part d'humanité qui n'est pas encore devenue l'Église, son Épouse et qui reste encore cachée, dissimulée sous l'apparence des choses.

Je voudrais développer cela, car il me semble qu'aujourd'hui, en ces temps que nous vivons, que nous appelons souvent des temps de crise, de difficulté, je voudrais qu'ensemble nous reprenions conscience d'une chose extrêmement importante. Aujourd'hui c'est dans l'Église, par l'Église que le monde doit trouver ou retrouver, doit comprendre et saisir le sens profond, la signification originelle et en même temps ultime qui l'habite, qui doit être comme pour les Mages d'Orient sa seule orientation dans les eaux du baptême sa seule purification, et qui doit trouver dans le corps du Christ sa seule nourriture sous peine d'épuisement et de mort. Selon une très belle expression de Pascal : "L'homme passe infiniment l'homme", on peut dire qu'il y a dans l'homme quelque chose de plus infini que ce qu'il connaît ; il y a dans l'homme une dilatation nouvelle, celle même de la Présence de Dieu venu dans la chair humaine pour la faire passer maintenant vers l'infini, l'au-delà de toutes ses mesures, au-delà du temps, de l'espace, au-delà de l'immédiateté des choses que nous connaissons et avec lesquelles nous nous habituons à vivre de façon parfois si superficielle et si indifférente.

Oui, l'homme passe infiniment l'homme et ceci nous est signifié de façon très concrète et très simple dans le signe même de Cana. Car, voyez-vous, le vin que le Christ a donné à Cana passe infiniment l'eau qui était dans les cruches et le sang qu'Il donnera sur la Croix passera infiniment le vin de Cana. L'abondance qu'Il donne en ce vin passe infiniment le premier vin que les hôtes ont épuisé ; l'Heure de sa mort passe infiniment l'heure de Cana. La Gloire manifestée dans sa mort et sa Résurrection passera infiniment la gloire dont ont été témoin les disciples, et ses disciples passent infiniment les pêcheurs du lac qu'ils étaient, et les apôtres témoins de la Résurrection passeront infiniment ses disciples présents à Cana.

Oui, frères et sœurs, il y a en nous, dans notre humanité, dans notre chair, dans notre monde, et dans tous les éléments les plus simples du monde comme l'eau, par exemple, qui devient du vin qui deviendra du sang, il y a une dimension nouvelle, une valeur éternelle dans ces éléments que nous côtoyons, avec lesquels nous vivons ; il y a la présence, il y a la résurgence du surnaturel et de l'éternité.

Cela le Christ veut nous le faire découvrir aujourd'hui ; ces noces de Cana toutes simples, toutes villageoises, contenaient sans que personne ne le sache les éléments du monde nouveau, d'abord par la présence même de Jésus-Christ qui était ignoré dans sa divinité, sauf de Marie. Ces noces de Cana contenaient en elles cette immensité nouvelle qui sera donnée par la vie sacramentelle, symbolisée par ces quelques jarres d'eau. Les noces de Cane sont riches, mais de façon encore cachée de toute la dynamique de l'Église fondée sur les disciples et les apôtres, qui n'a de cesse de proclamer au monde qu'elle a vu le Christ dans sa Gloire, la Gloire de son Incarnation, la Gloire de son baptême, la Gloire des signes qu'Il a fait et la Gloire de sa Mort et de sa Résurrection. A Cana, la présence du Christ fait découvrir cet infini, ce spirituel, ce surnaturel présent déjà au cœur des choses et des situations humaines ordinaires. Ainsi, notre monde, notre terre, ce que nous vivons, ce que nous sommes est déjà marqué du sceau de l'éternité et imprégné de la Vie éternelle qui ne demande qu'à jaillir en abondance en cassant la surface par trop durcie par nos habitudes afin qu'en étant témoin de cette gloire de Dieu qui l'habite déjà ce monde puisse commencer à croire, à devenir l'Epouse de ce Seigneur venu le chercher pour se révéler à lui.

A Cana, la gloire de Jésus s'est manifestée sous le mode de la transformation en une substance nouvelle, pour donner un sens nouveau, un goût jamais encore connu car d'une provenance mystérieuse. Nous connaissons la provenance du vin nouveau qui doit donner le goût aux hommes de vivre leur vie sur le mode des noces, sur un mode nuptial, c'est-à-dire un mode de rencontre, un mode d'amour qui transforme et où l'éternité est retrouvée. Mais cette transformation fut le fruit d'une confrontation de la matérialité des choses avec l'efficacité de la Parole de Jésus : "remplissez ces jarres, servez-les". Et cette parole est venue heurter, choquer une réalité matérielle ordinaire pour lui donner un sens nouveau, exprimer par une fécondité, une abondance et un goût jamais connus. Cela nous explique que notre monde d'aujourd'hui ne peut pas connaître la transformation qu'il cherche, l'abondance qu'il désire sans la Parole de Dieu, sans ce choc entre la vie éternelle et la vie temporelle, sans cette confrontation entre le spirituel et le matériel, car les deux doivent vivre ensemble aujourd'hui pour que le premier, en épousant le second, puisse le féconder pour la signification ultime que le Christ a donné à cette création et qu'Il est venu restaurer par son Incarnation, par ses miracles, par sa Mort et par sa Résurrection. Ce que notre monde aujourd'hui nous dit à travers tous ses craquements, toutes ses brisures, ses ténèbres, ses péchés, c'est que son vin est épuisé, il a épuisé ce qu'il a lui-même récolté pour ses noces humaines, le monde d'aujourd'hui se trouve en manque, il a soif, il veut fêter ses noces et il a raison. Or, ses cruches sont vides. Pour que sa vie puisse continuer comme une fête nuptiale où son Dieu vient manifester sa Gloire, il faut encore que la Parole divine devienne efficace pour combler par son abondance la coupe vide que le monde tend aujourd'hui.

Selon la figure de la Vierge Marie, c'est à l'Église aujourd'hui de dire au Seigneur : "ils n'ont plus de vin, la tristesse, le chagrin et le désespoir pèsent sur les hommes". L'Église doit redonner au monde d'aujourd'hui la goût de la vraie vie avec un vin nouveau qui ne sera pas récolté sur nos vignes humaines, mais de l'abondance même de la Vigne de Dieu, c'est le corps du Christ qui sera le raisin pressé sur la Croix, pour qu'en jaillisse le vin nouveau qui seul peut réjouir et combler le cœur de l'homme. Ce qui manque au monde d'aujourd'hui, c'est de savoir que la source de ce qu'il cherche, la source unique qui viendra combler son manque et son désir, c'est le cœur même de Dieu. Et ce cœur de Dieu aujourd'hui, bat dans l'Église. Elle doit en dispenser l'abondance dans toutes ces coupes que sont le cœur des hommes qui cherchent à être comblés du véritable vin, du véritable goût de la vie, du véritable sens de leur vie, de la vie du monde, de la vie de chaque chose. Ce sens ne nous est donné que dans l'efficacité de la Parole de Jésus. Aujourd'hui comme l'Église de Dieu, comme Épouse du Christ nous avons à rendre au monde ce service extrêmement important.

Je crois que parfois notre manière de gérer le monde, à nous chrétiens, le monde et la société, notre manière de vivre nos engagements dans la politique ou dans d'autres réalités de cette vie, matérialise ce que nous faisons. Il y a une façon de vivre avec les choses et avec la création qui les matérialise, il y a une façon de vivre dans la société qui la matérialise, c'est-à-dire qui la vide de son sens réel et profond. Or si c'est nous, chrétiens qui faisons cela, qui donc pourra donner au monde son sens nouveau ? qui donc pourra faire en sorte que chaque homme puisse retrouver la signification intime qui passe infiniment tout ce qu'il voit, tout ce qu'il cherche, tout ce qu'il utilise dans une direction ou dans une autre, nous avons aujourd'hui la coupe du salut dans les mains et nous la tiendrons tout à l'heure pour y communier, pour que notre cœur qui se vide si souvent, soit lui aussi comblé. Mais, tous nos frères humains, tous ceux que nous rencontrons chaque jour dans les différents lieux de notre vie, eux aussi ont une coupe vide, eux aussi cherchent le sens de la liberté, de la vérité, véritable de la justice et de l'amour. Or, on ne peut pas traiter ces réalités-là comme des idées et dans des discours, il faut les traiter pour ce que c'est, des réalités qui tiennent à notre chair, qui tissent notre être humain, qui tiennent à la matière pour lui donner de véritable signification, pour lui redonner son véritable sens, non pas uniquement des choses à utiliser ou à gérer, mais un monde à faire fructifier, un monde où à travers chacun de ses éléments, doit transparaître la Gloire de Dieu, la présence de Dieu, le visage du Christ qui est chef et qui doit tout rassembler en Lui. L'Église ne se sauvera pas seule, elle se sauvera avec le monde et avec la création dans sa matérialité la plus profonde et la plus réelle, mais elle se sauvera si nous autres, nous savons être l'Épouse qui puise dans le cœur de l'Époux, dans le cœur du Christ, l'abondance de son amour le véritable sens de la liberté, de la vérité, de la justice, pour que nous puissions le partager, le verser dans ces multiples jarres vides d'un monde qui s'épuise et qui meurt de soif et qui craque et pour qui la fête risque de mal finir.

Frères et sœurs, nous allons vivre aujourd'hui dans son achèvement le signe de Cana : l'eau n'est plus changée en vin, mais le vin transformé en la substance même du sang du Christ. Ce sang du Christ vient imprégner notre substance charnelle, toucher à travers nous, toute la réalité des hommes et du monde, pour que soit révélé à ces hommes d'aujourd'hui le sens profond de leur recherche et de leur vie.

 

AMEN

 
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