AU FIL DES HOMELIES

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DE CANA À LA PÂQUE DU CHRIST

Is 62, 1-5 ; Ap 19, 5-9a ; Jn 2, 1-11
Noces de Cana - année B (dimanche 20 janvier 1985)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Dinant : Les noces de Cana

En ce temps de Noël et de l'Epiphanie, l'Église nous fait parcourir les différents évènements qui entourent la naissance de Jésus, sa vie cachée et son entrée dans la vie publique. Nous avons célébré la nuit de Noël quand Jésus est né à Bethléem dans un crèche. Puis ce fut l'Épiphanie, la venue des mages d'Orient. Ensuite, franchissant le temps de la vie cachée à Nazareth, nous avons célébré dimanche dernier le baptême du Christ. Et aujourd'hui, c'est le commencement de sa vie publique avec les noces de Cana, en attendant que dans quelques jours nous célébrions la Présentation de Jésus au Temple. Ces évènements ne sont pas présentés dans un ordre chronologique, mais ils ont tous cette saveur des commencements, c'est le point de départ de l'accomplissement du salut que nous apporte Jésus.

Or il y a entre tous ces évènements des points communs et je voudrais attirer votre attention sur un de ces points qui pourrait, au premier abord, nous rester caché. Quand les mages sont venus adorer Jésus, après s'être prosternés devant Lui et Lui avoir offert leurs présents, quand l'ange leur a enjoint de retourner dans leur pays par un autre chemin en évitant de rencontrer à nouveau le roi Hérode, celui-ci pris d'une grande fureur a fait massacrer tous les enfants de Bethléem et d'alentour. Et Jésus n'a dû son salut qu'à la fuite en Egypte que l'ange lui-même avait indiquée à Joseph. Ainsi cet épisode de la venue des nations païennes pour adorer le Christ naissant se termine par ce massacre qui ne peut pas ne pas nous faire penser par avance à cette Passion du Christ dans laquelle Il récapitulera en Lui toutes les souffrances des hommes.

Dans quelques jours, quand nous célébrerons la Présentation de Jésus au Temple, l'Enfant apporté par ses parents sera reçu par Siméon dans ses bras. Et Siméon, rempli de l'Esprit Saint, après avoir prophétisé qu'Il serait la lumière des nations et la gloire d'Israël, ajoutera en se tournant vers Marie : "un glaive de douleur transpercera ton âme". Et là encore, cet épisode de joie et de lumière se termine par cette annonce de la Passion du Christ.

Dimanche dernier, quand nous célébrions le baptême de Jésus, nous avons réfléchi sur le sens de cette démarche du Fils de Dieu qui vient ainsi au nombre des pécheurs. Lui qui est sans péché, qui reçoit des mains de Jean-Baptiste un baptême de pénitence et de repentir Lui qui doit purifier les autres. Et nous comprenions qu'en se mettant au nombre des pécheurs comme le proclamera Jean-Baptiste lui-même, Il s'affirme comme l'Agneau qui porte le péché du monde, Il vient pour être purifié non pas de péchés qu'Il aurait commis, car Il n'en a commis aucun, mais pour prendre sur Lui tout le péché des hommes, ce qu'Il accomplira sur sa croix.

Aujourd'hui encore, aux noces de Cana, cette référence à la Passion qui vient est extrêmement présente et je voudrais brièvement attirer votre attention là-dessus. Vous l'avez entendu, Jésus est venu dans la joie de ces noces humaines pour apporter par sa présence la grâce aux jeunes époux qui sont en train de fêter leur mariage. Mais voilà que le vin venant à manquer et Marie Lui signalant ce petit drame domestique, Jésus Lui répond : "Mon Heure n'est pas encore venue". Ainsi au moment même où Jésus commence sa vie publique, au moment même où Jésus va accomplir son premier miracle, Il se réfère mystérieusement à cette Heure qui doit venir. Et tout au long de l'évangile de saint Jean, le thème de l'Heure reviendra.

A plusieurs reprises, les juifs voudront se saisir de Jésus, mais Il échappera à leurs mains parce que son Heure n'est pas encore venue. Et au moment de s'asseoir avec ses disciples pour le dernier repas, celui qui prélude immédiatement à sa Passion et à sa mort, l'évangéliste dira : "Jésus sachant que l'Heure était venue de passer de ce monde à son Père, ayant aimé ses disciples, il les aima jusqu'au bout". L'Heure de Jésus à laquelle Il se réfère lors de son premier miracle, c'est donc bien l'Heure de sa Passion. Et plus encore, l'intervention de Marie auprès de Jésus qu'Il semble, non pas refuser puisqu'Il accomplit sa demande, mais mystérieusement renvoyer à plus tard cette intervention de Marie effectivement nous annonce, préfigure ce moment où Marie se trouvera au pied de la croix et où Jésus lui confiera saint Jean et, à travers celui-ci, tous ses disciples et chacun de nous. Et à ce moment-là, l'évangéliste dira de nouveau : "A partir de cette Heure, le disciple la prit chez lui". C'est donc bien que cette Heure de Jésus s'accomplit quand Marie debout au pied de la croix reçoit l'humanité tout entière pour devenir notre Mère, elle qui est la Mère de Jésus.

Et encore dans le miracle de Cana, quand Jésus transforme l'eau en vin, cela est une annonce et une préfiguration de cet autre repas, celui de la dernière cène, ce repas de la Passion, où Il transformera non plus l'eau en vin, mais le vin en son sang, nous donnant cette eucharistie dont les noces de Cana sont ainsi le signe avant-coureur et en quelque sorte l'inauguration. Ainsi, par plusieurs traits, ce miracle de Cana est rempli de l'annonce de la Passion du Christ.

Nous voyons donc que tous ces évènements : adoration des mages, présentation de Jésus au Temple, baptême du Christ, noces de Cana, tous ces évènements que nous avons parcourus ou que nous sommes en train de parcourir ces jours-ci, inlassablement nous renvoient à la Passion du Christ, à cette Heure où le Christ accomplira toute chose. Il y a là un mystère que nous devons essayer d'approfondir et de mieux comprendre : Pourquoi tous ces évènements de la vie du Christ, chronologiquement successifs, se concentrent-ils, renvoient-ils tous à cet unique évènement de la Pâque de Jésus ? Je crois que cela nous renvoie au mystère le plus profond qui est au entre de la vie et de la Personne du Christ, qui est le mystère de l'union en Lui de sa nature humaine et de sa nature divine. Le Christ est vraiment homme et Il est vraiment Dieu, non pas par simple juxtaposition, mais par la présence éblouissante de sa nature divine au cœur de son humanité.

Vraiment homme, Jésus comme chacun d'entre nous ne pouvait vivre que de cette manière successive et progressive qui est propre à la nature humaine. L'homme est un être qui est dans le temps, un être inachevé, imparfait et qui, d'acte en acte, est construit peu à peu par la main de Dieu qui ne nous donne pas la vie d'un seul coup tout entière, mais qui, au cours de notre vie, peu à peu, nous façonne et nous achève. Tout être humain vit ainsi dans le devenir, dans le temps, dans une sorte d'approfondissement et de creusement progressifs de son être, de sa personnalité. En se faisant homme comme nous, vraiment homme, Jésus le Fils de Dieu, a assumé cette continuité, cette progressivité, cette temporalité. Comme chacun d'entre nous, Il est né, a grandi, a traversé, comme autant d'épisodes, tous les va-et-vient d'une existence humaine jusqu'à ce que cette vie s'achève dans sa Pâque. Et l'adoration des mages, la venue de Jésus au Temple à l'âge de douze ans, le temps qu'Il a passé dans le silence auprès de Marie et de Joseph pendant trente ans, le commencement de sa vie publique au bord du Jourdain, lors de son baptême par le Baptiste, sa première manifestation aux noces de Cana, et nous pourrions continuer : la multiplication des pains, l'appel des disciples, les miracles de guérison, le dialogue avec la Samaritaine, tous les évènements de la vie du Christ sont, comme dans toute vie humaine, une série de touches qui, petit à petit, dessinent la physionomie, la destinée, la personnalité de cet être humain qu'est Jésus parce qu'Il a voulu être comme l'un d'entre nous.

Mais en même temps, au moment même où Jésus est vraiment homme comme nous, vraiment soumis aux conditions et aux limites de l'espace et du temps, Il est réellement Dieu. Il ne cesse pas une seconde d'être Dieu le Fils, et donc de vivre dans une éternité qui n'a ni commencement ni fin, ni succession, mais dans laquelle un acte unique qui est son acte d'amour par lequel Il se reçoit du Père et se donne au Père, cet acte unique, dans sa plénitude, remplit toute chose, sans rivage, sans limite, sans que rien ne puisse à aucun moment le circonscrire. Cet acte unique du Christ, comme Dieu, coïncidé réellement avec tous les actes successifs de sa vie humaine. Au moment même où Jésus naît, Il est en même temps en face du Père au moment où les mages viennent adorer Jésus, Il est en face du Père, au moment où Il est baptisé par Jean, Il est en face du Père. Tous les évènements humains de la vie terrestre du Christ coïncident tous avec cet unique évènement qui remplit tout et qui est l'amour éternel du Père, du Fils et de l'Esprit Saint.

Et c'est pourquoi, petit à petit, tous ces évènements épars de la vie humaine du Christ, comme les évènements épars de toute vie d'homme, tous ces évènements successifs vont se nouer comme dans un unique faisceau, comme dans une unique gerbe, pour aboutir à ce moment central qui est le sommet, l'achèvement, l'accomplissement de la vie humaine du Christ, qui est sa Pâque. Dans la Pâque du Christ, c'est-à-dire dans le mystère où sa mort et sa Résurrection sont étroitement liées l'une à l'autre, sans que nous puissions les dissocier, même comme des phases successives, dans sa Pâque, le Christ rassemble en quelque sorte toute sa vie humaine pour n'en faire plus qu'un seul acte qui résume tout ce qu'Il a vécu, tout ce qu'Il a aimé, tout ce qu'Il a accompli. Au moment de sa Pâque, le Christ totalise tous les évènements de sa vie dans cette offrande totale, absolue de Lui-même et de tout ce qu'Il est au Père. Et dans ce geste d'offrande accompli sur la croix, la Pâque ouvre les cieux et s'achève par la Résurrection, par l'entrée de l'humanité même de Jésus au sein de la vie trinitaire. Par sa Résurrection, le Christ rassemble en quelque sorte toute sa vie humaine pour l'offrir au Père. Et le Père, en le ressuscitant, établit cette humanité du Christ au sein même de cet amour trinitaire que, comme Dieu, Jésus n'avait jamais quitté.

Ainsi tout ce que le Christ, comme nous, a vécu de manière successive se trouve réuni dans cet acte unique qui désormais coïncide définitivement et réellement avec l'unique acte de vision et d'amour qui unit le Père au Fils depuis toujours, et pour toujours. C'est pourquoi tous les évènements successifs de la vie du Christ sont comme orientés vers sa Pâque. Ils subissent l'attraction de sa Pâque, comme le fer attiré par un aimant, parce que c'est là qu'ils vont prendre tout leur sens et qu'ils vont trouver toute leur plénitude. L'adoration des mages païens trouvera son accomplissement dans la Pâque du Christ, quand tous les enfants de Dieu de toute race, langue et peuple, seront rassemblés dans l'unité. Le baptême de Jésus au Jourdain trouvera son accomplissement dans la Pâque, quand la source de l'Esprit sera ouverte pour tous les hommes et quand nous pourrons tous nous plonger dans cette eau vivifiante de l'Esprit Saint qui nous est communiqué par le baptême. Les noces de Cana trouvent leur accomplissement dans la Pâque du Christ, quand Marie ne sera plus seulement aux côtés de Jésus pour intercéder, mais sera associée réellement à son sacrifice rédempteur. Les noces de Cana s'accomplissent dans la Pâque du Christ quand le vin devenu le sang du Christ peut abreuver toutes les générations de tous les temps par cette eucharistie qui est notre nourriture et notre boisson, pour la route, jusqu'aux portes du Royaume. Les noces de Cana trouvent leur accomplissement quand toutes les heures successives de la vie du Christ se résument dans cette Heure unique où tout est accompli.

Plus encore, la Pâque du Christ est le mystère de la naissance de l'Église, car toute la vie du Christ a été la préparation de cette Église qui sera elle-même le commencement du Royaume. A travers tous les gestes que le Christ a accomplis, Il a petit à petit façonné ce peuple de Dieu qui va devenir son propre corps. C'est pourquoi, aux noces de Cana, en venant dans le cadre d'un mariage humain, se substituer aux époux qui n'avaient pas su prévoir suffisamment de vin pour leurs convives, Jésus, à leur place, donnant le vin nouveau, manifeste qu'Il est l'Époux véritable, qui ne vient pas seulement pour des noces humaines, mais pour épouser l'humanité tout entière et faire de cette humanité qu'Il épouse sa Bien Aimée resplendissante de sa beauté. Au moment où le Christ meurt sur la croix, Il donne réellement naissance à son Église, car Il nous donne l'Esprit Saint qui va nous remplir de sa présence et faire de nous véritablement les membres du corps du Christ, nous transformer tous en d'autres Christs, ou plus exactement transformer la totalité des disciples, l'ensemble des disciples en le corps même de Jésus. Car l'Église jaillit du corps du Christ sur la croix, comme l'eau et le sang de son côté transpercé, qui sont l'eau du baptême, le sang de l'eucharistie, qui sont le sang de son sacrifice et l'eau de l'Esprit Saint, qui sont la vie même de l'Église. Et les Pères ont souligné cette naissance de l'Église, du côté transpercé du Christ par une comparaison saisissante, nous disant que, de même que du côté d'Adam endormi au Paradis, Dieu a tiré son épouse Eve, comme il nous est raconté au livre de la Genèse, de la même manière, du côté transpercé du Christ endormi sur la croix, l'Église est née comme la nouvelle Eve, épouse du nouvel Adam, Épouse du Christ.

Frères et sœurs, nous-mêmes, nous vivons une vie faite d'évènements successifs qui, au premier abord, peuvent sembler éparpillés et ne pas avoir de suite. Nous-mêmes nous vivons dans cette discontinuité du temps. Mais Jésus nous invite à rassembler notre vie, comme Lui-même a fait de sa vie une unique gerbe qu'Il a rassemblée dans sa Pâque, Jésus nous invite à donner à notre vie une unique signification qui est celle d'une offrande au Père. Comme Lui a tout donné au Père sur la croix, ainsi Il nous invite à donner à Dieu tout ce que nous faisons, tout ce que nous sommes, tout ce qui nous arrive.

Et de même qu'Il invite chacun de nous à rassembler sa vie dans une unique offrande qui la synthétise, de même Il invite aussi toute son Église à rassembler tous les évènements de l'histoire des hommes, à donner un sens à cette histoire, elle aussi apparemment disparate et faite d'évènements discontinus, en en faisant l'offrande de l'humanité au Père.

Frères et sœurs, que dans cette eucharistie où nous allons recevoir le vin des noces qui est le sang du Christ, dans cette eucharistie où va s'accomplir, encore une fois pour nous, l'Heure de Jésus, dans cette eucharistie où se rassemble l'Église en un seul corps, que nous prenions conscience de notre appartenance à Dieu, de l'unité de notre vie personnelle et de l'unité de l'Église, pour que nous puissions ainsi à la fois nous donner à Dieu et nous recevoir de Lui.

 

AMEN

 
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