AU FIL DES HOMELIES

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INQUIÉTUDES DANS LES CUISINES 

Is 62, 1-5 ; Ap 19, 5-9a ; Jn 2, 1-11
Noces de Cana - année C (dimanche 17 janvier 2010)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC


Le vin nouveau

 

Frères et sœurs, et vous chers fiancés, vous le savez mieux que quiconque, un mariage, cela se construit. C'est tellement compliqué à construire que nous avons déjà bien sûr des mariages programmés pour l'été 2011. C'est difficile à construire, mais ne vous plaignez pas, il fut une époque où ce n'était pas les mariés qui construisaient leur mariage, c'était la famille. On ne se choisissait pas, c'était l'oncle, la tante, les parents, les grands-parents, c'était la société, les amis qui, pour des questions d'héritage, de stratégie familiale, disaient : toi tu épouseras la fille d'un tel, le fils d'une tel !

Maintenant, le mariage se construit et ce n'est pas toujours facile à construire. Globalement, pour construire un bon mariage, il y a deux choses qui reviennent assez régulièrement. La première chose, mais je ne vais m'y attarder ce matin, c'est la fameuse transparence. Pour construire un mariage, pour que cela dure, il faut tout se dire ! Je n'irai pas plus loin, je ne suis pas tout à fait d'accord avec cela, mais ce sera pour une prochaine fois. Un mariage se construit pas uniquement parce qu'il faudra tout se dire, mais parce que surtout, nous voudrions tout prévoir à l'avance, même ce qu'on ne peut pas prévoir. Une maman racontait au sujet de son fils et qui disait : mon fils, il est tout amour et il est comme le petit castor, c'est lui qui construit la maison, il amène tout ce qu'il faut pour que la maison soit jolie, bien construite, et exactement comme dans l'histoire des trois petits cochons, même si le loup vient pour souffler, la petite maison résistera.

Je n'ai pas étudié en long, en large et en travers les mœurs des castors, mais je crois que vous êtes un petit peu le petit castor et très souvent maintenant, avec l'égalité des sexes, les femmes aussi s'y mettent, et chacun apporte sa pierre pour construire et faire en sorte que le couple, la famille tienne le mieux possible dans cette société qui ne garantit plus exactement la perrénité de la vie familiale. Dans ce sens, on peut dire que comme le principe de précaution est inscrit maintenant dans la constitution française, on pourrait dire que le principe de prévision est presque inscrit dans la constitution des couples. Bien sûr, vous le savez, il y aura des problèmes. Mais on espère toujours prévoir l'imprévisible. Et en même temps, on se retrouve face à des situations difficiles où quand l'imprévisible arrive, cela fait mal. D'ailleurs, et je suis sûr que beaucoup vous l'ont dit, que ce soit à travers l'engagement par le mariage civil et aussi par le mariage religieux, beaucoup ont dû vous dire : ce n'est pas tenable. Nous pouvons être désemparés face à ce genre de réflexion. C'est vrai, ce n'est pas tenable si l'on croit qu'on peut tout porter à bout de bras tout seul. Ce n'est pas tenable si vous pensez qu'effectivement, vous êtes les seuls garants pour tenir avec vos propres forces les relations conjugales et la vie familiale.

Je crois que c'est là que l'évangile d'aujourd'hui peut nous aider à ouvrir et à élargir le mariage. En fait, ce que je trouve éblouissant dans le récit des Noces de Cana, c'est qu'il n'est absolument pas question de la célébration religieuse. Il n'est même pas question du repas dans la salle des noces, tout se passe dans la cuisine, tout se passe dans l'arrière-cour de la salle de noces. C'est assez intéressant, on aurait pu se dire : un évangile, Jésus, c'est religieux, donc ce qui importe, c'est la célébration religieuse (je ne me tire pas une balle dans le pied, effectivement c'est important), mais la manifestation de Dieu paradoxalement ne se fait pas nécessairement lors de la célébration religieuse, elle ne se fait même pas pendant le repas en salle où tout le monde est là, cela se passe dans un endroit un peu plus secret. C'est une première piste intéressante sur laquelle je vais revenir dans quelques minutes.

La deuxième piste, c'est cette fameuse phrase de Marie : "Ils n'ont plus de vin". C'est Marie qui le remarque, l'œil d'une mère est toujours plus aiguisé que l'œil du maître des cérémonies qui pourtant était payé pour cela et n'a rien vu venir, et l'œil de Marie est même plus aiguisé que l'œil du marié. On peut penser que le marié était charmé par le regard très beau et très doux de sa femme et qu'il pensait à autre chose. "Ils n'ont plus de vin !" Mais on pourrait traduire, si vous me permettez cette comparaison, comme on dit : ils n'ont plus de vin, on pourrait dire : ils ne s'aiment plus. Et vous savez comment c'est, et hélas, il n'est pas question de juger quelles que soient les situations toujours très précises des cas de divorces, mais vous le savez, il nous arrive de découvrir et d'entendre des amis, des couples que l'on connaît et qui divorcent, quelquefois objectivement pour des bonnes raisons, et quelquefois aussi, on en vient à se dire qu'en fait, ils ne s'aimaient plus. Quand on leur demande pourquoi ils divorcent, ils répondent : nous ne nous aimons plus, ils n'ont plus de vin. Comme si l'amour à l'image du vin, était une sorte de capital que nous avons au départ, on puise dedans, et comme le contenu de la jarre diminue, l'amour dans le cœur diminue et au bout d'un moment, il n'y a plus rien, il n'existe plus rien autant alors quitter pour aller s'enivrer avec quelqu'un d'autre. Ils n'ont plus de vin. Je ne sais pas si vous avez vu ce film terrible, mais en même temps, je trouve beau, ce fameux film de François Auzon qui s'appelle : Les cinq fois deux. Toute l'action se déroule en cinq scènes montées à l'envers : la première scène c'est l'acte de divorce devant le juge, et on remonte jusqu'à la première scène qui clôture le film et où l'on voit les deux personnages se rencontrer. Quand on voit ce film, on a l'impression qu'ils n'ont de vin, il ne s'aiment, plus, il n'y a plus d'amour.

Exactement comme dans cette scène de Cana, avec la salle principale et la cuisine, si on reste dans la salle des noces, on ne peut que constater que le niveau du vin a baissé. Tout le village et les alentours étaient invités, tandis que maintenant on fait des plans, c'est très diplomatique, il faut que si je mets tatie machin à côté de tonton un tel, cela va faire des feux d'artifice, si j'invite un tel, il faut que j'invite un tel, je suis sûr que vous êtes là-dedans jusqu'au cou. A l'époque de Jésus, cela ne fonctionnait pas tout à fait pareil, même si les gens étaient aussi susceptibles qu'aujourd'hui, mais c'était plutôt "open-bar", tout le monde pouvait venir se réjouir un moment donné et boire un coup. Pour réussir à gérer à l'avance la quantité de vin nécessaire, c'était quasiment impossible.

Ce qui est important dans ce que je veux dire, c'est qu'il y a cette non-maîtrise fondamentale de la vie, la vie conjugale, familiale, tout ce qui nous touche. D'autre part, nous aurions peut-être tendance à penser que l'amour est une denrée qui ne peut que s'user. Mais, nous oublions la cuisine … Ce que je trouve remarquable dans les noces de Cana, c'est que les gens vont avoir à nouveau du vin, ils vont à nouveau se réjouir, avoir à nouveau les pommettes bien rouges, et ils ne sauront même pas d'où vient le vin. Marie le sait, le Christ Jésus le sait, les serviteurs qui ont apporté l'eau dans les cruches le savent, et les apôtres aussi. Mais ni le fiancé, ni les gens qui sont dans la salle, ni le maître de cérémonie ne savent pourquoi il y a ce nouveau vin meilleur que le premier. Autrement dit, on aura beau s'évertuer à essayer de construire la relation parfaite, comme le petit castor, il y a une dimension qui nous échappe, et qui est laissée au Christ. Cette activité du Christ dans votre vie conjugale, dans votre relation, elle est secrète. Elle est tellement secrète que de fait, on pourrait très bien dire qu'il n'existe pas, qu'il n'est pas là et combien de nos contemporains vont nous dire que tout cela ne sont que des fables et qu'on se raconte ces histoires de l'existence de Dieu et de Jésus parce que cela nous fait du bien au cœur

Le sacrement du mariage, c'est pareil, le mariage et quelque chose d'extrêmement naturel, ce n'est pas une ordination épiscopale, ni une ordination presbytérale où l'on pourrait éventuellement sentir le côté de la transcendance de Dieu. Quoi de plus normal et de plus commun dans toute l'humanité que la célébration des noces de deux personnes en vue de fonder une famille ? Et que vient faire Dieu là-dedans ? Et bien, en fait, frères et sœurs, le Christ est là. Et la cuisine est un endroit très important. Il y a l'endroit où l'on dépense, on dépense son énergie, comme on mange dans la salle des noces, et puis, il y a l'endroit où l'on prépare le repas, on prépare ce qui va être dépensé. Pour avoir marié un certain nombre de couples, et avoir eu la joie d'être invité chez eux, je suis toujours ému de constater que même dans la vie du couple, la cuisine est un endroit très important. Quand on revient du travail, on est fatigué, le patron nous a peut-être ennuyé, la cuisine est l'endroit où l'on se retrouve, on fait une soupe, on prépare le repas. Ce n'est pas toujours évident de dire les problèmes auxquels on a été confronté dans la vie professionnelle ou quelquefois ce qui ne va pas dans le couple. A la cuisine, en préparant le repas, c'est comme s'il y avait une accoutumance qui reprenait entre le couple, les langues se délient et dans ce lieu un peu plus informel que la salle principale, on se parle et l'on se nourrit mutuellement. La cuisine c'est le lieu où l'on prépare la nourriture pour le corps, c'est le lieu où aussi quelquefois on y mange parce qu'on ne veut pas toujours dresser la table dans la grande salle, et puis c'est surtout le lieu où l'on se nourrit affectivement, c'est le lieu où l'on se nourrit spirituellement.

Frères et sœurs, c'est cela la manifestation un peu paradoxale du Christ aujourd'hui dans les noces de Cana. Contrairement dans la fête du baptême du Christ que nous avons célébré la semaine dernière où il y a eu cette manifestation devant tous ceux qui sont réunis autour du fleuve, là, c'est une manifestation qui est beaucoup plus discrète mais qui est là et qui est efficace. Je crois que ce que cet évangile veut vous dire à chacun d'entre vous aujourd'hui, à vous qui allez vous marier cette année, mais aussi pour tous les autres couples qui sont dans cette église, c'est cette présence indéfectible, sûre et efficace du Christ qui vient vous épauler et qui vient vous nourrir de sa grâce et de son amour.

Nous ne savons jamais de quoi sera fait demain, mais c'est une question que je pose aussi souvent aux couples. Je leur demande : est-ce que vous vous voyez (excusez-moi pour les autres), quand vous serez des petits vieux ? (ce n'est pas péjoratif dans ma bouche). Est-ce que vous vous voyez quand vous serez des petits vieux ? Certains disent : oui, en fait, on s'aimera encore tendrement, et c'est la chose la plus belle de ce qu'on voit dans la rue, quand on voit des personnes âgées qui se tiennent la main tendrement. Quelque part, c'est ce que dit le maître de cérémonie aux fiancés : généralement, on sert le meilleur vin au début, et après, quand on est un peu saoûlé, on a du moins bon. Et là c'est l'inverse. C'est comme s'il nous disait, car nous pensons que la relation s'use avec le temps, mais qu'en fait, c'est l'inverse. La relation ne s'use pas avec le temps, elle se bonifie comme du bon vin. Il n'y a rien de plus beau, de plus extraordinaire, arrivé à dix, quinze, vingt, cinquante ans de mariage, et pourvu que la mort n'ait pas frappé, de voir deux personnes qui continuent à s'aimer, à se tenir tendrement la main, parce qu'en fait, c'est ce vin, cette relation qui s'est bonifiée avec le temps.

Frères et sœurs, toute la prière de la communauté des frères vous accompagne dans votre préparation à votre mariage.

 

AMEN

 

 

 
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