AU FIL DES HOMELIES

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EST-CE QUE TU "SENS" QUELQUE CHOSE ?

Is 62, 1-5 ; Ap 19, 5-9a ; Jn 2, 1-11
Noces de Cana - année A (dimanche 18 janvier 1987)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Un jour que j'essayais d'apprendre à des en­fants à prier et que nous étions rassemblés tous ensemble, par terre, à genoux, et que j'avais expliqué : "il faut donc joindre les mains et fermer les yeux afin de faire silence en soi pour écouter Dieu", le petit garçon qui se tenait à ma droite se pencha vers moi et, sans troubler le silence des autres enfants, me dit : "est-ce que tu sens quelque chose ?" Je n'ai jamais réussi à répondre à cette ques­tion, pour la simple raison que je ne sais pas si je sens quelque chose. Et je lisais récemment une phrase d'Emmanuel Mounier qui disait : "c'est vrai, il est secondaire que l'on sente ou que l'on ne sente pas Dieu. Toutefois ça fait bien mal quand on ne sent rien du tout".

Frères et sœurs, il y a une chose frappante dans le mystère du vin des noces de Cana, c'est la discrétion avec laquelle Jésus, Fils de Dieu, Sauveur, inaugurant sa vie publique, manifeste et fait ce mira­cle. Seuls les servants et Marie sont finalement au courant que Jésus est le Fils de Dieu et que sa pré­sence parmi les hommes provoque un changement, une transformation d'ailleurs apparemment se­condaire, puisqu'il s'agit de proposer du vin en surplus à ceux qui n'en ont pas assez pour leur noce. Mais cette discrétion avec laquelle le Christ agit, et même l'insistance de Marie qui demande vraiment que Jésus agisse en tant que Fils de Dieu puisqu'il faut qu'Il fasse un miracle, nous ouvre au problème même de la présence de Dieu et de la façon dont cette présence peut se manifester en nous. En effet, généralement, nous ne sentons pas grand-chose. Mais, vous avez certainement entendu comme moi des témoignages de personnes qui peuvent vous raconter que Dieu est passé, et peut-être l'avez-vous vous-mêmes vécu. De fait, il ne s'agit pas là d'expérience d'extase au sens où nous nous sentirions quitter cette terre pour un espace de voyage céleste, mais tout au contraire il s'agit d'un moment où Dieu effleurant de son amour notre cœur ouvert et quelque peu silencieux, nous fasse éprouver le sentiment d'une plénitude d'être, nous nous sentons comme renforcés dans la vie et alors même qu'Il est juste passé, effleuré pour parler plus justement, notre existence s'en trouve affermie, enracinée comme ja­mais nous ne l'avions jusque-là sentie. Et nombre de témoignages que j'ai entendus ou que j'ai moi-même impression et expérience de libération par rapport à soi-même. Et le sentiment de cette présence intense, nous effleurant simplement de son amour, nous fait pressentir que si Dieu insistait, nous pourrions en mourir.

Certes cette expérience de présence de pas­sage de Dieu est possible, et nous pouvons chacun non seulement le demander, mais le vivre. Il est pos­sible que Dieu passe en nous, car nous sommes ce lieu, ce domaine privilégié dans lequel Dieu peut pas­ser, et Dieu n'est pas réservé aux saints et aux mysti­ques) que Dieu se révèle, s'imprègne, s'abîme en nous. Nous avons le droit de sentir en nous, au moins un court moment dans notre vie, cette densité de l'Etre de Dieu. Certes cela reste une expérience en dehors de l'ordinaire. Et il est vrai que la plupart du temps nous ne sentons pas Dieu. Toutefois c'est tout le problème de la présence de Dieu. Nous-mêmes, dans notre vie quotidienne, nous éprouvons plus facilement la pré­sence en négatif, c'est-à-dire ce trou, ce néant, ce ver­tige que fait naître en nous l'absence d'un être aimé ou l'absence même de Dieu, car si nous sentons peu de chose, en même temps nous sentons que lorsque Dieu est vraiment absent, il y a en nous comme un vertige, comme un néant, comme un absurde. Et nous com­prenons alors tous ces philosophes qui ont parlé avec tant de fièvre de ce néant qui les entourait, car quand Dieu est vraiment absent, il n'y a rien qui tienne.

Mais, frères et sœurs, nous avons le droit d'aller un peu plus loin dans cette expérience. Et de fait cet évangile que nous venons d'entendre va nous aider à comprendre comment nous apprivoiser à guetter cette présence de Dieu. Les mariés de cette noce n'ont rien senti. Tout occupés à leur joie et à leurs convives, ils ont bu le vin, et se sont réjouis. Personne ne savait que Dieu était présent et que Dieu, de sa présence même avait transformé quelque chose qui était près d'eux. De fait, apparemment, rien de visible et d'extraordinaire n'était fait, puisque de l'eau était changée en vin. Mais c'est bien là, le lieu du mi­racle, c'est que la présence de Dieu aussi discrète soit-elle, aussi lointaine, aussi difficile à saisir, aussi inef­fable, par elle-même provoque une transformation, non pas une transformation spectaculaire mais sim­plement cette transformation qui annonce déjà un monde nouveau selon le registre ancien. L'eau, cette eau qui servait de boisson est simplement transformée en vin. Et finalement ce miracle peut passer inaperçu. Or il est transformation et il est annonce du Royaume. C'est ainsi que l'évangile se termine en disant : "le Christ manifeste sa gloire et ses disciples crurent en Lui". Donc c'est un signe qui annonce le Royaume de Dieu, c'est un signe qui annonce déjà le salut fait à tous les hommes. Et pourtant, ce miracle reste dans l'apparence du monde ancien, il s'agit d'eau et de vin. De même pour nous, à l'évangile, rien de spectacu­laire ne va avoir lieu, puisque ce pain et ce vin que nous allons manger et boire, est dans notre bouche du pain et du vin, et pourtant nous le savons que c'est Lui, dans sa chair et dans son sang, que nous allons manger et boire. Ainsi sa présence, même si nous ne pouvons pas la sentir, se fait annoncer par un signe, se fait annoncer par une transformation, comme si elle était comme une espèce d'océan qui, de vague en va­gue, transforme ce qu'il touche et ce qui l'entoure.

Frères et sœurs, nous pouvons toucher là le problème du mystère de la présence de Dieu. Si vrai­ment nous ne sentons rien, si vraiment nous n'osons pas demander à Dieu qu'Il passe en nous afin que nous puissions nous affermir dans notre foi par une expérience réelle et personnelle, alors essayons de mesurer qu'Il est présent à travers un signe, à travers ce signe précurseur qui annonce qui Il est déjà là transformant ce qu'Il touche. Frères et sœurs, ce signe qu'est-ce que c'est ? Si ce n'est que notre cœur, que ces eaux amères qui sont au fond de notre cœur doi­vent simplement être transformées en vin de joie et que nous pouvons mesurer en nous ainsi ce fruit de charité qui est le signe que Dieu est présent. C'est là l'expérience fondamentale, hors de ces extases, hors de ces expériences plus extraordinaires dont je parlais à l'instant. Mais ce qui nous touche tous, ici, c'est que nous venons nous rassembler afin de voir ensemble et de communier ensemble à un même signe, parce que ce signe est efficace et qu'il vient en nous nous trans­former. Voilà le témoignage de la présence de Dieu, voilà en nous le Christ qui vit.

Frères et sœurs, les noces de Cana, c'est pour nous l'expérience de la joie d'être soi en Lui, c'est-à-dire de nous laisser transformer, de nous laisser nour­rir par Celui qui veut prendre notre vie. Quoi que nous fassions, même si nous ne sentons pas Dieu, laissons-nous au moins rejoindre par ce signe, car ce signe dit cette présence de Dieu. Mais le signe que nous allons manger, ce signe que nous allons boire dit manifestement cette présence de Dieu. Alors nous pouvons par ce signe remonter, guetter, apprendre à chercher soi-même cette trace de Dieu en nous. En effet Dieu a une façon particulière de s'adresser à chacun de nous, selon un mode, selon une façon qui nous est propre et personnelle. Alors il nous faut re­monter simplement de ce signe offert à tous en com­mun, qui est cette chair et qui est ce sang, pour nous, offerts pour nous, et de remonter ainsi, nous laissant nourrir, nous laissant envahir par Lui, jusqu'à Lui. C'est un chemin, comme un chemin de retour. Et nous dirions à l'enfant qui me posait la question : "oui, nous ne le sentons pas immédiatement présent comme une personne se rend présente. Mais nous apprenons à le guetter, en nous-mêmes, et au-delà de nous-mê­mes. Et de ce signe, nous pouvons remonter à Lui. Alors nous apprendrons le chemin de Dieu, alors nous apprendrons le chemin de notre cœur qui se trouve transformé, et nous constaterons le miracle de ces eaux amères au fond de notre cœur et qui se sont transformées en vin d'allégresse et en vin de joie. Alors vraiment notre cœur exultera, car Il sera là, présent en nous, et nous dirons : "Mon Seigneur et mon Dieu, oui, Tu es là".

 

AMEN

 

 

 
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