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IL MANIFESTA SA GLOIRE ET SES DISCIPLES CRURENT EN LUI AUJOURD'HUI UN SIGNE "MONTJOIE"

Is 62, 1-5 ; Ap 19, 5-9a ; Jn 2, 1-11
Noces de Cana - année C (dimanche 22 janvier 1989)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

L'histoire se passe en 1985 entre le Mans et 1'Anjou, près d'un petit village qui s'appelle Baugé. Une voiture s'avance, c'est en hiver, le ciel est bas et gris comme dans ces pays-là. A l'inté­rieur de la voiture, il y a un couple de jeunes méde­cins récemment mariés et à l'intérieur de la voiture leur premier enfant. Le malheur de cet enfant, c'est qu'il est trisomique avec une certaine cardiopathie, et ce jeune couple a décidé de l'abandonner. Et après beaucoup de recherches, ils se sont adressés à une œuvre qui s'appelle "Emmanuelle", dirigée par Jean et Lucette Alingrin, et ils sont venus apporter leur enfant dans cette maison qui était autrefois leur maison de campagne et qui, depuis, s'est un peu agrandie. Ils sont rentrés dans la maison, ont posé le couffin avec l'enfant et ont dit à Jean et à Lucette : "nous ne pou­vons pas, nous ne voulons pas de ça", en pointant le doigt sur la petite fille. Il faut savoir aussi que, lors­qu'on abandonne un enfant, on reprend le couffin, on prend la layette et on le laisse tout nu. Il y a quinze jours dans une clinique du XVI è arrondissement, à Paris, on téléphone à Jean et Lucette en leur disant qu'on a caché une autre petite fille, elle aussi trisomi­que, fille d'un écrivain célèbre dont je ne connais pas le nom et d'une femme, et elle avait demandé au mé­decin "de ne pas aider" à ce que l'enfant vive, car par amniocentèse, on avait découvert qu'elle était très handicapée, trisomique très profonde, avec aussi une très grosse cardiopathie et aussi une autre malforma­tion. Jean et Lucette sont partis à Paris, dans le plus grand secret, récupérer cet enfant que le médecin n'avait pas eu le courage de ne pas aider à vivre. Et l'enfant est actuellement dans cette maison qui s'ap­pelle : "Montjoie". Le premier couple dont je vous ai parlé, le couple de médecins qui a abandonné son enfant, est revenu trois mois après pour le reprendre. Ils sont revenus à la maison, à Montjoie, il faisait un peu plus beau, leur cœur était différent, et ils ont de­mandé à Jean et Lucette de reprendre leur petite fille qui s'appelle Anna. Elle a un nom maintenant. Et de­puis trois ans de nouveau ce couple de médecins qui a fait un long cheminement a de nouveau mis en route un enfant, comme on dit, et il a accepté de ne pas faire d'amniocentèse, acceptant l'enfant tel qu'il sera.

Et si je vous raconte ça, ce n'est pas pour vous faire sortir les larmes des yeux, c'est pour vous dire que les signes, comme Cana, sont toujours présents et vivants à notre époque, il faut les chercher, et j'en ai vu un visible et vivant à travers ce couple : Jean et Lucette dont je voudrais très rapidement vous ra­conter l'histoire.

Jean et Lucette n'ont pas choisi d'adopter près de dix huit enfants handicapés, puisqu'ils ont dix huit enfants actuellement, et ils sont à l'origine de l'adop­tion de près de trois cents, à travers la France. L'œu­vre qu'ils ont fondée qui s'appelle "Emmanuelle", du nom d'une petite fille libanaise récupérée dans une poubelle à Beyrouth, qui mourait d'une polio et d'ano­rexie, lorsqu'on a téléphoné à Jean et Lucette en 1960, on leur demandait s'ils voulaient bien accepter cinq enfants libanais impossibles à caser parce que l'un avait les pieds bots, l'autre était aveugle, le troisième était trisomique et il y avait cette petite fille Emma­nuelle qui était polio. Et l'enfant polio se mourait à l'hôpital en refusant de se nourrir, et lorsqu'on a expé­dié Emmanuelle à Montjoie, Jean et Lucette ont sup­plié les médecins qu'on puisse la soigner à la maison, car cet enfant mourait non pas de manque de soins, mais mourait de sur-hospitalisation. Ce qu'il lui fallait, c'était une maman avec qui elle puisse grandir, et cet enfant sachant qu'elle n'avait point de maman s'était refusée à vivre. Aujourd'hui, je l'ai vue Emmanuelle, elle a dix huit ans, elle est superbe, elle s'est même claqué un tendon en montagne récemment, donc elle marche, elle n'est pas en chaise roulante, elle est infirmière à Angers. Et je vous assure que quand on voit son visage, on ne doute pas un instant qu'il y a des signes de la gloire de Dieu dans ce monde.

Autre histoire. Dans cette famille extraordi­naire où j'avais été convié avec une centaine de per­sonnes pour une session, de tous ces enfants rassem­blés qui ont maintenant presque mon âge et des plus petits encore présents, en passant par cette petite fille coréenne récupérée après beaucoup de tortures et qui aujourd'hui s'épanouit comme une fleur, elle aussi trisomique, en passant par les enfants du boat people, un garçon qui s'appelle "Yum", chef de famille à huit ans, qui a emmené sa mère et ses frères et sœurs plus jeunes, a quitté le pays où il était né, en passant par une vietnamienne, et puis de nombreux enfants fran­çais, car en France on abandonne encore des enfants handicapés. Je pourrais vous raconter mille histoires sur cette maison mais une des plus jolies peut-être, une des plus belles. D'abord il faut savoir qu'au centre de la maison, depuis maintenant presque dix ans, il y a une chapelle avec la présence réelle. Et chaque jour, Jean et Lucette et tous leurs enfants suivent la messe et chaque soir ils prient tous ensemble, priant les uns pour les autres, priant aussi pour les enfants dont les écorces c'est-à-dire dont les petits corps, ceux qui sont déjà partis, sont dans le jardin. Car il y a de nombreux enfants, dont je vous parlerai après, qui sont déjà morts, mais qui sont présents dans le cœur des autres enfants et dans le cœur de Jean et Lucette. Il y avait derrière moi au moment de la Consécration une petite Tamara, une petite trisomique avec un beau nœud dans les cheveux et une belle robe qui au moment où je disais : "Ceci est mon corps", a murmuré assez fort, elle le fait souvent : "Ceci est mon cœur".

Ces enfants vivent étonnamment une présence de Dieu dans cette maison, dans cette prière. Et ce n'est pas une pouponnière que cette maison, car cha­que coin de la maison est occupé par un nouveau-né parfois simplement en transit, et puis par les autres enfants adoptés par Jean et Lucette. D'ailleurs dans cette maison tout a été conçu pour les enfants, des petits bancs, des petites chaises, des bouquets partout tout y est joliment arrangé : le Règne de l'amour.

Alors qu'il y avait quand je suis parti de Montjoie, quatre nouveaux-nés, je n'y ai vu ni langes, ni biberons, choses que je ne connais pas mais qui me paraissent nécessaires pour ces petits-là, je ne sais pas comment ils font pour assurer près de vingt biberons, parce que je crois que ça fait vingt biberons, si mes calculs sont bons, en se levant à des heures impossi­bles, parce que, imaginez-vous que ces enfants-là, anormaux, ont besoin de soins particuliers. Le dernier que j'ai tenu dans mes bras s'appelle Donadieu, c'est un petit être admirable, mal voyant et trisomique, et comme de nombreux enfants que Jean et Lucette ne peuvent pas accueillir, non pas qu'ils cherchent des familles d'adoption, mais en général le miracle de cette maison, c'est que depuis maintenant quinze ans qu'ils existent, de nombreuses familles sont venues et ont adopté des enfants handicapés. Et une maman, une jeune veuve de quarante ans avec déjà deux ju­meaux de quatorze ans, a accepté de prendre cet en­fant Donadieu. Et vous savez qu'un enfant trisomique a besoin très spécialement de la relation avec la mère dès le début de sa vie, en raison même de cette espèce de mollesse liée à son handicap, et il est très impor­tant de le structurer dès le début par une forte relation d'amour afin qu'on puisse l'aider à sortir d'une sorte de repliement sur lui-même qui est la raison même de son handicap. Donadieu a donc une future maman, malheureusement cette maman qui a fait les démar­ches auprès de la DDASS, n'a obtenu le premier ren­dez-vous avec l'assistante sociale que fin février et le dossier sera examiné en septembre, ce qui fait que l'enfant aura presque un an, et vous imaginez à quel point cela va être dur pour Lucette de lâcher cet en­fant et de le remettre dans d'autres bras d'une maman tout aussi capable que Lucette, mais il faut recom­mencer à zéro, et pour l'enfant c'est un nouveau drame dans sa vie.

Je voudrais aussi citer une histoire qu'on m'a racontée, qui me paraît importante. Jean et Lucette ne traitent pas à la légère l'adoption d'enfants handicapés, et quand ils parlent et témoignent eux-mêmes de ce qu'ils font, ils disent à des gens comme vous, mariés : "peut-être pensez-vous dans votre cœur que vous pourriez adopter des enfants handicapés, peut-être certains d'entre vous seront-ils appelés, mais c'est une question de vocation, ce n'est pas une question de générosité humaine". Et ils racontaient avant de partir l'histoire d'un couple dont la femme est mal voyante, légèrement mal voyante, et de plus stérile, et qui avait demandé à Jean et à Lucette un enfant. Après beau­coup d'entretiens et de rencontres, ils avaient accepté de leur proposer une enfant mal voyante, légèrement handicapée, parce qu'ils pensaient que, le handicap étant le même que la mère, les choses seraient facili­tées ainsi. Et de fait l'enfant a été bien accueillie, et la famille l'a bien reçue, cet enfant. Et puis la famille a voulu aller plus loin et accueillir un nouvel enfant. Et là Jean et Lucette ont décidé que, s'il fallait un nouvel enfant, il serait encore moins handicapé pour ne pas surcharger la famille. Et puis trois ans plus tard ils ont de nouveau rencontré cette famille à Clermont Fer­rand, au cours d'un témoignage, ils ont trouvé un vieux couple usé, très abîmé, près de craquer. Ils leur ont demandé : "mais où en êtes-vous ?" Et le couple a dit qu'ils avaient maintenant cinq enfants, donc trois de plus par l'Association Enfance et Partage que vous connaissez peut-être. Ils ont actuellement en plus des deux premiers enfants adoptés, proposés par Jean et Lucette, ils ont un grabataire, une trisomique et un débile mental. La famille va craquer, elle ne peut pas tenir.

Ceci dit pour vous expliquer à quel point ce n'est pas une question de pure générosité humaine, mais c'est une question de vocation discernée dans la présence de Dieu que Jean et Lucette essayent d'avan­cer en faisant cette œuvre si difficile de vouloir, de vouloir faire dire que ces enfants abîmés par la vie sont des signes de la gloire de Dieu. Mais ce n'est pas l'homme qui peut sauver. C'est toujours DIEU qui décide de manifester sa gloire.

Ainsi Jean et Lucette n'ont pas choisi de faire ce qu'ils font. Le début de la vie : après avoir mis au monde un premier enfant qui s'appelle Marie, qui a maintenant trente ans, qui est mariée d'ailleurs, Lu­cette s'est trouvée, par la faute de médecins, stérile. Et vous connaissez le parcours du combattant pour adopter un enfant, surtout en 1960. Et on leur a de­mandé s'ils voulaient bien accueillir un enfant handi­capé, et je vous assure comme Lucette me l'a dit elle-même, elle ne le voulait pas, de son côté, Jean était plus d'accord, mais Lucette ne voulait pas. C'est leur première fille Marie qui a dit : "mais si moi-même j'étais malade, est-ce que vous m'aimeriez moins ?" Et c'est ainsi qu'ils ont commencé à accueillir une pre­mière fille qui s'appelle Gregoria, qui est maintenant une grande fille d'ailleurs, puis Emmanuelle dont je parlais au début, cette libanaise, et puis François, Mimi, Tamara, Yum, Timothée, Sarah, Rebecca, etc..., dix-huit. Et ils continuent, à travers la France et même la Suisse, puisque l'œuvre d'Emmanuelle s'est ouverte en Suisse et en Italie, actuellement, à proposer avec cette délicatesse de ceux qui prient et se brûlent à l'amour de Dieu, à proposer, à chercher des familles où l'on continue à adopter ces enfants apparemment abandonnés, mais qui sont signes même de la richesse de Dieu.

Alors, frères et sœurs, témoignage d'un signe vivant comme un signe de Cana. A Cana, c'était une fête où l'on est passé de l'eau à du vin. Puis nous pas­serons aujourd'hui de ce vin à son sang. Nous avons souvent l'impression de rester dans la nuit, nous-mê­mes dans notre vie, ne trouvant plus de repère ou de signe prouvant que le pauvre est heureux, prouvant que le pauvre est aimé de Dieu. En voilà un que je vous confie de cœur à cœur, comme une confidence, comme un signe intérieur que la mission de Dieu n'est pas terminée, qu'elle se poursuit, qu'elle est vraiment à l'œuvre dans le cœur des hommes.

"Tel fut le commencement des signes que Jé­sus accomplit. C'était à Cana en Gali­lée". Aujourd'hui "Montjoie".

 

 

AMEN