AU FIL DES HOMELIES

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FEMME, QUEL LIEN Y-A-T-IL ENTRE NOUS ?

Is 62, 1-5 ; Ap 19, 5-9a ; Jn 2, 1-11
Noces de Cana - année B (dimanche 20 janvier 1991)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

"Que Me veux-tu, femme" ? (Jean 2,4) C'est légè­rement insolent ! "Que Me veux-tu, femme" ? La Mère du Christ aurait pu prendre ça un petit peu mal. D'ailleurs la version que nous avons lue est très édulcorée, si nous avions à lire véritablement dans le texte, permettez-moi cette exégèse, il faudrait lire : "Quoi de toi à Moi" ?, c'est-à-dire "qu'y a-t-il entre toi et Moi" ? Quand on était avec quelqu'un dont on ne voulait pas qu'il se mêle de vos affaires, cette formule signifiait "de quoi te mêles-tu" ? Ainsi donc la Mère du Christ est, me semble-t-il, légèrement ra­brouée. Elle aurait pu Lui répondre en bonne femme du Sud : "mais Tu es mon Fils". Elle aurait eu tout à fait raison. "C'est moi qui T'ai engendré" - "Quel lien y a-t-il entre Toi et moi ?" eh bien il y a un lien de fi­liation, il y a un lien d'engendrement, il y a un lien de maternité. Avouez que c'est quand même surprenant. Or si effectivement Marie, qui était d'ailleurs invitée la première aux noces (cf.2,1), arrive ainsi devant son Fils et qu'elle Lui signale que les invités n'ont plus de vin, elle remplit, à mon avis, un rôle assez gentil, elle prend soin de tous les convives et elle se rend compte qu'il y a un manque. Nous constatons donc dans cet épisode des noces de Cana une chose incompréhensi­ble, c'est que le lien filial entre Jésus et sa Mère Marie semble être dissous ou en tout cas complètement ou­blié du Christ. Si ce lien est oublié, c'est que Jésus va certainement plus loin que sa Mère. Sa Mère certes l'invite à faire quelque chose qui d'ailleurs la dépasse elle-même, mais le Christ va encore bien plus loin que sa Mère, Il l'appelle à se surpasser elle-même, Il l'ap­pelle à avoir un autre regard sur le lien qui peut exis­ter entre Lui et elle.

Il y a deux choses qu'il faut remarquer. D'abord : "Que Me veux-tu" ? C'est donc une invita­tion, "Quel lien y a-t-il entre toi et Moi" ?, c'est une invitation à creuser la relation qui peut exister entre deux êtres. Or que peut-il exister de plus entre un fils et sa mère qu'un lien maternel ou un lien filial ? La deuxième chose, c'est le terme même employé pour parler à sa Mère, Il ne lui dit pas : "Que Me veux-tu maman" ?, mais Il lui dit : "Que Me veux-tu, femme" ? Alors là nous avons une expression plus forte. Quand la Mère de Jésus est appelée femme, cela évo­que une correspondance dans toute la Bible pour comprendre quel est ce terme de femme, que l'on re­trouvera certes dans le Nouveau Testament. On le retrouve notamment dans l'évangile de saint Jean, quand Jésus s'adresse à la samaritaine. Il lui dit : "Crois-moi femme, l'heure vient." (Jean 4,21). Il emploie encore ce terme : "femme, où sont-ils ? per­sonne ne t'a condamnée" (Jean 8,10), quand la femme adultère arrive pour être lapidée. Donc c'est un terme que l'on retrouve dans l'évangile de saint Jean, mais c'est un terme que l'on voit mal appliqué à la Mère de Jésus. Je crois qu'il faut aller bien plus loin, il faut certainement aller aux racines mêmes de ce que ce terme de femme veut dire, il faut aller à l'endroit même où il est employé pour la première fois.

Le terme de femme est employé lorsqu'Adam regardant Eve dit : "Pour le coup c'est l'os de mes os, la chair de ma chair ! Celle-ci sera appelée "femme" (Genèse 2,23). Donc nous avons un premier visage de Marie en la personne d'Eve, Eve qui est effectivement l'épouse d'Adam, est celle qui est la chair de la chair d'Adam, elle ne forme plus qu'un avec lui, c'est en tout cas là le dessein divin, c'est ce que Dieu a voulu pour le premier homme et pour la première femme. Et le rôle de cette femme qu'Adam reconnaît, ce rôle est spécifié quelques versets plus loin lorsque, après la chute, Adam appelle sa femme Eve. Il est dit dans l'Ecriture : "L'homme appela sa femme Eve, parce qu'elle fut la mère de tous les vivants" (Genèse 3,20).

Finalement lorsque le Christ dit à Marie : "que Me veux-tu, femme" ?, Il lui signifie un change­ment à opérer, Il lui signale une autre voie, une autre identité et un autre rôle que celui simplement de la Mère de Jésus de Nazareth, même si cette Mère est Mère du Fils de Dieu. En effet Marie est appelée à dépasser ce qu'elle est, le Christ lui signale une di­gnité bien plus grande que ce qu'elle accomplit aux noces de Cana. Elle a une suréminence dans sa per­sonne qu'elle ne soupçonne peut-être pas. Et lorsque l'on remarque que ce terme "femme" est employé une autre fois dans l'évangile de saint Jean, nous sommes surpris de constater que ce terme s'adresse encore une fois à Marie. "Or près de la croix de Jésus se tenait sa mère. Jésus donc, voyant sa mère et se tenant près d'elle le disciple qu'il aimait, dit à sa Mère : "Femme, voici ton fils". Puis il dit au disciple : "Fils, voici ta mère" (Jean 19,25-27). Pourquoi n'a-t-Il pas dit : "maman ou mère, voici ton fils" ? Non, Il lui dit : "Femme, voici ton fils".

J'espère que vous avez compris la relation entre Genèse et Jean, entre Eve et Marie, Nouvelle Eve et Mère des vivants, Femme et épouse. Marie est au début et à la fin de la vie de Jésus, elle est au commencement, elle est aux noces de Cana, elle commence cette vie publique de Jésus avec Lui et elle est la femme, elle est la femme de la création, la femme qui est donnée au Christ pour lui signifier un rôle éminent. Elle est aussi à la fin de l'évangile, elle est au moment où Jésus donne son corps et son sang, au moment où, femme, elle voit sortir l'eau et le sang, elle voit la chair livrée de son Fils. Marie entoure tout de son Fils, elle est effectivement Mère, elle est Mère de l'Église, elle est l'Église, elle est figure de cette Église, elle est au début, elle est à la fin de la vie pu­blique de Jésus. Elle est la signification même de ce pourquoi Jésus est venu. Elle accomplit notre propre rôle en accomplissant la figure ecclésiale qu'elle est. Elle est aux pieds de Jésus ce que nous sommes nous-mêmes lorsque nous sommes devant notre Seigneur. Elle accomplit ce rôle qui lui est maintenant destiné, dans cette dignité suréminente que le Christ lui donne, elle est l'Église qui réclame du Christ son bien le plus précieux. Elle réclame le vin nouveau, elle réclame la communion, elle réclame l'union, ce à quoi elle ne s'attendait pas consciemment. C'est donc un lien tout à fait spécifique qui est donné aujourd'hui dans la figure de Marie et dans cette remarque de Jésus qui n'est certes pas une insulte, mais qui est un appel pour Marie à comprendre le vrai rôle qu'elle accomplit au nom de l'Église.

Alors croyez-vous que, nous aussi, nous se­rons ménagés ? Je m'imagine fort mal le Christ nous ménager mieux que sa Mère. A nous aussi Jésus au­jourd'hui nous dit : "Femme, que veux-tu " ? pour une fois c'est le terme féminin que l'emporte, "Femme, que veux-tu" ? C'est ce que le Christ adresse à chacun de vous. Que voulez-vous aujourd'hui du Christ ? que Lui réclamez-vous ? Et au nom de quoi Lui réclamez-vous ?

Alors c'est vrai, nous avons un lien avec Dieu. Et je dirais, il y a comme trois sortes de lien, le pre­mier lien, c'est le lien créationnel. On reconnaît cer­tainement assez facilement que notre identité est d'être, face à Dieu, une créature. Nous sommes créés des mains de Dieu et donc ça personnifie ce que nous sommes des êtres entièrement dépendants de Dieu. Et notre rôle serait de nous recevoir de ce Créateur, de le saisir dans sa transcendance comme le tout-autre. C'est, je crois, ce qui a pu nous être manifesté avec l'Epiphanie : l'étoile, créature céleste, qui conduit toutes les créatures vers la lumière des peuples, vers le Sauveur, vers Celui qui, tout-autre, s'est fait tout proche. C'est le lien créationnel. Il y a peut-être un deuxième lien, c'est le lien filial. En effet au baptême du Christ s'est manifesté pour nous que nous deve­nions, par le baptême, enfants de Dieu. Nous deve­nons enfants de Dieu et aussi frères les uns des autres. Alors c'est déjà un deuxième lien, celui-ci plus pro­fond. Et il y a un troisième lien, il y a le lien sponsal c'est-à-dire ce lien qui unit l'époux et l'épouse, ce lien qui fait qu'un homme et une femme ne font plus qu'une seule chair et qu'ils s'aiment d'un amour uni­que.

Comment vivons-nous ces trois liens ? Ces trois liens, nous avons à les vivre ensemble. Mais quel est le lien que nous favorisons ? Vivre selon le lien créationnel. Encore celui-là ça va tout seul. On se dit : "oui, Dieu est tout". Autre, "il y a bien quelque chose". Beaucoup de personnes vous disent ça : il y a certainement quelque chose. Mais qu'est-ce qui nous différencierait de toutes les autres religions, s'il y avait seulement quelque chose ? Nous n'aurions pas grand-chose à dire en tout cas : un tout-autre, un transcendant. Certes mais que vient-il faire ce trans­cendant et ce tout-autre dans ma vie ? le plus dur sera de reconnaître qu'il est créateur. Qu'il y ait un lien filial. Ah ! ça c'est déjà plus profond. Parce que dire que Dieu est Père, dire que nous sommes ses enfants, ça nous donne d'aller un petit peu plus loin en nous-mêmes. Dire que les autres, parce qu'ils sont aussi enfants de Dieu, sont nos frères, ça nous pousse à aller de l'avant. Mais là aussi nous pouvons très bien stopper ce lien à des limites très humaines. Et ne voir finalement dans ce lien filial et voire fraternel que l'Église n'est plus qu'une bande de copains, ou bien encore un lieu où l'on est assez bien, où "tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil". Mais rassurez-vous, dans l'Église il y a toujours cette fratrie que nous avons trouvée dans la Genèse avec Caïn, et Abel. L'Église est certainement composée autant d'Abel que de Caïn et le lien fraternel n'exclut pas la jalousie les uns des autres. Mais là vous en savez plus que je ne pourrais en dire peut-être.

Alors il y a un troisième lien auquel parfois nous ne pensons pas assez souvent, c'est le lien spon­sal, le lien de l'époux. Le Christ en effet aujourd'hui nous révèle que le dessein de Dieu a été de nous ai­mer en prenant notre humanité certes, mais en nous appelant à être en union avec Lui, à être en commu­nion avec Lui, à aller jusqu'au bout, à aller jusqu'au terme, à aller jusqu'à la profondeur de l'amour qu'Il a voulu révéler.

Que voulez-vous du Christ ? C'est la question qu'aujourd'hui Il vous pose. Que réclamez-vous de Lui ? Réclamez-Lui ce pourquoi Il est venu. Récla­mez-Lui qu'Il vous épouse. Réclamez-Lui le vin des noces. Et alors vous serez heureux d'être invités au festin des noces de l'Agneau.

 

AMEN


 

 

 
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