AU FIL DES HOMELIES

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LA RESTAURATION DE L'AMOUR PASSE PAR LA CROIX DU CHRIST

Is 62, 1-5 ; Ap 19, 5-9a ; Jn 2, 1-11
Noces de Cana - année C (dimanche 19 janvier 1992)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, il y a quinze jours, quand nous célébrions l'Épiphanie, les mages ont apporté trois présents au Seigneur qui vient de naître : de l'or, de l'encens et de la myrrhe, de l'or comme à un roi, de l'encens comme à un Dieu, mais aussi de la myrrhe, la myrrhe qui est un onguent qui sert à em­baumer le corps des défunts. En apportant de l'or et de l'encens, ces mages d'Orient vénéraient l'Enfant qu'ils venaient adorer. Mais pourquoi ont-ils apporté de la myrrhe ? Pourquoi ce symbole de sépulture, de mon ? Pourquoi ce symbole d'ensevelissement ?

De la même manière qu'il y avait trois pré­sents dans les mains des mages, il y a aussi trois fêtes, trois mystères de l'Épiphanie. Il y a eu le mystère précisément de l'adoration des mages, et ils sont ve­nus à la recherche du roi d'Israël, du roi des nations. Il y a eu le mystère, dimanche dernier, du baptême du Christ, et le Père a proclamé que le Christ était son Fils, son Fils Bien-Aimé, qu'Il était donc Fils de Dieu, Dieu Lui-même. Et puis, il y a aussi ce troisième mystère de L'Épiphanie que nous célébrons aujour­d'hui, celui des noces de Cana.

Peut-être qu'au premier abord la relation entre la myrrhe et les noces de Cana ne vous semble pas évidente. Et pourtant c'est de cette relation que je voudrais vous parler. Les noces de Cana, cela pourrait être tout simplement un geste de bienveillance de la pan du Christ. Il est venu avec ses disciples et sa mère honorer un jeune couple qui se mariait. Certains Pères de l'Église, à l'imagination un peu courte, se sont contentés de dire qu'il venait honorer les noces hu­maines. Il a fait un miracle, extraordinaire certes, mais dont la portée au premier abord est surtout de délicatesse, de gentillesse, de bonté. Ils avaient oublié de commander assez de vin, et Il leur en donne. Ils avaient pris un vin de qualité médiocre, et Il leur en donne du meilleur. Mais à travers ce miracle dont vous comprenez bien que si saint Jean le met en exergue au début de son évangile, c'est qu'il a une signification plus grande que simplement d'honorer les noces humaines ou de faire plaisir à de jeunes époux qui manquaient un petit peu de tête, il y a un sens plus profond. Dans ce miracle des noces, ce que le Christ révèle en se substituant à l'époux défaillant, c'est qu'Il est, Lui, l'Époux véritable. Et quand Il se manifeste à ses disciples, il manifeste à celle Église naissante que constituent les disciples, qu'Il est venu pour des noces, qu'Il est venu pour épouser Lui-même notre humanité, pour épouser l'Église qui est précisé­ment cette humanité rassemblée dans l'amour du Christ, rassemblée pour être l'Épouse du Christ. Voici donc que cette troisième manifestation, cette troi­sième Épiphanie est celle du Christ Époux, du Christ Époux de l'Église. C'est la manifestation des noces de l'Église avec le Christ. C'est la manifestation de l'amour qui unit Dieu avec l'humanité, Dieu avec cha­cun des membres de cette humanité. Et voici que le mariage, celui des jeunes époux de Cana, et tout ma­riage, toute noce deviennent le signe, le symbole et davantage que cela, la manifestation, l'Epiphanie, la participation à ces noces du Christ avec l'humanité, avec l'Église.

Or, vous l'avez remarqué, on le remarque toujours, ce récit de Cana fait plusieurs allusions à la Pâque du Christ, à sa croix et à sa Passion. La princi­pale de ces allusions, c'est la réponse que le Christ fait à Marie : "Mon Heure n'est pas encore venue". Vous le savez, l'Heure de Jésus à travers tout l'évangile de saint Jean, c'est l'Heure de sa Passion, c'est l'Heure de sa croix, c'est l'Heure du sacrifice, c'est l'Heure de sa mort. Et le vin qu'Il donne aux noces de Cana, c'est ce même vin qui, au moment de sa Passion, deviendra son sang, le sang qui coulera de son côté transpercé sur la croix. Et l'Église naissante qu'Il épouse déjà symboliquement aux noces de Cana, c'est sur la croix qu'Il en fera pleinement son Épouse.

Voici donc que ce mystère de Cana, comme l'offrande de la myrrhe, nous renvoie mystérieuse­ment à la mort du Christ, à la Passion du Christ. D'ailleurs tous les événements de la naissance de Jé­sus ont une relation à la croix, qu'il s'agisse de sa Cir­concision, qu'il s'agisse du massacre des Saints Inno­cents, qu'il s'agisse de ce baptême dont nous parlions dimanche dernier où Jésus est l'Agneau qui porte le péché du monde. Mais très précisément aujourd'hui où nous célébrons les noces du Christ et de l'Église, très précisément aujourd'hui où nous célébrons le mystère de l'amour de Dieu pour les hommes, de l'amour de Dieu pour chacun d'entre nous, voici qu'en ce jour d'allégresse et de joie, voici que nous sommes renvoyés à la croix. Et l'on peut dire que c'est sur la croix que le Christ a véritablement épousé l'Église, épousé l'humanité. Y-a-t-il donc entre ce mystère d'amour et le mystère de la mort du Christ une relation si profonde ?

Oui, frères et sœurs, le mystère de l'amour et non seulement du mystère de l'amour du Christ pour l'Église, mais de tout amour et de chacun des amours que vous avez vécus et que vous vivez, le mystère de chacune de vos noces est un mystère qui ne se com­prend pleinement qu'à la lumière de la croix, qu'à la lumière de la mort. Oui, frères, l'amour ne peut at­teindre sa plénitude que dans le mystère de la croix du Christ. En effet, la croix du Christ, la Rédemption c'est la réparation du péché, c'est la restauration de l'humanité déchue. La croix du Christ, c'est ce remède extraordinairement merveilleux que Dieu a inventé pour le péché originel par lequel l'homme, de généra­tion en génération, s'est détruit lui-même depuis Adam jusqu'à nous. Oui, la croix du Christ c'est la restauration de tout ce que nous avons détruit, de tout ce que nous avons cassé, de tout ce que nous avons sali. Frères et sœurs, rien n'est plus fragile, rien n'est plus atteint par le péché que l'amour, que le cœur de l'homme. Oui, le péché nous atteint tout entiers et pourtant en nous c est cette partie la plus profonde, c'est cette partie la plus intime, la plus belle et la plus grande et la plus riche et la plus voulue par Dieu, c'est ce cœur, ce cœur capable d'aimer qui est le plus pécheur, le plus malade.

Oui, vous le savez, frères, la litanie des pé­chés contre l'amour est bien longue : cette incompré­hension, Cet égoïsme qui nous centre sur nous-mêmes et qui fait que les autres sont simplement à l'horizon de notre regard et que bien souvent au fond, pour nous, ils n'existent même pas, ce péché d'indifférence, celui du riche qui n'avait même pas vu le pauvre La­zare à la porte de son château tous les jours où il allait et venait, ce péché de haine, cet amour retourné qui dresse les hommes les uns contre les autres jusqu'à se tuer, comme nous en avons tant d'exemples dans le monde aujourd'hui, Ce péché de jalousie par lequel nous préférons que les autres n'aient pas de bonheur plutôt que d'accepter qu'ils aient un bonheur qui ne soit pas le nôtre, ce péché par lequel nous faisons de l'autre un objet, un objet de plaisir, au lieu de recher­cher l'épanouissement de son être, l'épanouissement de sa joie, nous en faisons simplement quelque chose qui permet que nous nous épanouissions nous-mêmes ou que nous croyions nous épanouir comme s'il y avait un épanouissement dans la vulgarité du plaisir solitaire. Tous ces péchés du corps, tous ces péchés du cœur, tous ces péchés de l'esprit, tous ces péchés qui blessent l'amour, qui détruisent l'amour, c'est si difficile d'aimer et il y a si peu d'amour dans notre vie, d'amour vrai, et il y a tellement d'hypocrisie, tel­lement de mensonge, de faux semblants, Si souvent nous croyons aimer alors que nous n'aimons que nous-mêmes. Si souvent nous disons que nous aimons un tel ou tel autre et puis cela ne veut rien dire, c'est un mensonge. En réalité notre cœur est sec, notre cœur est replié sur lui-même. Oui, rien n'a plus besoin d'être guéri en nous que l'amour.

Et pourtant rien n'est plus important, rien n'a plus d'importance que cet amour, non seulement pour nous faire vivre, non seulement pour nous rendre heu­reux, mais parce que c'est le dessein même de Dieu. Quand Dieu a créé l'homme, Il l'a créé homme et femme pour qu'ils soient en communion l'un avec l'autre et que cette communion soit tout à la fois l'image et la participation à la communion divine, à la communion trinitaire, c'est là le dessein fondamental de Dieu quand il a créé le monde, il a créé l'univers pour l'homme et Il a créé l'homme pour la femme et la femme pour l'homme afin que la femme et l'homme ensemble soient l'image de Dieu. "A l'image de Dieu, Il les créa, homme et femme Il les créa " afin qu'ils ne soient "à eux deux qu'une seule chair", comme le Père et le Fils et l'Esprit sont un seul Dieu dans un unique amour infini qui les jette dans les bras l'Un de l'Autre. Ainsi l'homme et la femme ont été créés pour que, par leur amour, ils soient la vivante révélation de l'amour de Dieu sur la terre. Et c'est pourquoi c'est si grave que l'homme détruise l'amour, salisse l'amour, gâche l'amour. C'est pourquoi c'est si grave que l'homme laisse son cœur se durcir, se salir et se souiller. C'est pourquoi c'est si grave que l'homme ne comprenne pas que l'amour au cœur de sa vie est la chose la plus importante parce que c'est celle qui fait de lui l'image de Dieu et que c'est pour cela qu'il a été créé, et que son rôle sur la terre, c'est de faire resplendir cette cha­rité trinitaire dans chacune de nos tendresses, dans chacune de nos affections, chacune de nos amitiés, chacune de nos délicatesse, chacune de nos douceurs, chacune de nos passions, chacun de nos amours.

Oui, nous sommes appelés à l'amour parce que Dieu est amour. Nous sommes appelés à être des êtres aimants parce que Dieu est Celui qui aime par excellence et qu'Il a voulu partager avec nous cette richesse qui est la plus belle, son secret le plus intime, sa vérité la plus profonde. Dieu nous a fait cet hon­neur d'être, par notre capacité d'aimer, participants de son mystère le plus intime et le plus profond. Alors, frères et sœurs, vous le comprenez, dans tout amour il y a une réparation, une restauration. Dans tout amour il y a nécessairement une souffrance, parce que dans tout amour il y a la nécessité de réparer ce péché par lequel nous nous sommes brisés, nous nous sommes abîmés. Et comme nous ne sommes pas capables seuls de réparer des brèches aussi profondes, de répa­rer des destructions aussi graves, seul l'amour infini de Dieu incarné, seul l'amour infini du Christ, du Christ qui est un homme, mais qui est Dieu, peut amener à sa perfection dans la mort, dans la croix, dans la Passion, cet amour que nous avons galvaudé et que nous continuons à détruire.

Alors, frères et sœurs, en ce jour de Cana où nous célébrons les noces du Christ et de l'humanité, comprenons que ces noces sont des noces de sang, que ces noces sont des noces de mort. Et comprenons que ces noces sont aussi des noces de Résurrection et que ce sang versé, c'est le sang qui nous enivre dans l'Eucharistie, que cette mort c'est celle qui conduit au matin de Pâques. Comprenons que dans notre amour à nous aussi, dans chacun de vos amours, dans chacune de vos unions conjugales, à travers la croix se dessine la Résurrection. A travers les souffrances et le sacri­fice naît le paradis éternel, les noces éternelles de l'Agneau avec son Épouse, l'Église, avec chacun d'entre nous, ces noces qui accompliront dans la per­fection et la splendeur toutes les noces de la terre.

 

 

AMEN

 

 
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