AU FIL DES HOMELIES

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LA MORT ET L'AMOUR

Is 62, 1-5 ; Ap 19, 5-9a ; Jn 2, 1-11
Noces de Cana - année A (dimanche 17 janvier 1993)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

Dieu a-t-Il vraiment voulu que l'amour et la souffrance, voire la mort soient contenus dans un mot unique qui les rend indissolu­bles : la passion ? passion amoureuse, passion doulou­reuse. Dieu a-t-Il vraiment voulu qu'il en soit ainsi ? Pour poser la question d'une autre manière : qui a introduit la mort dans l'amour ? Vous le savez, le ca­téchisme que vous avez appris ou que vous lisez ac­tuellement vous le dit : c'est le diable, le mal, Satan, le diviseur, père du mensonge, homicide dès l'origine qui a introduit la mort dans l'amour entre Dieu et l'homme, dans l'amour entre l'homme et la femme, dans l'amour entre l'homme et ses frères (le meurtre d'Abel et Caïn) entre les nations (la dispersion de Babel). C'est la réponse classique, tout à fait vraie, mais elle ne me satisfait pas quant à mon propos. Deuxième niveau de réponse à la question : Qui in­troduit la souffrance et la mort dans l'amour ? regar­dez votre vie. Il y a les antagonismes de caractère, les conflits psychologiques, les drames affectifs, les so­litudes mal vécues, les blessures multiples, les égrati­gnures, la mort d'un proche, d'un conjoint, d'un en­fant. Et toute la gamme des souffrances physiques jusqu'à la mort, inéluctable séparation. C'est vrai, tout ceci, après la lecture classique du théologien, la lec­ture quotidienne de tout être vivant et aimant. Mais ceci non plus ne me satisfait pas. Et même si je met­tais ensemble ces deux réponses, elles ne me conviendraient encore pas.

Je crois que Celui qui a introduit la mort dans l'amour humain, c'est Jésus le Christ. Ce n'est pas moi qui le dis, mais un évêque de France, Monseigneur Rouet, auxiliaire de Paris. Il écrit : "Jésus introduit la mort au cœur de l'amour humain". Quelle mort ? évi­demment il ne parle pas d'abord de la mort qui vient du diable, du péché, il ne décline pas d'abord toutes nos souffrances, ces morts partielles et renouvelées de toutes nos cassures, nos morts physiques, nos déchiru­res, nos divorces. De quelle mort parle-t-il ? de celle de Jésus. Or la mort de Jésus, la Passion de Jésus, c'est-à-dire l'amour de Jésus, ne se réduisent pas d'abord à une mort parce qu'Il a péché. Non plus à une mort purement circonstancielle, accidentelle ou le résultat d'un procès en justice expéditif et inaccepta­ble. De quelle mort s'agit-il ? Il s'agit du don que Jé­sus a fait par amour pour quelqu'un : l'humanité. "Ayant aimé le siens qui étaient dans le monde, Il les aima jusqu'au bout" nous dit saint Jean. Voilà la seule définition acceptable de la souffrance et de la mort de Jésus. Toutes les autres sont vraies, mais elles sont grandement insuffisantes. "Ma vie, nul ne la prend", même pas le mal, le diable, l'homicide. Il ne peut pas Lui prendre sa vie. Car si c'était cela, le mal serait plus fort et vainqueur de Dieu. Il l'est de nous, de fait, mais nous ne sommes pas Dieu. "Ma vie, nul ne la prend, c'est Moi qui la donne". Il ne la donne pas sous la contrainte d'événements qui Lui sont imposés par l'arrestation, le procès, la condamnation et l'exécution. Nous le chantons ici-même le Vendredi saint, Jésus s'avance librement vers sa Passion volontaire, et non pas contraint vers une mort subie. "Ma vie, nul la prend, c'est Moi qui la donne". "Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, Il les aima jusqu'au bout". Voilà la définition de la mort, de la souffrance, et de l'amour de Jésus, en un seul et unique mot, la Passion.

Dieu a-t-Il voulu que souffrance et amour soient inséparablement liés dans la Passion ? Oui, Il l'a voulu, Il nous l'a montré dans l'indissolubilité de l'amour et de la mort de Jésus. C'est le mystère pascal. Monseigneur Rouet continue : "Jésus introduit la mort au cœur de l'amour, la mort comme renonce­ment à soi, comme la preuve que la vie de l'autre est préférée à la sienne propre, ce que le Christ a fait. Le mariage est une ascèse, il est le fait de renoncer à sa volonté propre par amour absolu de l'autre, pour sculpter une histoire qui soit échange et communion. La croix, écrit encore l'évêque, est le symbole de l'amour. On ne peut trouver l'autre qu'en dépassant les images qu'on se fait au départ. Il est dur d'ap­prendre à aimer, car seule la personne aimée peut révéler ce qu'elle est". Nous sommes très loin des réductions de l'amour à la fluctuation de nos senti­ments. Nous sommes très loin du mariage compris comme l'accommodement de deux personnes. Nous sommes très loin du mariage chrétien comme solution aux problèmes psychologiques, affectifs ou sociaux de l'humanité. Nous sommes loin de cela. Jésus a introduit la mort au cœur de l'amour.

Frères et sœurs mariés, frères et sœurs fian­cés, et vous tous les amoureux, vous les plus âgés, et vous les plus jeunes, par le sacrement du mariage, Jésus plante sa croix dans votre amour humain. Le sacrement de mariage, comme tout sacrement, c'est d'abord une réalité du Christ, celle de sa souffrance et de sa mort par amour, sa personne totalement donnée, corps livré et sang versé, afin que reçue elle transfi­gure ceux qui la reçoivent. Quelles que soient les si­tuations conjugales, matrimoniales, quelle que soit l'alternance des difficultés et des espoirs, des bon­heurs et des malheurs, ce n'est pas à partir de cela que se célèbre le sacrement de mariage, c'est pour cela que le sacrement du mariage, comme tout sacrement chrétien, se célèbre d'abord dans la Pâque de Jésus. Il s'agit d'un baptême, d'une plongée dans la mort par amour de l'autre, plongée qui devient source de puri­fication, raison de transfiguration, puissance de résur­rection. En dehors de cette perspective consciente et voulue par les fiancés, il ne devrait pas y avoir célé­bration sacramentelle du mariage. Car il s'agit non seulement, dans le consentement, d'épouser une fille ou un garçon, ce n'est pas suffisant pour faire un sa­crement, cela tout le monde est capable de le faire, plus ou moins bien, c'est vrai, mais il s'agit dans l'amour d'un garçon et d'une fille, au début, puis ils sont époux, parents, grands-parents ou arrière grands-parents, il s'agit ensemble à deux d'épouser le mystère de la croix. Il s'agit à deux, puis à plusieurs, dans le couple et la famille, de se laisser épouser par le Christ mourant et ressuscitant. Voilà ce qu'est toujours un sacrement.

Nous, prêtres, nous ne le disons pas assez, alors vous, vous ne le savez pas suffisamment. Et donc il vous est d'autant plus difficile de le vivre ou, plus exactement, de laisser Jésus-Christ le vivre dans votre liberté qui acquiesce, dans votre amour qui re­çoit, dans votre vie qui meurt et qui ressuscite dans le don quotidien mais total fait à l'autre par amour de lui. La souffrance du Christ et sa mort, ce ne sont pas d'abord les échecs, les souffrances, les difficultés de la vie conjugale. La souffrance et la mort du Christ, sont un don, le don de son amour. La croix, la souffrance et la mort dans le mariage, c'est le don que vous faites lentement, difficilement, heureusement, mélange incessant et difficile de mort et de résurrec­tion, don que vous faites à l'autre et que vous recevez de l'autre. Une logique de souffrance ou de mort, cela ne veut rien dire. On ne part pas de là, on ne part pas d'un mal, mais il s'agit d'une logique de don qui par amour ira jusqu'au bout, mais qui ne sera jamais ni contrainte, ni pure soumission conjoncturelle. "Ma vie, je la donne librement jusqu'au bout". C'est dans ce "jusqu'au bout" que se lie et que se justifie l'indis­solubilité du mariage chrétien. Ce n'est pas dans la capacité que nous avons à serrer les dents pour tenir le plus longtemps possible envers et contre tout. Nous ne sommes pas au niveau d'une morale de l'effort, mais au cœur du mystère. C'est infiniment plus grand. Et je vous assure infiniment plus passionnant, passion à vivre et à réaliser. Je crois que si notre parole d'Église était plus nourrie du mystère, avec nos pau­vres situations humaines, le mariage chrétien se porte­rait mieux, non pas qu'il serait plus facile, mais il se­rait plus pascal.

Je continue la lettre de cet évêque parisien : "Le mariage n'est pas la simple bénédiction d'un amour humain déjà prévu et commencé, il est sa transfiguration. L'Esprit entre dans une relation hu­maine pour lui faire produire autre chose et davan­tage de ce qui vient de l'homme", pour lui faire pro­duire les fruits du mystère pascal qui vient de Jésus Christ, et qui seuls demeurent en vie éternelle. "Le christianisme a toujours répondu que, loin d'être ac­cidentel ou superficiel, l'amour est une réalité subs­tantielle qui touche la liberté, l'être profond de la personne. Aimer consiste donc à se donner, donc à sortir de soi. L'amour est exode, il conduit à se re­noncer, à ne pas posséder l'autre, l'amour est mort à soi-même en faisant exister l'autre. Celui qui aime se révèle être créateur, car l'amour est résurrection. Ce mouvement représente très exactement ce que Jésus a vécu : le grain de blé jeté en terre porte beaucoup de fruit". Cet amour-là dans votre vie conjugale, consti­tue le point d'arrivée, ce n'est pas tout à fait le point de départ, celui-ci c'est plutôt la passion amoureuse, l'at­tirance mutuelle, le bonheur d'être ensemble. Et Dieu sait si ce point de départ doit être le plus profond, le plus beau, le plus pur, le plus exaltant possible, car il va porter en lui toute la dynamique de la vie. Mais vous le savez bien jusqu'où ça peut aller dans le temps et vivre dans la durée, jusqu'où ça peut marcher sur une route tellement encombrée, avec tant de brouil­lard, de blessure, d'attaque, de découragement, de désespérance. L'amour n'est pas au commencement, il est à la fin. L'amour, c'est le fruit du don. "Ayant aimé les siens jusqu'au bout". C'est le fruit du don, fruit mûri après tant et tant de saisons, d'hiver et d'été, de printemps et d'automne. A l'image du rythme terrestre des semeurs et des moissons, Jésus, dans le rythme pascal, a épousé la terre et l'humanité, cela se fait dans les semailles, dans les semences, dans l'enfouis­sement de ce que je suis, dans la perte de ce que je suis par amour pour l'autre, l'autre faisant la même œuvre pour moi, dans ce don il y a puissance de résur­rection, promesse de fruit, sainteté, accomplissement du sacrement du mariage, c'est-à-dire, il y a transfigu­ration de cet amour humain par le mystère pascal pour en faire lui-même une épiphanie du mystère pascal et pas simplement une réalité humaine si belle soit-elle, revêtue d'une simple bénédiction, comme on fait pour des chevaux ou des bateaux. C'est pourquoi, je puis dire : vous n'avez pas reçu le sacrement de mariage. C'est le sacrement de mariage qui vous a reçus.

Nous ne donnons pas une bénédiction super­ficielle à quelque chose qui est déjà commencé ou pas, nous ne faisons pas tomber un peu de pluie de grâce sur un terrain. Par votre consentement au cœur de l'Église, vous épousez le mystère pascal du Christ, mais c'est Lui qui vous accueille, qui accueille votre amour humain, avec ces souffrances et ces bonheurs pour en faire la pâte, le matériau de sa Résurrection. C'est Lui qui va recueillir ce que vous Lui donnez. Bien avant que vous receviez ce qu'Il vous donne, le sacrement du mariage est antérieur à votre amour. Théologiquement, ce n'est pas l'inverse, parce que la Passion de Jésus contient déjà la vôtre. Seul, le mys­tère pascal de Jésus peut l'accueillir et le transfigurer, parce que, Lui, y consent jusqu'au bout, "ayant aimé les siens, Il les aima jusqu'au bout". Ayant aimé votre amour naissant, votre amour difficile, votre amour heureux, votre amour passionnant de bonheur et de souffrance, parce qu'Il l'a aimé, n vous aime jusqu'au bout, Il vous introduit jusqu'au bout de sa Pâque, jus­que dans sa mort et sa Résurrection qui n'est pas d'abord des circonstances malheureusement accumu­lées, mais qui est le don de sa vie par le renoncement de Lui-même. Il a abandonné la gloire de sa divinité, comme dit Paul, pour se faire esclave jusqu'à la mort et la mort de la croix, par amour.

Que ces quelques réflexions vous aident à mieux comprendre ce que vous vivez, vous qui êtes mariés, vous qui allez vous marier. Qu'elles vous ai­dent peut-être aussi à mieux comprendre ce qui est la conséquence, le corollaire de cette perception du sa­crement de mariage, de l'amour humain, de la Pâque de Jésus, c'est-à-dire un certain nombre d'exigences que l'Église n'impose pas, mais que l'Église ne peut pas cacher parce qu'elles sont inscrites dans le mys­tère même de la mort et de la Résurrection du Christ, donc elles sont inscrites dans le mystère même de votre amour que le sacrement de mariage vient révéler : exigences de fidélité et d'indissolubilité, de liberté et de fécondité, ce sont les exigences mêmes que Jésus nous a révélées et données lorsque "ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, Il les aima jusqu'au bout".

Je souhaite un très grand avenir, humble mais immense, au mystère pascal de la mort et de la Résur­rection de Jésus dans votre amour et sa Passion.

 

 

AMEN

 

 
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