AU FIL DES HOMELIES

Photos

DIEU INCOGNITO

Is 62, 1-5 ; Ap 19, 5-9a ; Jn 2, 1-11
Noces de Cana - année C (dimanche 22 janvier 1995)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Finalement il s'en est fallu de peu pour que le miracle de l'eau transformée en vin n'ait pas lieu en ce jour de noces à Cana. En effet il aurait suffi que Marie ne porte pas un grand intérêt au vin qui coulait sur la table et qu'elle n'ait pas de souci d'intendance. Mais ce manque de vin apparemment inquiète son cœur et la pousse à aller voir son Fils. "Ils n'ont pas de vin ", dit la mère. Et le Fils répond : "Que Me veux-tu, femme, mon Heure n'est pas encore arrivée".

Lorsque dans un texte nous nous heurtons à un trait saillant qui nous agace, qui nous irrite et qui n'est pas conforme à l'image de personnages de ce texte, nous avons l'habitude intellectuellement de "sauter" par dessus, de contourner l'obstacle, car il est agaçant de se heurter à cette "insolence" du Fils, sur­tout lorsqu'on est Dieu, cela ne se fait pas de parler ainsi à sa mère. On ne dit pas à sa mère "femme", et je n'invite aucun jeune homme et même homme adulte à parler ainsi à sa mère en rentrant tout à l'heure.

Ceci dit avec humour, nous nous rendons bien compte que saint Jean n'a pas voulu faire état de dif­ficultés conflictuelles entre la mère de Jésus et Lui, et qu'elle n'a pas été en quelque sorte agacée que son Fils, son unique, contrairement à ce que certains di­sent, qui n'est pas encore marié. D'ailleurs invitée aux noces, elle constaterait comme toute mère quand même qu'il serait peut-être temps qu'Il se "case". C'est une lecture psychologique de premier degré que je vais donc renvoyer rapidement, et voyant cela, quel­que peu agacée comme peuvent être les mères, elle contente son agacement en interpellant son Fils sur un autre sujet. Saint Jean ne parle pas ainsi et n'a pas lu Freud, qu'il soit béni. Si Jésus résiste à cette interpellation maternelle, c'est qu'Il a une raison, et non pas une raison psychologique.

La première raison, c'est que Dieu est venu en la personne du Fils, incognito aux noces humaines. Et j'avais envie de dire que c'est peut-être l'état d'être qu'Il préfère entre tous. Il n'est pas forcément ravi d'être immédiatement dévoilé aux yeux des hommes, mais Il préfère ce mode de présence, silencieux, dis­cret, incognito. Dieu incognito aux noces humaines, c'est peut-être ce que Dieu préfère entre tout ne pas être connu pour Lui, mais pour l'œuvre qu'Il fait. D'ailleurs la Révélation, dans l'Ancien Testament, ne commence pas par une révélation sur Dieu. Elle ne commence pas par une révélation sur ce qu'est Dieu et ce qu'Il veut faire. Mais elle commence par une révé­lation de l'homme, première image de Dieu. La pre­mière chose que Dieu dit de Lui, c'est ce qu'Il fait dans l'homme. La première chose que Dieu dévoile n'est pas son être profond, mais ce qu'Il dit de Lui, c'est l'homme. Il y a même dans la Genèse une sorte de présence discrète, cachée, comme si Dieu voulait mettre en avant non pas sa Personne divine, mais son œuvre d'amour, son œuvre de création dans laquelle tout ce qu'Il est se reflète.

Et Dieu, en son for intérieur, aux noces de Cana, est à l'aise dans son amour humain. Il est à l'aise, Il se voit, Il contemple ce pourquoi Il est venu sur terre, ce pourquoi son Cœur divin se ravit : un homme et une femme s'aiment. Mais derrière ce contentement de Dieu, ce premier contentement de Dieu se tient comme pressé un autre sentiment, le sentiment aussi que quelque chose s'épuise dans cet amour humain, que ces noces humaines sont belles comme à chaque fois qu'un homme et qu'une femme s'aiment, où tout est dit de Dieu, mais qu'en même temps cet amour aura une fin, s'épuisera et qu'Il vou­drait, Lui, Dieu, que cet amour, ce premier amour de l'homme et de la femme, quel qu'il soit aux premiers temps du monde ou aujourd'hui aux noces, ne s'épuise Jamais, mais puisse se renouveler incessamment comme Lui-même.

Dieu a continué à se manifester de façon in­cognito dans leur vie parce qu'Il se réjouit à l'avance de toute cette œuvre d'amour qui, passant de généra­tion en génération, a illuminé cet homme et cette femme en ce jour aux noces. Et d'ailleurs nous pou­vons nous-mêmes constater combien souvent Dieu est resté inconnu de nous, ignoré de nous dans notre vie, et pourtant ses œuvres l'ont comme précédé. Il faut bien comprendre que la manifestation des œuvres divines précèdent la manifestation de sa Personne et qu'Il préfère agir avant de dire ce qu'Il est, non pas qu'Il voudrait séduire par son action ou par son mira­cle, on sent bien et il sent bien comme nous l'ambi­guïté des œuvres trop grandioses ou miraculeuses, mais Il voudrait faire passer cet amour plus discrète­ment encore sans pour autant s'imposer, comme la fiancée qui n'ose se dévoiler à son fiancé et qui envoie lettre sur lettre, colis sur colis, et qui tente par des biais détournés de dire son amour sans dire ce qu'il est, jusqu'au jour où il la croise dans la rue et il éclate et il se dévoile, mais c'est presque malgré lui qu'il s'impose dans l'amour qui est plus grand que lui.

Dieu incognito. Et pourtant sa mère, c'est-à-dire tout ce qui le rattache fondamentalement à l'hu­manité, cet héritage qu'Il assume, sa mère intervient, sa mère le pousse à la manifestation de ce qu'Il est. Sa mère ne demande pas qu'Il se manifeste, mais cons­tate que ce vin qui va manquer à table, c'est grave, c'est infiniment grave, mais elle ne comprend pas encore totalement le poids de la gravité : manquer de vin, ouvre à un drame plus grand encore. Car si Marie voit déjà cette première transformation d'eau en vin, elle ignore certainement encore l'autre transformation de vin en sang. Et si Marie veut que l'humanité dès maintenant soit comblée, soit rassasiée de la présence de Dieu, il faut donc que le vin continue à couler, que les gens soient joyeux et soient heureux d'être ras­semblés autour de l'amour humain. C'est pour cela qu'elle convoque son Fils, Dieu, pour que les hommes ne manquent pas de vin. Mais Lui sait, Il sait que ce vin a déjà le goût du sang. Et c'est pour cela qu'Il parle comme Il parlera à la croix, c'est pour cela qu'il ne s'agissait pas de difficultés entre sa mère et Lui mais d'un appel, d'un indice que les noces de Cana résonnent comme l'Heure de la Passion et qu'à l'Heure de la croix, Jésus parlera ainsi à sa Mère : "Femme". Jean ne parle pas au hasard dans son évangile, et s'il insiste sur cette interpellation du Fils, c'est bien pour faire pressentir à l'avance l'immense drame que Jésus accueille avec obéissance, mais avec réticence, dans son cœur d'homme et dans son cœur de Dieu. Et "Femme, mon Heure n'est pas encore arrivée" ré­sonne à l'avance comme les paroles de Jésus sur la Croix : "Père, éloigne de Moi ce calice," ou plus en­core dans d'autres évangiles : "Pourquoi M'as-Tu abandonné ?" On sent bien que ce barrage de l'évan­gile ici, ce qui nous agaçait tant au début et que nous voulions compenser ou dévier, nous ouvre la porte de la profondeur même du texte. Dieu aime être inconnu de nous, être au secret parmi nous. Car Il sait à l'avance que le jour où se dévoilera sa pleine pré­sence, Il ira jusqu'au bout de ce dévoilement, et non seulement Il se dévoilera, mais Il se donnera et il donnera non seulement du vin, mais Il donnera du sang pour que notre vie ne soit pas simplement joyeuse, mais qu'elle soit vraiment la vie divine, que notre sang humain qui s'appauvrit tant soit remplacé par le sang divin qui donnera vie éternelle à nos vies humaines.

Mais il y a un autre aspect. Le premier était Dieu inconnu volontairement, oui. Mais deuxième aspect : Dieu inconnu de nous, aussi. C'est pour cela que l'évangile a deux entrées. Je suis étonné en ren­contrant les fiancés que nous rencontrons, nous, les pasteurs, en préparation au mariage, de constater toujours cette même chose : les gens sont bien mal enseignés, sont bien peu connaisseurs de Dieu et qu'ils ont rabaissé leur foi à la hauteur de leur connaissance. Ce n'est pas qu'ils n'ont pas la foi, mais c'est que par souci de préserver un peu leur propre amour-propre ou de cacher leur ignorance, ils préfè­rent affirmer une foi à la hauteur même de leur igno­rance.

Récemment un couple faisait état comme d'habitude qu'il ne croyait pas vraiment en Jésus Christ, mais qu'il croyait en un Dieu universel, une synthèse boudho-islamo-chrétienne qui serait valable pour tous les hommes, qui les rassemblerait enfin, vous connaissez le refrain. Pourquoi voulaient-ils se marier à l'église, pourquoi voulaient-ils venir dans, un rite catholique romain, la sainte Église leur ai-je de­mandé ? et ils m'ont répondu : "Parce que dans cette Eglise, vous vivez des valeurs que nous voulons vi­vre : la fidélité, la fécondité, la liberté, etc ..." Donc ils sont bien attachés par le fond aux valeurs chrétiennes, mais il ne reste rien de la foi et ils ont préféré rabaisser leur foi à la hauteur même de leur ignorance. Tout ça, en tout respect pour eux, pour leur propre démarche.

Nous aussi nous avons la foi à égalité de ce que nous connaissons de Dieu. Est-ce que nous n'ac­ceptons d'avoir cette foi qu'en fonction de ce que nous savons de Dieu ? Et il y a une ignorance criminelle pour la foi parce que cette ignorance nous empêche d'adhérer à la hauteur même de Dieu. Et c'est pour cela que Dieu est si prudent dans la façon dont Il se manifeste aux hommes. C'est pour cela que Dieu reste incognito souvent dans nos vies malgré nos déclara­tions, malgré notre connaissance, parce qu'Il se dé­voile moins pour que, progressivement, nous avan­cions dans une meilleure connaissance de Lui et, avançant dans cette meilleure connaissance, nous découvrions qui Il est, et progressivement, pas à pas, comme on découvre un amour, sans en être enivré directement. Il faut donc connaître progressivement, sinon nous serions ivres morts de Dieu, si nous rece­vions en pleine face à cet instant précis l'immense majesté divine, nous mourrions tout simplement, de ne pouvoir contenir à la fois tant de beauté et tant d'amour, il faut donc ce dévoilement progressif, ce dévoilement amoureux de Dieu qui est pour un instant inconnu de nous, et qui, parce qu'II est inconnu, ex­cite notre curiosité amoureuse, intellectuelle et hu­maine et veut nous mettre en route vers Lui.

Curieusement, dans l'évangile, les seuls qui ont accès à cette connaissance de Dieu, ce ne sont que les servants. Les servants, eux, ont rempli d'eau les jarres. Et le maître de cérémonie vient boire le vin et constate une chose étonnante, et comme dirait un frère "in vino veritas". Il était question de quantité, de six cents litres exactement de vin, ce qui n'est quand même pas mal pour une noce. Il constate que le vin est meilleur que le premier. Et là, cet indice, c'est le maître de cérémonie qui le constate et il va voir le marié qui n'y est pour rien et qui est pris par les affai­res du mariage de son épouse, et il tente de lui dire : "Comment se fait-il que tu t'es trompé à ce point-là, que le vin que tu as servi au début était moins bon que celui que tu as gardé pour la fin ?"

C'est là où Jésus acceptant de dévoiler son Heure sous la pression de Marie, en communion à l'idée que Marie avait pressentie que l'humanité s'épuisait sur elle-même, que son propre vin, que sa propre réjouissance, que sa propre joie, que sa propre vitalité s'épuiseraient un jour. Il fallait donc que Dieu, en nous compense le manque. Et bien Dieu n'a pas décidé de combler avec le même vin, mais Il ouvre déjà la porte sur un autre signe que j'ai évoqué tout à l'heure et qui est que de ce vin qui est la joie des hommes, nous somme appelés à une joie plus haute, plus grande encore, qui est la joie des noces divines et que nous ne pouvons pas nous contenter de nous ré­jouir ensemble, les hommes, avec le premier vin qui nous est donné par nos amour humains, par la vie que nous menons ensemble, mais que le vin nous invite à une autre réalité qui est d'autant meilleur parce qu'in­vesti par la présence de Dieu. Et c'est pour cela qu'à l'eucharistie en communiant à ce vin, nous nous ap­prochons de la fin, nous nous approchons du vin ca­piteux qui sera servi au festin des noces au paradis puisque le paradis est comparé à une table où effecti­vement nous "trinquerons" les uns les autres avec ce vin inouï, ce vin totalement enivrant qui est la pré­sence totale, radicale, éternelle de Dieu parmi nous. Car le vin dit à l'avance et de mieux en mieux com­ment Dieu, en remplissant notre humanité, la trans­forme de l'intérieur, transforme cette première joie humaine ou même cette tristesse humaine en joie éternelle et définitive par le don qu'Il fait de sa vie, par le don qu'Il fait de son sang et qui nous fera vivre de la vie éternelle.

Frères et sœurs, nous avons à aimer l'Église, elle est le lieu où coule le premier vin, le vin meilleur et le sang du Christ. Elle est le lieu où en tout homme se voit cette transformation, elle est le lieu où Dieu inconnu ou mal connu est actif, efficace, se rend pré­sent sans s'imposer et donne à chaque homme de pou­voir, en relevant la tête, se réjouir de constater que son Bien-Aimé l'aime, qu'Il a toujours été là et qu'Il lui offre le vin de la vie éternelle.

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public