AU FIL DES HOMELIES

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LES NOCES INÉDITES

Is 62, 1-5 ; Ap 19, 5-9a ; Jn 2, 1-11
Noces de Cana - année A (dimanche 21 janvier 1996)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

Frères et sœurs, quelles sont ces noces inédites que l'on célèbre aujourd'hui ? Et pourquoi le sauveur a-t-il eu la bonne idée de célébrer ces noces au cours d'un mariage ? quelles sont ces noces inédites que l'on célèbre aujourd'hui ? Des noces, il y en a eu plein.

Il y a eu les noces de la mer et du peuple quand Dieu a fait passer son peuple à travers la mer.

Il y a eu les noces du ciel et du désert quand le sauveur a fait tomber sur le désert. La manne qui devait ressembler sans doute à du corne flakes.

Il y a eu les noces du vin et de l'amour quand, dans le Cantique, Salomon écrit : "enivrez-vous, mes bien-aimés ".

Il y a eu les noces du ciel et de la terre quand le sauveur a fait pleuvoir sa justice, quand le Seigneur a fait pleuvoir son salut.

Il y a eu les noces, bien sûr, primordiales, les noces de l'homme et de la femme quand Dieu Lui-même a béni l'union d'Adam et Eve : "L'homme quit­tera son père et sa mère, s'attachera à sa femme et ils ne feront plus qu'une seule chair".

Des noces, dans l'histoire de l'Alliance, il y en a eu plein. Elles sont d'ailleurs toutes plus merveilleu­ses les unes que les autres, toutes elles disent l'Al­liance de Dieu et de son peuple. Mais il y a une noce que Dieu n'avait encore jamais réussie jusque-là. Une noce qui ne marchait jamais : les noces du vin et du sang. Ca n'avait jamais marché. C'est vrai que dans la Bible on nous parle de l'ivresse de Noé, l'ivresse du patriarche quand son fils avait découvert sa nudité, la nudité d'un patriarche ce qui est quelque chose! Il y avait eu les noces de sang des martyrs d'Israël, vous savez ceux qu'on appelle les Maccabées qui par fidé­lité à la Tora, par fidélité au Temple, par fidélité au Dieu de l'Alliance, avaient été jusqu'à livrer leur sang. Mais non, ça n'avait jamais fonctionné ensemble le vin et le sang. On finissait par croire que c'était deux symboles contradictoires.

Quelquefois tard le soir, sous mes fenêtres, il y a des jeunes un peu pris de boisson qui rentrent chez eux. Des hommes qui rentrent chez eux et qui se dé­chirent, non pas à coups de sentiment comme dans l'amour, ils se déchirent à coups de poing. Et quelque­fois il y a du sang sur le trottoir, quand ils se sont battus la nuit pour une histoire qu'ils auront oubliée le lendemain. Non, les noces du vin et du sang ça ne marche pas.

On m'a raconté aussi, et j'ai lu comment, à la guerre, quand il faut partir à l'assaut contre des enne­mis, quand il faut courir face aux mitrailleuses, on donne aux hommes une double ration de vin. Car il faut être quelquefois un peu gris pour partir courir face aux mitrailleuses, quand des amis se font tuer. Non, de mémoire d'homme, aussi loin que l'on puisse remonter dans l'histoire, jamais les noces du vin et du sang n'avaient marché.

Alors un jour, Jésus fut invité à des noces avec sa mère. Et Marie a saisi que c'était le moment idéal pour célébrer le consentement nuptial du vin et du sang. Marie a dit :"Ils n'ont plus de vin" - "Que me veux-tu, femme ? mon Heure n'est pas encore venue" - "Tout ce qu'II vous dira, faites-le". Voilà le consen­tement nuptial, voilà qu'il est temps de couper le ru­ban inaugural, voici que s'inaugurent des noces nou­velles, les noces du vin et du sang.

Voilà qu'enfin on peut mêler les sentiments. Voilà qu'enfin on peut mêler la gloire et la croix. Voilà qu'enfin on peut parler de la joie à la croix puisque par la croix, la joie est venue dans le monde. Il faut pardonner à Marie, en quelque sorte, son im­patience. Il faut Lui pardonner, mais il faut aussi la remercier car elle a su comprendre que c'était le mo­ment idéal. Elle a compris que c'était le moment idéal pour commencer ces noces. Alors le sauveur pourrait mêler le vin et le sang. Alors le sauveur pourrait fou­ler le vin jusqu'au sang. Alors le sauveur pourrait donner son sang jusqu'au vin. Alors Il pourrait chan­ger le vin en sang et le sang en vin. Alors Il pourrait enfin mêler la tristesse et la gloire, Il pourrait enfin mêler la croix et la joie. Voilà quelles sont ces noces inédites qui se célèbrent aujourd'hui.

C'est vrai qu'en fait ces noces vont se consommer à la croix. C'est vrai aussi qu'il n'y aura pas grand monde à la croix : Marie, Jean qui sont déjà là. Il n'y aura pas grand monde pour être là pour la célébration de ces noces, pour la conclusion de ces noces. Mais le sauveur a voulu donner cet avant-goût dans une grande salle de noces. Il a voulu inaugurer ces noces au milieu de tas de gens. Il n'a pas voulu faire cela en catimini comme dans les religions à mystères où dans une cave, on immolait un taureau en souvenir de Mithra. Il n'a pas voulu le faire pour quelques initiés qui à travers les sept paliers de l'initiation pourraient communier à la lumière du fond de leur cave. Non, Il a voulu faire ça dans une grande salle de noces.

Le sauveur aurait pu opérer cette mystérieuse alchimie à Prague dans la "ruelle d'or". Cette ruelle des alchimistes, cette ruelle près de la cathédrale saint Guy avec ses petites maisons aux petits carreaux et aux rideaux tirés. Il aurait pu à Prague, alchimiste génial, transformer les molécules. Il aurait pu prendre de l'eau, la changer en vin, le vin en sang, le sang en vie, la vie en Dieu. Il aurait pu faire cela derrière ces petits carreaux, en cachette. Non, Il a voulu le faire dans une grande salle de noces illuminée, une grande salle rose et verte, avec tout plein de gens, avec des cousins qui dansent, avec le vieil oncle qui a peut-être trop bu, et les enfants qui finissent les verres en ca­chette. Il a voulu le faire au milieu des siens, Il a voulu le faire non en catimini mais avec d'autres.

Il aurait pu aussi célébrer des noces intelli­gentes avec quelques amis choisis, dans une cave de saint Germain des prés. Avec quelques poètes un peu comme Lui qui auraient pu connaître les arcanes de cette mystérieuse alchimie, Il aurait pu choisir quel­ques amis triés sur le volet. Comme ce poète que je découvre en ce moment qui s'appelle Stefan George. Un poète allemand qui est mort en ce siècle, un poète avec une recherche un peu ésotérique. Écoutez- le: "Je connais des greniers au-dessus de toute maison, pleins de grains qui s'écoulent et s'amoncellent de nouveau. Nul n'en prend. Des caves au-dessous de toute ferme où l'on célèbre la victoire, et dans le sable se répand le noble vin. Nul n'en boit... Des tonnes d'or pur dispersées dans la poussière : un peuple en hail­lons l'effleure avec la frange. Nul ne voit" .

Il n'a pas réservé son ivresse à une élite. Il n'a pas réservé ces noces de vin et de sang à quelques poètes un peu inspirés qui sauraient seuls trouver dans les greniers cette nouvelle façon d'aimer. Il ne l'a pas non plus réservé à quelques poètes qui auraient pu creuser dans les caves pour trouver un vin qui puisse les enivrer. Il n'a pas réservé ces noces à quelques poètes qui auraient pu trouver des tonnes d'or, là où tout le monde ne voit que du sable, et qui seuls, les garderaient. Non, Il a voulu faire cela au cours d'un mariage.

Il a voulu faire cela au cours d'un mariage. Il a voulu célébrer ces noces au vu et su de tout le monde. Il a voulu les célébrer à Cana pour que tout le monde puisse en profiter. Il a voulu le faire, au cours d'un mariage, alchimiste génial, roi des poètes. Il a voulu transformer la matière, changer les molécules, changer la tristesse en joie, changer l'eau en vin, le vin en sang, la vie en Dieu Il a voulu faire cela au vu et su de tout le monde.

Alors qu'est-ce qu'ils ont de plus que nous, les gens de cette noce ? Étaient-ils plus méritants? Va­laient-ils plus que nous ? Est-ce que nous aussi nous n'avons pas besoin de cette joie ? Est-ce que nous aussi nous n'avons pas besoin de ce vin ? Est-ce que nous aussi nous n'avons pas besoin de Dieu ?

Alors, Seigneur, fais largesse à ton peuple aujourd'hui encore. Aujourd'hui encore change la matière de nos vies pour la transformer en la tienne. Reçois-nous dans tes demeures. C'est une prière, c'est une prière comme Marie. Agis, Seigneur, ou je le dis à Marie. Agis, Seigneur, ou je le dis à ta mère. Car aux noces spirituelles aussi c'est par son intercession, par l'intercession de sa mère, nous dit saint Thomas d'Aquin, que nous sommes unis au Christ par la grâce.

 

 

AMEN

 

 
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